![Le nord de l’Italie affronte sa pire sécheresse depuis 70 ans. [Piero CRUCIATTI / AFP]](https://i0.wp.com/static.cnews.fr/sites/default/files/styles/image_750_422/public/000_32e87tw_62d4019ebf7db.jpg?resize=750%2C422&ssl=1)
Les prix du riz et des tomates italiennes, qui avaient déjà doublé depuis 2019, pourraient à nouveau augmenter de 50% à cause de la sécheresse historique qui touche le nord de l’Italie depuis plusieurs jours.
Les cinq régions qui ont été déclarées en état d’urgence par le gouvernement au début du mois de juillet, bénéficieront d’un fond de 36,5 millions d’euros pour faire face à la vague de sécheresse, inhabituellement précoce. Emilie-Romagne, Frioul-Vénétie Julienne, Lombardie, Vénétie et Piémont sont classés en état d’urgence sécheresse jusqu’au 31 décembre.
Cette période pourrait avoir de lourdes conséquences sur la production de riz, de tomates et d’huile d’olive car plus de 30 % de la production agricole et la moitié des exploitations de la vallée du Pô seraient menacées d’après les porte-paroles de Coldiretti, le plus grand syndicat agricole du pays, au Guardian.
Le bassin du Pô produit près de 40% de la nourriture italienne
La vallée du Pô est la patrie du riz Arborio (notamment utilisé pour le risotto) Le prix de ce produit, comme des tomates issues de cette région, pourrait augmenter de plus de 50 % selon certains importateurs. Il avait déjà plus que doublé depuis 2019. La production d’huile d’olive pourrait elle aussi subir une baisse de 20 à 30%. La baisse de la production et du la diminution du rendement pousse vers une augmentation des tarifs. Ces derniers avaient déjà augmenté de 28 % sur ces deux dernières années.
LA sécheresse est due à une accumulation de crises
Les chutes de neige ont diminué de 70 % cet hiver et les précipitations de moitié depuis le mois de décembre. La région du Piémont est restée près de 110 jours sans une goutte de pluie. À tout cela, s’ajoutent des températures exceptionnellement élevées, parfois jusqu’à 3 °C en plus, entraînant la fonte précoce du peu de neige sur les sommets montagneux. La diminution sévère des chutes de neige et de pluie et températures très élevées font que le nord de l’Italie affronte sa pire sécheresse depuis 70 ans.
APPIS
Dans la plaine du Pô, une sécheresse historique menace le grenier de l’Italie
Dans cette région qui vit depuis toujours des bienfaits du fleuve, les cultures doivent être irriguées artificiellement, une première. La production de blé et de maïs pourrait être amputée de 30 %.

La petite bourgade d’Occhiobello, nichée dans un coude du fleuve, marque la frontière entre l’Emilie-Romagne et la Vénétie. Ici, l’autoroute A13, qui relie Bologne à Padoue, semble enjamber le Pô dans la plus grande indifférence. Mais sans doute les poids lourds qui circulent ont le temps d’y voir un spectacle saisissant : celui d’un fleuve qui a presque disparu, mangé par des bancs de sable.
Le lit du cours d’eau, en contrebas, offre un paysage de désolation. La couche de terre craquelle sous la semelle. A certains endroits, le Pô s’est transformé en des mares d’eau stagnante où des hérons viennent guetter quelque pitance. Depuis plus de cent vingt jours, il n’est quasiment pas tombé une goutte de pluie dans cette région de la plaine de Ferrare. Du jamais-vu depuis soixante-dix ans. Cette région qui marque l’entrée dans le delta du fleuve est le symbole de la sécheresse historique qui frappe le nord de l’Italie. Le 4 juillet, le gouvernement italien a décrété l’état d’urgence dans les cinq régions du nord de la péninsule irriguées par le Pô : le Piémont, la Lombardie, l’Emilie-Romagne, le Frioul-Vénétie-Julienne et la Vénétie.
Avec un hiver moins enneigé et un printemps sec et doux, 2022 promettait déjà d’être difficile pour le plus grand fleuve d’Italie. « La situation de la plaine du Pô jusqu’à l’embouchure est inédite en cette période, depuis que nous faisons des relevés hydrologiques. L’eau manque dans les nappes phréatiques, les lacs alpins sont en situation de stress hydrique », explique Riccardo Casotti, vice-président de la Confédération nationale des agriculteurs (Coldiretti) à Ferrare. Pour la première fois, il faut cette année irriguer artificiellement les cultures, là où le fleuve jouait son rôle depuis la nuit des temps.
Selon les calculs de la Coldiretti, la sécheresse pourrait réduire de 30 % la production de blé et de maïs cette année. L’inquiétude se porte également sur le riz, en pleine période de maturation. Avec 120 000 hectares cultivés, la plaine du Pô est en effet la plus grande rizière d’Europe. Dans les environs de Ferrare, dès la mi-juin, le fleuve est descendu de 10 mètres en dessous de son niveau habituel. « Si la pluie ne tombe pas en amont, vers la mi-juillet, il ne sera même plus possible d’y pomper de l’eau », explique avec inquiétude M. Casotti.
« On n’a jamais vu ça ici »
Quelques kilomètres plus en aval, Filippo Parella, 30 ans, cultive blé et arbres fruitiers. Ses poiriers font grise mine. Les canaux alentour ne sont plus suffisamment irrigués par le fleuve pour apporter la quantité d’eau suffisante à ses cultures. Filippo ramasse quelques épis de blé à terre : « Regardez les grains à l’intérieur, ils sont tout secs ! Le manque d’eau empêche le phénomène de synthèse des sucres et de l’amidon de la plante, c’est pourquoi ces épis sont presque vides », se lamente le jeune agriculteur. Sur son portable, Filippo fait écouter un message reçu par un voisin cultivateur, qui raconte devoir se lever à 2 heures du matin pour aller arroser des champs de maïs : « On n’a jamais vu ça ici. »
Le Pô semble à bout de souffle, même lorsque l’on s’enfonce dans le delta, plus à l’est, en direction de l’embouchure, où pourtant le vert des champs est encore de rigueur. Mais l’aspect est trompeur, car, depuis plusieurs années, un mal inquiétant ronge les terres à petit feu, particulièrement amplifié en cette année de sécheresse : celui du « biseau salé », une remontée de la mer Adriatique dans le lit du Pô, qui a pour conséquence l’invasion des terres par de l’eau saumâtre, sous l’effet des marées. En ce début juillet, ce « biseau » est remonté plus de 30 kilomètres dans les terres, un triste record. Durant le mois de juin, le débit du fleuve est passé sous les 200 mètres cubes par seconde. Il était de plus de 320 mètres cubes par seconde en 2006, lors de la dernière sécheresse.
En s’approchant de l’embouchure, il suffit de jeter un bâton dans l’eau pour prendre la mesure de cette anomalie, celle d’un fleuve dont le courant a été inversé. La mer semble avoir pris possession du grand fleuve fatigué, et c’est tout un écosystème qui est menacé par le sel.
Dans le parc naturel régional du delta du Pô, le petit port de Scardovari étend ses cahutes en bois sur pilotis. Ici, entre terre et mer, on pêche la moule et la palourde depuis les années 1970. En 2013, la moule de Scardovari a bénéficié d’une appellation protégée, la seule en Italie. Sa chair, particulièrement douce, s’exporte sur les tables du monde entier. Paolo Mancin a le regard inquiet. Le président de la coopérative de pêche locale ouvre devant nous des moules rachitiques. « La particularité des moules de Scardovari est qu’elles grandissent dans un mélange d’eau douce du Pô et d’eau salée de la mer, ce qui lui donne cette saveur unique, mais les nutriments apportés par le fleuve sont si faibles, cette année, que nos moules n’arrivent pas à se remplir, on n’a jamais vu ça. » Ici, trois cents familles vivent de la pêche à la moule, et l’on craint déjà des lendemains difficiles. Selon Paolo Mancin, la moitié de la production de moules est en péril.
Une biodiversité modifiée
Cette eau de plus en plus salée bouleverse ce fragile équilibre biologique, et les fortes températures de ces dernières semaines font peser un danger supplémentaire sur la santé des mollusques, dans ce morceau de lagune où les profondeurs sont modestes. « En 2021, nous avions déjà eu des signes avant-coureurs de ce que pourrait donner la sécheresse, mais cette année, c’est un désastre », confie avec dépit M. Mancin.
L’épisode exceptionnel de sécheresse de ce début d’été vient accentuer les déséquilibres qui pesaient déjà sur le delta du Pô. L’avancée du sel dans les terres et la hausse des températures ont modifié peu à peu la biodiversité. A Scardovari, dans le café du village, les anciens, comme Luciano Veronese, pêcheur à la retraite, sont les témoins de cette lente transformation. « Depuis quelques années, la zone est pleine de tortues… Elles viennent manger les moules et déchirer les filets », explique-t-il. Luciano lève les yeux au ciel, il reconnaît de moins en moins le fleuve au bord duquel il est né.
Cette sécheresse historique jette une lumière crue sur les carences de l’Italie en matière de gestion des ressources hydriques. La Péninsule peine à mettre en place une politique de gestion des eaux et, bien souvent, doit se contenter de gérer l’urgence. Le temps presse selon Stefano Calderoni, président du consortium de bonification de la plaine de Ferrare, qui rappelle que, cette année, dans la région, « la pluviométrie était plus faible qu’en Israël ». Le consortium a proposé de construire des bassins de rétention et des lacs artificiels le long des rives du Pô, durant les mois humides. Un système de réservoirs annexes qui permet de relâcher de l’eau quand le niveau du fleuve baisse. « Il faut repenser une vraie planification, comme on le fait en milieu urbain. Dans la plaine du Pô, l’eau ne manque pas, il faut juste savoir mieux la gérer », plaide M. Calderoni.
En Italie, 7 milliards d’euros sont dépensés chaque année pour compenser les catastrophes naturelles. « Si on en avait dépensé la moitié, ces trente dernières années, pour mieux gérer le bassin du Pô, on n’en serait pas là aujourd’hui », dit en soupirant le président du consortium. Symboliquement, c’est il y a tout juste un siècle, en 1922, que le premier congrès national de bonification intégrée en Italie fut organisé à San Dona di Piave, au nord de Venise. Pour M. Calderoni, c’est l’occasion idéale pour repenser l’approche du fleuve. « Le Pô, c’est la vie, et il peut nous permettre d’atteindre un jour la souveraineté alimentaire. »
En attendant les investissements en infrastructures, grâce notamment aux mannes du plan de relance européen, on s’en est parfois remis au ciel dans la région. Le 3 juillet, dans la plupart des églises du diocèse de Ferrare, une « prière pour faire tomber la pluie » a ainsi été récitée à la fin de la messe, rappelant des temps moyenâgeux. « Les campagnes ont grand besoin de cette eau », a imploré l’évêque de la ville, Mgr Gian Carlo Perego.