« L’Homme du ressentiment » : Max Scheler
Le philosophe allemand, mort en 1928, a signé en 1912 cet essai sophistiqué sur le déclin, plus actuel que jamais. Il reparaît à point nommé.

« L’Homme du ressentiment » (Vom Umsturz der Werte), de Max Scheler, traduction et révision anonymes de l’allemand, préface de Jean Lacoste, Bartillat, 204 p., 20 €.
Quand les « citoyens en colère » courent les rues des démocraties occidentales, n’est-il pas urgent de réfléchir en profondeur à la notion de ressentiment ? Car celui-ci ne se réduit pas à un affect ni à des éruptions passagères. Peut-être cette vengeance durablement différée par l’impuissance exprime-t-elle un ressort structurel de notre temps qui nous met face à une vérité bien amère : plus que le progrès, le déclin, l’affaiblissement, la diminution de notre capacité à agir et à sentir, ou encore la tristesse de métropoles, pourtant de plus en plus profuses en offres de culture et de plaisir, caractérisent notre modernité. Tel est le bilan que tire précocement L’Homme du ressentiment, du philosophe allemand Max Scheler (1874-1928), aujourd’hui réédité dans une traduction révisée.
Il est vrai que la première version du texte date de 1912 et que l’on y sent l’atmosphère de mobilisation intellectuelle en vue des affrontements à venir. Les attaques à feu roulant contre l’égalitarisme hérité de la Révolution française (« la plus grande décharge de ressentiment dans les temps modernes »), les envolées contre l’universalisme, l’utilitarisme et l’humanitarisme moderne – critiques dont le penseur lui-même regrettera rétrospectivement les excès – ne peuvent que déranger les certitudes d’un lecteur du XXIe siècle. Mais la description cruelle de la société bourgeoise, du capitalisme et de la « morale moderne » fait souvent mouche. Par exemple, quand Max Scheler se désole déjà de « la tendance de l’industrialisme à faire du monde un désert ».
Style à la fois enflammé et rigoureux
Nul doute que son scepticisme, Max Scheler le puise aussi dans sa foi catholique, qu’il adopte en 1899, mais avec laquelle il rompt à la fin de sa vie. Dans L’Homme du ressentiment, le philosophe met son style à la fois enflammé et rigoureux au service d’une morale chrétienne qu’il entend nettoyer de la mièvrerie du « christianisme social » et des croyances positivistes typiques du « stupide XIXe siècle », afin qu’elle retrouve l’énergie du christianisme antique. Certaines de ses vitupérations rappellent l’âpre écriture des antimodernes chrétiens en France, du type Léon Bloy ou Georges Bernanos. En tout cas, elle a séduit bon nombre de Français de tous bords, y compris Sartre, Merleau-Ponty ou Paul Ricœur. Dès les années 1920, certains de ses écrits sont accessibles en français. Ainsi, L’Homme du ressentiment a-t-il paru chez Gallimard, en 1933. L’auteur de la traduction est resté anonyme, mais on sait qu’elle est le fait du dominicain et orientaliste Jean de Menasce (1902-1973).
Depuis lors, l’étoile de Max Scheler, fondateur d’un important courant de pensée allemand au XXe siècle, l’anthropologie philosophique, aujourd’hui en pleine redécouverte en France, a pâli, d’autant plus que ses revirements théoriques, politiques et religieux le rendent difficile à situer. D’abord néokantien, Scheler se rapproche d’Edmund Husserl et de sa phénoménologie. Puis, sous l’influence des philosophies de la vie, de Bergson notamment, il va mettre au centre de sa pensée la situation de l’homme au sein du vivant, ainsi que l’action et non plus la théorie de la connaissance. S’il rédige des essais sophistiqués, mais à destination d’un public élargi, comme L’Homme du ressentiment, cela tient aux aléas d’une vie privée agitée qui poussent, un temps, cet universitaire à produire des écrits d’intervention. Scheler, admiré par le jeune Heidegger, a en effet perdu sa venia legendi (« autorisation d’enseigner »), en 1910, après avoir été surpris dans un hôtel en compagnie d’une femme mariée.
Le ferment collectif de la décadence
A la suite de Nietzsche et de l’économiste Werner Sombart (1863-1941), Max Scheler voit dans le ressentiment le ferment collectif d’une décadence qui s’inaugure, selon lui, dès le XIIIe siècle, avec l’avènement d’une classe définie par sa rancœur contre les nobles et la concurrence : la bourgeoisie commerçante et calculatrice. Mais s’il se juge proche du Nietzsche de La Généalogie de la morale, Scheler estime que le philosophe se trompe de cible en visant le christianisme. L’amour prôné par le chrétien, loin d’être une « morale d’esclave » dissimulant sous un amour prétendu la haine des faibles pour les forts, constitue bel et bien une amplification positive de la personne, qui se dépasse dans la rencontre avec son Dieu et non « cet incolore amour de n’importe quoi, que Nietzsche avait raison de conspuer et de combattre ».
Déplorer que notre présent se réduise « à une société de logiciens parqués dans une salle des machines » doit-il se faire au prix de l’exaltation des castes, de la chevalerie, de l’héroïsme guerrier, aux conséquences dévastatrices, ou de l’idée que la nature vivante obéit à un « principe aristocratique » ? Sans doute pas. Mais, en exhibant ses failles, L’Homme du ressentiment, ce classique de la philosophie, nous prête aussi la force de son diagnostic.
Signalons la traduction d’un inédit de Max Scheler, « Sur la situation de l’homme », présenté par Olivier Agard, dans Philosophie, no 153, mars 2022, Minuit, 96 p., 11 €.
Nicolas Weill
