« Avec l’érosion de la biodiversité, nous perdons des milliers et des milliers de mondes »
La naturaliste et autrice britannique Helen Macdonald décrit les ressorts de son « émerveillement » devant la nature et appelle à développer une « empathie radicale » envers le monde vivant.
Pendant l’entretien réalisé en visioconférence, des perroquets volent autour de l’autrice britannique Helen Macdonald, dans sa maison de l’est de l’Angleterre. M pour Mabel (Fleuve, 2016) racontait comment elle avait élevé un faucon après la mort prématurée de son père. Dans Vols au crépuscule, publié en français en 2021 par Gallimard, elle décrit le passage d’oiseaux migrateurs au-dessus de l’Empire State Building à New York, l’observation joyeuse de vers luisants ou la rencontre fugace avec un loriot d’Europe, dont la dernière population du Royaume-Uni a depuis disparu. A la fois naturaliste et écrivaine, Helen Macdonald se dit effrayée par le fait que la biodiversité disparaisse de façon « invisible et silencieuse ».
Quelle est, pour vous, la valeur de la nature ?
Elle a d’abord, bien sûr, une valeur intrinsèque. La nature c’est… le monde ! Mais, au-delà de ça, elle est pour moi la source d’un émerveillement sans fin. On a souvent l’impression que, pour faire l’expérience de la nature, il faut se rendre dans une montagne, une forêt ou un endroit isolé et romantique… Mais, en réalité, il n’est pas nécessaire de voir des créatures géantes et sauvages. Vous pouvez regarder des araignées, des pigeons, toutes les très petites bêtes qui se trouvent près de chez vous. J’essaie de montrer dans mes livres l’importance de prêter attention aux choses qui sont là, tout autour, mais que nous ne regardons pas souvent. Cela permet de comprendre qu’un être humain n’est qu’un élément minuscule au milieu de millions d’autres créatures. Plus on a conscience de l’immense complexité du monde, plus on réalise à quel point il est terrifiant qu’il soit de plus en plus silencieux.
En quoi être attentif aux animaux peut-il, selon vos mots, changer la vie ?
C’est une sorte d’empathie radicale… J’étais une enfant solitaire et malheureuse à bien des égards. Et j’avais l’habitude de m’échapper en regardant les animaux et en imaginant que j’étais eux. Faire cela vous oblige à réfléchir à ce dont ces animaux ont besoin. Le faucon crécerelle, par exemple, a besoin de prairies rugueuses pleines de souris, de campagnols… Or les humains n’aiment pas trop ce genre de paysages broussailleux et désordonnés ! Je pense qu’il est important de reconnaître que le monde n’est pas seulement pour nous, les humains, et de réfléchir aux besoins écologiques des autres créatures.
C’est aussi une question d’échelle, il y a tellement de choses dehors que nous ne pouvons pas voir. C’est trop petit, trop compliqué. Il existe par exemple des réseaux extrêmement sophistiqués reliant les arbres, les champignons, les buissons et les plantes, qui communiquent entre eux. Tout cela est sublime ! Lorsque l’on pense à la biodiversité et aux connexions entre les créatures, notre propre monde devient plus grand et plus exaltant.
Pourquoi est-il important de pouvoir nommer les choses ?
Enfant, j’adorais les listes. Je sortais, je cherchais des insectes et d’autres animaux et je voulais savoir qui ils étaient. C’était une relation très amicale avec le monde naturel, il ne s’agissait pas de le dominer ou de le détruire. Cela peut paraître naïf, mais je pense que la question de la dénomination et de l’identification est importante. Si vous ne pensez à la nature que comme à une sorte d’incroyable flou vert, vous ne lui rendez pas service car vous effacez toutes les particularités. Vous ne saurez pas distinguer quelle prairie est la plus riche, la plus diverse. Et le fait de ne pas connaître les noms des plantes et des animaux masque les disparitions. Si nous ne prêtons pas attention, si nous ne savons pas ce qui est là, si nous n’avons pas de connaissances écologiques, les extinctions se déroulent de façon silencieuse et invisible.
De fait, l’érosion de la biodiversité est invisible à la plupart d’entre nous…
Le syndrome de la référence changeante (chaque nouvelle génération accepte la situation dans laquelle elle a été élevée comme étant normale) est un classique absolu. J’ai été très frustrée par les adultes qui disaient : « Ici il y avait des champs », en montrant des immeubles. Maintenant que je suis plus âgée, je suis un témoin de ce qui a été perdu, et certaines pertes sont très personnelles. La prairie dans laquelle je courais enfant était pleine de papillons, de vie végétale, elle m’a appris à être naturaliste. Des années plus tard, j’y suis retournée et elle ressemblait à un terrain de football. Elle avait été fauchée et fauchée et fauchée, il n’y avait plus rien. J’ai pleuré, c’était comme si j’avais perdu un parent. C’est là que j’ai compris que la personne qui avait fait cela n’avait aucune idée de ce qu’elle détruisait. Elle essayait juste de faire en sorte que le monde ressemble à ce à quoi elle pensait qu’il devait ressembler. Et nous faisons peut-être tous la même chose en permanence, sans nous en rendre compte.
Un autre moment de prise de conscience a eu lieu lors d’une promenade avec ma nièce, alors qu’elle était toute petite. La réserve de Wicken Fen est une zone humide pleine de vie. Il y a des coucous, des chenilles et des bécassines, le chant des oiseaux est très fort. Ma nièce m’a demandé, pourquoi ont-ils apporté des animaux, est-ce qu’ils viennent d’un zoo ? J’ai compris que, pour elle, la campagne est vide, ce sont juste des hectares et des hectares de monoculture pulvérisée. Ça a été très difficile pour moi d’essayer d’expliquer que la campagne ressemblait à cela autrefois sans avoir l’air d’une vieille grand-mère des Simpson !
Pourquoi est-ce si grave que des espèces disparaissent ?
Imaginez que vous êtes dans un avion, qui est maintenu ensemble par des rivets, et vous volez à 10 000 mètres d’altitude. Un à un, les rivets se décrochent. A la fin, l’avion va s’écraser… Cet avion, c’est la biosphère. Il y a donc un argument fonctionnel à vouloir protéger la biodiversité. Mais au-delà de ça, avec chaque espèce qui disparaît, c’est aussi tout un monde qui s’éteint. Une fourmi voit le monde différemment d’un humain, d’un bouquetin ou d’un escargot ; chacun interagit différemment, vit différemment. C’est comme une sorte de multivers, n’est-ce pas ? Avec l’érosion de la biodiversité, nous perdons des milliers et des milliers de mondes ; nous perdons de la complexité et de l’étrangeté et tout devient plus plat et plus gris.
Le but de vos livres est donc de nous faire comprendre l’ampleur de ces pertes ?
C’est un acte de témoignage. La science est absolument cruciale pour donner des éléments quantitatifs. Nous devons savoir ce que nous perdons, comment nous le perdons, ce que nous pouvons faire. Mais je pense que la littérature peut faire autre chose et essayer de raconter aux gens ce que l’on perd à mesure que les animaux et les plantes disparaissent. J’essaie aussi de témoigner de la beauté de ce qui est encore là, autour de nous, et de transmettre l’idée que nous devons nous rassembler pour le protéger de toutes nos forces.
Pourquoi n’agissons-nous pas davantage malgré les alertes ?
C’est comme face à un diagnostic de phase terminale, nous ne voulons pas y penser, nous nous sentons impuissants. Les entreprises nous ont répété à l’envi que lutter contre le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité consistait à prendre de petites décisions personnelles – ne pas utiliser certains types d’ampoules, conduire un peu moins ou recycler le plastique –, ce qui est vraiment déprimant. Bien sûr les efforts individuels sont importants, mais nous avons besoin d’un vaste changement institutionnel, sociétal. Je ne suis pas une écrivaine polémique, je ne suis pas douée pour écrire sur ce que nous devrions faire pour essayer de briser l’emprise des combustibles fossiles et du capitalisme sauvage. Mais je suis persuadée que nous devons nous battre avec acharnement.
Y a-t-il des choses qui vous donnent de l’espoir ?
Les initiatives locales en faveur de la biodiversité me rendent très heureuse. Il y a par exemple un petit mouvement au Royaume-Uni appelé No Mow May, réunissant des gens qui décident de ne pas tondre leur pelouse avant la fin du mois de mai. Et ils se réjouissent de la profusion de fleurs et d’insectes. Ce n’est peut-être pas très important à l’échelle mondiale, mais à l’échelle d’une âme, c’est beaucoup. Ces moments individuels d’étonnement et de plaisir à pouvoir faire quelque chose me rassurent. Mais, de manière générale, il est quand même difficile de garder espoir.
Perrine Mouterde