Anne Dufourmantelle, philosophe de la liberté…

Anne Dufourmantelle

Hommage à Anne Dufourmantelle
Redonner sa place au secret
Que ce soit sur les plateaux télé, sur les réseaux sociaux, mais aussi dans le domaine de l’édition, et même en politique: il est de bon ton aujourd’hui de se dire, de se dévoiler, de révéler son histoire ou celle des autres. Cette obsession de la transparence est très forte, elle envahit la sphère publique mais elle s’immisce aussi dans la vie amoureuse et familiale. Ainsi existerait-il un droit de savoir, et de tout savoir, sur l’autre: une obsession qu’il est crucial de penser et d’interroger.
Un impératif de transparence qui procède d’une « logique perverse« . Dans ce contexte où le secret apparaît comme une « forteresse à ouvrir« , l’individu est un être lisible et prévisible. Soit une victime à la merci du pouvoir. Or, le pouvoir étant dans notre société contemporaine, principalement économique, cela revient à faire de chacun des objets, tout autant que ceux que l’on cherche à vendre.
Anne Dufourmantelle explique que cette exigence de transparence est l’héritage d’un contexte historique où l’on a sans doute abusé du secret. Le développement foudroyant des biotechnologies vient servir une société libérale qui a tout intérêt à faire des êtres humains des addicts.
« Grande philosophe, psychanalyste, elle nous aidait à vivre, à penser le monde d’aujourd’hui », a salué l’ex-ministre de la Culture, Françoise Nyssen.
« La douceur peut être une force majeure de résistance à l’oppression »
Née en 1964, Anne Dufourmantelle avait soutenu sa thèse de philosophie en 1994, sous la direction de Jean-François Marquet, sur le thème : « La vocation prophétique de la philosophie« . Elle a signé son premier livre, De l’hospitalité, avec son ami Jacques Derrida, en 1997. Chroniqueuse à Libération, elle a notamment enseigné à l’Ecole normale supérieure et à la New York University. Elle était également amie avec la philosophe américaine Avital Ronell, avec qui elle a écrit American Philo en 2006 et Fighting Theory en 2010.
Philosophe d’inspiration spinoziste, son oeuvre tout entière s’interroge sur le rapport entre la fatalité et la liberté, le passage de l’une à l’autre, en dépit de la fidélité et de l’obéissance. Dans Puissance de la douceur, elle consacre ainsi son analyse à des figures littéraires comme Bartleby le scribe, personnage d’Herman Melville qui incarne la « résistance passive », ou le prince Mychkine dans L’Idiot de Dostoïevski.
« La douceur peut être une force majeure de résistance à l’oppression, politique ou psychique », défendait-elle.
« Être doux avec les choses et les Êtres, c’est les comprendre dans leur insuffisance, leur précarité, leur immanence, leur bêtise. C’est ne pas vouloir rajouter à la souffrance, à l’exclusion, à la cruauté, et inventer l’espace d’une humanité sensible, d’un rapport à l’autre qui accepte sa faiblesse, et ce qui pourra décevoir en soi. Et cette compréhension profonde engage une vérité », écrivait-elle.
« L’idéologie sécuritaire ramène le vivant au seul sujet et à sa survie individuelle »
Anne Dufourmantelle était également jurée du prix des rencontres philosophiques de Monaco.
Sa présidente, amie de la philosophe, Charlotte Casiraghi, garde d’elle un souvenir précieux : « La sérénité lumineuse, et la douceur qui se dégageait d’elle n’étaient jamais mièvres mais semblaient toujours une grâce conquise au contact de la fragilité et d’une extrême sensibilité à la souffrance. Secrète et poétique, elle créait un espace où les mots avaient la puissance et la texture incantatoire du rêve, pour saisir les variations les plus infimes de la vie sensible ».
Critique envers la dictature de la transparence, elle s’est érigée contre les atteintes à l’intimité dans la société post-moderne dans Défense du secret (Payot, 2015). Enfin, dans L’Eloge du risque (2011), comme le rappelle Le Monde, elle commentait cette phrase de Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Et faisait de la prise de risque le contraire de la névrose, un moment de détachement de toute dépendance. En 2014, elle avait été invitée à débattre avec l’historienne Annette Wieviorka sur France Culture, sur le thème – troublant par son caractère prémonitoire : « Pour qui, pour quoi risquer ou donner sa vie aujourd’hui ?« . Elle y déclarait notamment :
« Tout dépend de la manière dont le sujet se détermine dans une situation : c’est-à-dire par quoi il est porté et comment sa lutte, son but, ses valeurs, ne se limitent pas à sa seule survie. Or aujourd’hui, on est quand même dans une idéologie sécuritaire qui, je trouve, a une toxicité phénoménale car elle ramène la vie et le vivant au seul sujet et à sa survie individuelle, au fond. […] Un des lieux qui est le plus attaqué c’est effectivement le lien, c’est le rapport à l’autre… »
Comment définiriez-vous le risque ?
Anne Dufourmantelle : C’est une projection de soi-même dans une situation inédite, nouvelle, qui déchire le temps en deux : le temps d’avant et le temps nouveau. Il y a toujours une part de hasard, de pari et la perte d’un état ancien auquel on ne pourra pas revenir. La rencontre amoureuse est un exemple type. Un joueur qui mise sur un numéro à la roulette sait ce qu’il risque tandis que dans la rencontre amoureuse, on n’est pas en temps réel dans la perception du danger. C’est pour ça qu’il est parfois difficile de se rendre vraiment compte de l’enjeu dans l’instant. Parfois, c’est dans l’après-coup que l’on se dit : « J’ai couru un risque », « J’ai pris à ce moment-là un risque qui a déterminé ma vie».
On n’est donc pas toujours conscient qu’on court un risque ?
A. D. : Non. Je pense d’ailleurs que beaucoup de séparations ne se passent pas en réalité au moment où l’on en est conscient. En fait, cela commence souvent bien avant que l’on se quitte. De la même façon, on est préparé à l’amour avant de rencontrer effectivement la personne. Il y a une sorte de présage.
Vous faites l’éloge du risque à une époque qui nous enjoint d’en prendre le moins possible. Pourquoi ce paradoxe ?
A. D. : Nous vivons en effet dans une société ultra sécuritaire où l’on nous enjoint en permanence de nous protéger et, quand on n’en a pas envie, on nous dit « Mais faites-le au moins pour vos proches ». Cela joue sur la peur. C’est la logique de la dépression. Quand on est déprimé, une partie de soi a envie de changer sa vie, tandis que l’autre est empêchée et c’est ce statu quo qui l’emporte dans un régime de tristesse et de paralysie. Très concrètement, ne pas prendre de risque, c’est ne pas oser la liberté. Le risque le plus grand, on le sait depuis toujours, c’est aimer ! On n’est jamais sûr de l’issue.
Vous dites que le risque, c’est la liberté…
A. D. : Oui, c’est l’épreuve par excellence du courage et de la liberté. Nous sommes tous très angoissés par l’idée de la perte et de l’échec. Quand on prend un risque, on échoue parfois (par exemple, on tente un concours et on le rate) mais on est toujours grandi de l’avoir pris. Cela nous modifie intimement, de façon positive. La force intérieure que l’on en retire est, de toute façon, plus importante, à mon sens, que le danger de l’échec encouru.
Y a-t-il des risques insignifiants ?
A. D. : J’ai vu plusieurs de mes patients commencer à opérer des revirements très importants dans leur vie en décidant tout d’un coup de prendre une heure par semaine pour faire du yoga ou aller déjeuner avec leur meilleur ami, eux qui n’avaient jamais le temps. Où est le risque là-dedans ? Après-coup, vous vous rendrez compte que c’en était un parce que ça vous a fait sortir de vos habitudes et de votre carcan. Cela ouvre un corset et on ne sait absolument pas jusqu’où ça va aller. En général, c’est un premier pas qui vous emmène vers une métamorphose intérieure. Alors non, je dirai qu’il n’y a pas de petits risques.
Mais il y a des risques dangereux – faire du saut à l’élastique, quitter sa famille pour un homme que l’on rencontre. Parfois, l’enjeu est énorme…
Il y a des risques dangereux et des issues très négatives. Mais on ne le sait qu’après-coup. C’est pris dans une logique auto-destructrice. Pour moi, ce sont de « faux risques », des fuites et des situations dans lesquelles on est toujours perdant. Prenons l’exemple d’une femme qui quitterait mari et enfants pour un homme qui la mettrait sous son emprise. Rien ne garantit que cette femme ne se retrouvera pas peu de temps après, très malheureuse, pieds et poings liés à cet homme. Cela arrive. Est-ce un risque ? Comment évaluer le danger ? En allant vers cet homme, une part de cette femme savait qu’elle aliénait déjà sa liberté. Dès lors que quelqu’un devient votre raison de vivre, on peut se demander ce que vous êtes déjà en train d’abdiquer de vous-même. Cela peut aussi arriver dans la vie professionnelle. On peut être pris par les sirènes de la séduction, d’une situation, d’un patron qui vous attire et se retrouver avec un travail qui s’avère absolument destructeur. Mais en principe, si on est relié à elle, notre boussole intérieure nous signale très vite si l’on est en train de se tromper. Encore faut-il y avoir accès, ne pas avoir perdu la clé. Quelqu’un qui est très gravement déprimé ne sait vraiment plus même ce qu’il aime ou ce qu’il désire.
MCD
Ouvrages
- De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, Paris, Calmann-Lévy, 1997
- La Vocation prophétique de la philosophie, Éditions du Cerf, 1998
- La Sauvagerie maternelle, Paris, Calmann-Lévy, 2001, édition poche 2016 (ISBN 978-2743636579)
- Le Livre de Jonas, en collaboration avec Marc-Alain Ouaknin dans la nouvelle traduction de la Bible des éditions Bayard, 2001
- Parcours : entretiens avec Anne Dufourmantelle, avec Miguel Benasayag, Paris, Amazon Media, 2001
- Une question d’enfant, Paris, Bayard, 2002
- Blind Date : sexe et philosophie, Paris, Calmann-Lévy, 2003
- Du retour : abécédaire biopolitique, A.Pandolfi, 2003
- Negri on Negri : in conversation, avec Anne Dufourmantelle, Taylor & Francis, 2004
- Procès Dutroux : penser l’émotion, Paris, ministère de la Communauté française, 2004
- American Philo, avec Avital Ronell, Paris, éditions Stock, 2006
- La Femme et le Sacrifice : d’Antigone à la femme d’à côté, Paris, Denoël, 2007
- Fighting theory, avec Avital Ronell, Université de l’Illinois Press, 2010
- Éloge du risque, Paris, Payot, 2011
- Dieu, l’amour et la psychanalyse, avec Jean-Pierre Winter, Paris, Bayard Jeunesse, 2011
- Intelligence du rêve, Paris, Payot, 2012
- En cas d’amour : psychopathologie de la vie amoureuse, Paris, Rivages, 2012
- Puissance de la douceur, Paris, Payot, 2013
- Se trouver, avec Laure Leter, Paris, Jean-Claude Lattès, 2014
- L’Envers du feu, Paris, éditions Albin Michel, 2015
- Défense du secret, Éditions Payot, 2015
- Souviens-toi de ton avenir, Albin Michel, 2018