Michel Ragon, critique d’art et romancier, est mort
Militant anarchiste, collaborateur de la revue d’art « Cimaise », il était l’auteur d’une « Histoire de la littérature ouvrière » et de plusieurs romans dont « Les Mouchoirs rouges de Cholet ».
L’écrivain français Michel Ragon le 17 mars 2001, lors de la 21e édition du Salon du livre porte de Versailles à Paris.
Michel Ragon est mort le 14 février, à l’âge de 95 ans. Les critiques d’art qui ne se sentent pas aujourd’hui un peu orphelins sont des ignorants, ou des crapules. Avec Pierre Restany, qui fut son ami, même s’ils étaient politiquement aux antipodes (Restany avait été le collaborateur de Jacques Chaban-Delmas ; Ragon était, et est resté jusqu’au bout, proche de la Fédération anarchiste), ils furent deux des grandes plumes de l’art d’après-guerre collaborant à la revue Cimaise, fondée en 1952 par le marchand Jean-Robert-Arnaud et le peintre John-Franklin Koenig.
Mais pas seulement : la biographie de Michel Ragon est d’une richesse inouïe. On le voit passer, après une naissance à Marseille le 24 juin 1924, une enfance vendéenne, région à laquelle il consacrera bien des livres. Enfant pauvre, tôt orphelin de père, il fit différents petits métiers pour aider sa mère. Celui dont il se souvenait le plus volontiers, d’autant qu’il était encore adolescent quand il l’exerça, c’était garçon de course : lui préférait le terme ancien de « saute-ruisseau ». Saute-ruisseau, il le resta toute sa vie, en un sens.
Car jamais Michel Ragon n’a compris ce qu’était une barrière. La culture ne lui était pas donnée : il l’a prise où il la trouvait, l’a dévorée, assimilée jusqu’à, sur le tard, devenir docteur de l’université de la Sorbonne. Un titre dont il ne se vantait pas (et qui ne lui servait à rien), mais dont on sentait que l’autodidacte qu’il fut était fier. Revanche d’un enfant de pauvre ? Cela lui était indifférent. Par contre, il n’oublia jamais d’où il venait : un de ses premiers articles dans Cimaise était intitulé « Lettre à un ouvrier à propos de l’art actuel », dans lequel il tentait de convaincre, au moment où la peinture réaliste socialiste promue par le Parti communiste voulait envahir les usines autant que les musées, que l’abstraction avait du bon.
Une monumentale histoire de la littérature prolétarienne
C’est qu’il avait été à bonne école : celle des copains, celle des camarades. A Nantes, où il vivait, il avait rencontré deux jeunes peintres, Martin Barré (1924-1993) et James Guitet (1925-2010). Ils ouvrirent à Ragon un univers nouveau. Mais lorsque celui qui s’est toujours senti Vendéen vint à Paris, en 1945, c’était aux livres qu’il pensait. Sans inquiétude aucune, et avec un rare culot, il s’attaqua à une monumentale histoire de la littérature prolétarienne.
En 1947 – il n’a pas 23 ans –, il publie Les Ecrivains du peuple (Editions Jean Vigneau). Six ans plus tard, en 1953, ce sont les Editions ouvrières qui éditent l’Histoire de la littérature ouvrière (du Moyen Age à nos jours). Il fut aidé en cela par sa rencontre avec Henri Poulaille, qui lui confia la rédaction en chef de l’éphémère revue Les Cahiers du peuple. Des milieux anarchistes, il gardera deux amitiés profondes, celle de Louis Lecoin et celle de Maurice Joyeux, figures historiques du mouvement. Il écrira de nombreux textes militants, pacifistes notamment, soutiendra Radio Libertaire chaque fois qu’elle était menacée, mais surtout publia un roman, sans doute un de ses plus beaux, La Mémoire des vaincus (Albin Michel, 1990). Pour cet ouvrage, qui conte l’histoire de l’anarchisme au XXe siècle, il reçut un prix dont il fut heureux, celui décerné par les bouquinistes.
Car des années durant, il tint une de ces caisses vertes pleines de livres d’occasion qui fleurissent sur les quais de Seine. Dans le même temps, il allait régulièrement à la galerie Arnaud, rue du Four, pour rendre ses articles à la revue Cimaise, dont il animait aussi le comité de rédaction. Articles superbes de limpidité, et rarement exempts de malice : « A la tienne Estienne ! » daubait ainsi les partis pris, qu’il ne partageait pas, de son confrère Charles Estienne, et est un exemple merveilleux et drôle de vacherie. La critique d’alors était plus incisive que de nos jours, allant parfois jusqu’au pugilat.
Un cycle « vendéen »
Ragon défendait ce qu’il appelait « l’art vivant ». Pour lui, c’étaient Jean Fautrier, Jean-Michel Atlan, qui apparaît aussi sous un pseudonyme dans son roman Trompe-l’œil (Albin Michel, 1956), Pierre Soulages, Hans Hartung, Gérard Schneider et bien d’autres réunis dans ce qu’on nommait l’abstraction lyrique. Il écrira aussi, grâce au vendéen Gaston Chaissac, sur l’art brut animé par Jean Dubuffet (Ragon préfacera le catalogue de La Fabuloserie, créée à Dicy – aujourd’hui Charny-Orée-de-Puisaye – dans l’Yonne par l’architecte Alain Bourbonnais), et sur le groupe scandinave Cobra (pour Copenhague, Bruxelles, Amsterdam dont provenaient ses principaux membres), dont il devint, avec le peintre français Jacques Doucet, le correspondant parisien. Il était également un ardent défenseur du dessin de presse et du dessin d’humour.
Un voyage aux Etats-Unis lui fit prendre conscience, avant tous ses confrères parisiens, de la puissance montante de l’art nord-américain. Il écrivit des articles sur Louise Nevelson, Franz Kline, Mark Rothko (en soulignant qu’il était heureux pour les Européens que les « Américains n’exportent pas », phrase qui s’est avérée prophétique), mais aussi Robert Rauschenberg et Jasper Johns, lesquels annonçaient le pop art. Ce retour de la figuration, il ne pouvait y adhérer. Il changea donc de centre d’intérêt pour devenir critique et historien de l’architecture, ce qu’il fit avec brio, co-fondant un groupe d’architectes (Paul Maymont, Yona Friedman, parmi d’autres, en firent partie), malicieusement baptisé GIAP (Groupe international d’architecture prospective).
Dans le même temps, il ne cessait d’écrire des romans et l’un d’eux, L’Accent de ma mère (Albin Michel, 1980), trouva enfin un vaste public. Couronné de nombreux prix, dont le Goncourt du roman historique, Les Mouchoirs rouges de Cholet (Albin Michel, 1984) accentuèrent ce succès (même si on a pu s’étonner de cet éloge de la chouannerie, mais lui voyait dans les guerres de Vendée une révolte paysanne) et Ragon s’engagea dans un cycle « vendéen » qui en fit, avec son ami Bernard Clavel ou le bourguignon Henri Vincenot, une des grandes figures de la littérature dite « régionale », ou de terroir, mais qui est avant tout une littérature populaire.
Michel Ragon en quelques dates
24 juin 1924 Naissance à Marseille
1953 Publie l’« Histoire de la littérature ouvrière » et commence sa collaboration avec la revue « Cimaise »
1980 « L’Accent de ma mère »
1984 « Les Mouchoirs rouges de Cholet », Goncourt du roman historique
1990 « La Mémoire des vaincus »
14 février 2020 Mort
Harry Bellet