Onze ans après Fukushima, le Japon rouvre coûte que coûte sa zone interdite
D’ici à juin 2023, les interdictions de résider dans les villages les plus proches de la centrale accidentée doivent être levées, et la population est progressivement incitée à revenir y vivre. Malgré les inquiétudes et les craintes qui persistent.
Tomioka, Futaba (Japon).– Depuis son millier de pieds de vigne, Shubun Endo rêve d’un renouveau pour Tomioka, la ville où il est né. Son tout petit vignoble se trouve dans les hauteurs du village, où il a également construit sa maison, et fait face à la mer.
De là, on aperçoit l’un des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, qui se trouve à seulement huit kilomètres. Enfant du pays, Shubun Endo n’est pas agriculteur, mais professionnel dans la construction.
En 2016, quand les autorités permettent à la population locale d’entrer à nouveau dans Tomioka, sans autorisation d’y résider, il plante deux cents vignes avec une poignée d’anciens résidents, soudés par un besoin viscéral de renouer avec le village qui les a vus naître.
« Nous voulions faire quelque chose pour les générations futures qui vont venir s’installer ici. » Pour cela, ils ont entrepris de produire du vin, en sélectionnant des cépages qui pourraient se marier avec la gastronomie locale, riche en fruits de mer. Du sauvignon blanc, du merlot, du chardonnay. Moins de 2 500 bouteilles sont produites chaque année, et elles ne sont pas commercialisées. Ce vin, symbole de solidarité, réunit quelques salariés et beaucoup de volontaires, désireux de voir Tomioka briller pour une autre raison que sa proximité avec la centrale nucléaire accidentée.

Le 11 mars 2011, le « Grand Séisme du Tohoku » frappe le nord-est du Japon et entraîne un tsunami meurtrier et l’accident de la centrale de Fukushima Daiichi. Sur les près de 20 000 morts décomptés dans la catastrophe, 1 614 se trouvent dans la préfecture de Fukushima. Un chiffre auquel s’ajoutent 196 personnes disparues et 2 329 décès indirects.
Depuis mars 2018, le gouvernement a déclaré la fin de la phase de décontamination, excepté dans la zone à proximité de la centrale. La levée des restrictions interdisant de vivre dans six villages restants (Tomioka, Namie, Iitate, Futaba, Okuma, Katsurao) s’est accélérée et devrait être achevée en juin 2023.
Depuis le 12 juin, il est de nouveau possible de s’installer à Katsurao. À Futaba, dont 96 % du territoire est toujours concerné par l’interdiction de résider, les autorités attendent les nouveaux habitant·es de pied ferme. Une gare flambant neuve a été inaugurée en 2020. Une colossale mairie est en cours de construction. « Et nous allons avoir une clinique aussi », ajoute Muneshige Osumi, conseiller municipal.
Nous espérons le retour d’environ 2 000 personnes dans les cinq ans.
Au lendemain de la catastrophe, 7 000 personnes ont évacué Futaba. Décontamination oblige, tout a été rasé ou reste en cours de démolition. Dans le quartier de Shinzan, des habitations attendent toujours de pouvoir être démolies et côtoient les immeubles tout neufs à quelques centaines de mètres. À la sortie ouest de la gare de Futaba, on aperçoit un lotissement composé d’une dizaine de petites maisons alignées et identiques, prêtes pour le retour des évacué·es.
Selon une enquête réalisée auprès des ex habitant·es de Futaba, 11,3 % seulement expriment le souhait de revenir vivre ici. 60,5 % ont construit une nouvelle vie ailleurs, tandis que le quart restant ne sait pas encore. « Depuis quelques années, les résultats ne changent plus, alors nous nous basons sur ces estimations et nous espérons le retour d’environ 2 000 personnes dans les cinq ans », explique Muneshige Osumi, confiant.

Masayuki Kobayashi, étudiant en ingénierie à l’université du Tohoku, qui entreprend depuis 2020 de bâtir une communauté à Futaba, est néanmoins perplexe : « Les habitations ont été construites sans prise en compte réelle des inquiétudes et des besoins des personnes évacuées. » Le lotissement en est un bel exemple. « C’est une sorte de dortoir qui conviendrait peut-être à des étudiants mais pas à des personnes âgées qui ont traversé une épreuve aussi terrible. »
Lorsque le jeune homme visite Futaba pour la première fois, son sentiment est ambivalent. « J’ai été très choqué de voir l’étendue du travail qu’il restait à mener, mais en même j’étais très excité par la reconstruction : dans un lieu où il n’y a plus rien, on peut tout créer. »
Maisons neuves
Depuis la catastrophe et l’ordre d’évacuation, le territoire devient malgré lui un laboratoire à ciel ouvert : il abrite désormais l’une des plus grandes unités mondiales de recherche sur l’hydrogène (Namie), un projet expérimental de recyclage des déchets nucléaires (Iitate), un système agricole entièrement automatisé (Okuma) sans compter les nombreuses start-up qui s’installent.
Masayuki Kobayashi s’interroge : « Les autorités réfléchissent en normes et en étapes. À quoi cela sert-il de construire des bâtiments alors que personne ne vit ici et que peu expriment le désir de revenir ? » Il ajoute : « Les gens ont davantage besoin de cafés que d’une énième installation de panneaux solaires. »
La promesse de Futaba est certes une maison toute neuve, mais aucun service à proximité, pas de supermarchés, et surtout pas d’emploi. « Historiquement, il n’y a jamais eu d’industrie ici, rappelle l’étudiant. Plus de 80 % des emplois de Futaba étaient liés à la centrale. La ville vivait donc de ce pourvoyeur d’emplois mais aussi des subventions perçues pour sa présence sur le territoire. » Le jeune homme veut y croire mais il reconnaît que cela « va donc prendre énormément de temps de reconstruire ».

Contrairement aux résultats exprimés par l’enquête, « ils sont nombreux à vouloir revenir en réalité, affirme-t-il. Mais ils sont âgés, alors, même si les taux de radioactivité devaient être élevés, ils n’y pensent pas vraiment. Ils savent qu’ils n’ont plus beaucoup d’années à vivre. En revanche, ils ne veulent juste pas prendre de risques pour leurs enfants et leurs petits-enfants. »
« Cent fois le niveau naturel » de radioactivité
Des inquiétudes qui s’entendent et se démontrent. Le paysage du village d’Iitate se compose à 75 % de massifs forestiers, or « le taux de radioactivité que l’on mesure encore dans les forêts sur l’ensemble de la zone concernée reste très élevé », explique Cécile Asanuma-Brice, chercheuse au CNRS, codirectrice du programme de recherche international Mitate Lab. Post Fukushima studies et autrice de Fukushima, dix ans après. Sociologie d’un désastre (éditions Maison des Sciences de l’homme, 2021).
Dans des mesures effectuées à Namie une semaine plus tôt, « nous avons relevé des niveaux à 47,5 µSv/h [le taux naturel est de 0,04 µSv/h /an à cet endroit – ndlr], soit dépassant largement la norme internationale, même après son relèvement rendu possible pour la période de gestion post-accidentelle ».
Elle ajoute qu’à Okuma, l’une des deux communes où se trouve la centrale nucléaire de Fukushima et où l’interdiction de résider est déjà en partie levée malgré une reconstruction très partielle, « on mesure régulièrement des taux supérieurs à 5 µSv/h : là encore, environ cent fois le niveau naturel ». La chercheuse s’interroge aussi sur les sommes faramineuses investies par le gouvernement en matière de décontamination et de reconstruction et questionne la pertinence de ce choix.
« Reconstruire à neuf le tissu urbain de Futaba, par exemple, cela signifie remettre à zéro une ville créée au VIIe siècle, c’est-à-dire anéantir 1 300 ans d’histoire dont les murs étaient empreints pour reconstruire des bâtiments de carton-pâte tous similaires, à moindre coût, dans des zones où la contamination est encore inégale. La mixité urbaine et l’atmosphère des ruelles animées seront donc totalement anéanties au profit de la production d’un urbain banlieusard sans cachet », regrette-t-elle.
Les personnes évacuées auraient pu être réinstallées dans les campagnes un peu plus éloignées, épargnées par la contamination environnementale, explique-t-elle, dans des habitations plus durables. Et la zone définitivement fermée, comme Tchernobyl.
Le 11 mars 2011, le Sunlight Okuma s’est figé à jamais. Par la fenêtre de cette ancienne maison de retraite, une scène qui serre le cœur. Les affaires éparpillées trahissent le branle-bas de combat qui a eu lieu ce jour-là. Sur les tables, les plateaux-repas ont été laissés intacts : la nourriture est restée dans le fond des assiettes. À quelques mètres de là, du haut d’un promontoire, Hiroshi Hattori observe les sacs de terre contaminée qui sont chahutés d’un terrain à un autre en attendant de pouvoir être recyclés ou stockés ailleurs, loin, très loin de la préfecture, a promis le gouvernement.
Hiroshi Hattori dirige cette infrastructure provisoire de près de 1 600 hectares, et depuis 2014, ce sont 12,89 millions de mètres cubes de terre, débris et cendre incinérée et toujours chargés en becquerels (jusqu’à 100 000 bq/kilo) qui sont charriés ici. À l’horizon, les réacteurs de la centrale accidentée sont visibles. « Ici, nous sommes dans la zone qui est toujours interdite », soupire-t-il en observant le ballet des camions.
« Entériner la fin de la reconstruction, c’est inscrire la catastrophe dans le passé, c’est nier le fait qu’elle a toujours lieu », souligne Cécile Asanuma-Brice. Rouvrir la zone, c’est aussi envoyer le message qu’il existe des moyens de réhabiliter des zones broyées par la catastrophe nucléaire. « Dans les faits, cinq ans après sa réouverture, le village d’Iitate voit de nouveau sa population chuter, en raison de la mortalité des quelques personnes âgées qui sont rentrées. Ce phénomène est général dans la zone et force est de constater que l’on n’assiste pas à un engouement de retour ou d’installation de nouveaux arrivants malgré les incitations financières du gouvernement. »
Johann Fleuri