Laurence Tubiana : « Les citoyens font désormais le lien entre les dégâts qu’ils observent et le changement climatique »
A quelques mois de la COP27, qui se tiendra à Charm El-Cheikh (Egypte) du 7 au 18 novembre, Laurence Tubiana, directrice de la Fondation européenne pour le climat et ancienne ambassadrice chargée de négociations en vue de l’accord de Paris, réagit au plan climat du président Joe Biden et aux conséquences possibles des tensions sino-américaines sur la lutte contre le réchauffement.
Quelle importance peut-on donner au volet climat de la loi anti-inflation de Joe Biden ?
C’était une condition essentielle pour que le mouvement de pressions mutuelles entre les pays puisse continuer à s’exercer dans l’arène diplomatique. Si, en dépit des promesses de Joe Biden à son arrivée au pouvoir – réduire de 50 % les émissions américaines, par rapport à 2005, d’ici à 2030 – aucune grande loi climat n’avait été prise, on voit mal comment les Etats-Unis, deuxième émetteur mondial, auraient pu conserver de la crédibilité sur le sujet – malgré les efforts diplomatiques déployés par John Kerry, envoyé spécial des Etats-Unis pour le climat. Et ce d’autant plus qu’il y a seulement quelques semaines, immédiatement après avoir annulé le caractère constitutionnel du droit à l’avortement, la Cour suprême américaine remettait en cause le droit de l’Agence fédérale de protection de l’environnement à réglementer les émissions de gaz à effet de serre des centrales à charbon sur l’ensemble du territoire.
Le plan américain ne repose que sur des incitations, notamment fiscales, et non sur des contraintes : peut-on être sûr de son efficacité ?
Quand on regarde dans le passé proche, avec ce que Barack Obama avait pu faire au cours de son second mandat [2013-2017], on voit d’abord que le plan actuel est beaucoup plus ambitieux. Plus de 360 milliards de dollars [352 milliards d’euros] sur dix ans, c’est considérable ! Or, l’action de M. Obama reposait grosso modo sur la même philosophie : inciter et soutenir, plutôt que contraindre par des taxes. La défiscalisation des énergies renouvelables que M. Obama avait pu faire passer à l’époque avait eu un impact formidable : on voit aujourd’hui que le Texas, l’Etat pétrolier par excellence, est devenu le premier exportateur d’électricité renouvelable aux Etats-Unis. Même l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche n’a pas entravé ce mouvement. Il va donc vraisemblablement y avoir une forte accélération du développement des renouvelables, à partir d’une méthode qui a fait ses preuves.
C’est d’autant plus important qu’on se souvient que fin 2021, les Etats-Unis ont bloqué l’importation de panneaux solaires chinois et de matériaux destinés à leur fabrication en provenance de Chine, en raison de la situation dans les régions ouïgoures et de soupçons de travail forcé. Le plan de M. Biden va permettre de réinstaller une industrie de panneaux solaires aux Etats-Unis. Cela va sans doute aller de pair avec des innovations technologiques, sur la question importante du recyclage des terres rares [matériaux stratégiques nécessaires à la fabrication des batteries, des éoliennes, etc.].
En définitive, trois institutions de référence ont estimé que ces dispositions permettront une baisse des émissions américaines comprise entre 35 % et 45 %, par rapport à 2005, à l’horizon 2030. Cela représente environ les deux tiers du chemin à parcourir pour être conforme aux engagements des Etats-Unis de l’accord de Paris. C’est très encourageant.
Le président américain a néanmoins été contraint à faire des compromis. Sont-ils rédhibitoires ?
En effet, il reste deux grandes questions dans le positionnement actuel des Etats-Unis. D’une part, la poursuite des autorisations d’exploration des ressources fossiles et l’augmentation des investissements dans le fracking [la fracturation hydraulique pour l’extraction des gaz et pétrole de schiste], dans le contexte de la guerre en Ukraine et de la crise énergétique actuelle. D’autre part, la question du financement pour le climat. Joe Biden avait promis le versement de 11 milliards de dollars lors de la première conférence sur le climat qu’il avait organisée. Cet aspect est absent de la loi Biden et il sera à l’ordre du jour de la COP27, en novembre à Charm El-Cheikh [Egypte].
Fin 2021, en marge de la COP26, Washington et Pékin avaient signé un accord de coopération bilatéral sur le climat. Mais, à la suite de la visite de la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, à Taïwan, la Chine vient d’annoncer la fin de sa coopération. Cette rupture aura-t-elle un effet majeur ?
Maintenir le dialogue, surtout entre les deux principaux émetteurs de gaz à effet, c’est bien évidemment important. La rupture des discussions bilatérales entre ces acteurs sera sans doute un facteur de ralentissement général. Mais si on regarde ce qui se passe aux Etats-Unis, avec le plan de Joe Biden, et ce qui se passe en Chine, avec la finalisation du 15e plan quinquennal, les deux pays semblent suivre des trajectoires claires. En Chine, malgré tous les débats en cours sur le sujet et en particulier sur le besoin de relancer la croissance, de promouvoir des investissements « classiques » et d’exploiter le charbon domestique pour des questions de sécurité énergétique, les investissements sur les renouvelables sont considérables.
La Chine est le premier investisseur mondial sur ce secteur, comme sur celui de la mobilité électrique. Pékin est aujourd’hui le premier exportateur de véhicules électriques. L’orientation générale de la politique chinoise dans ces domaines n’est pas remise en cause. Il y a même eu des annonces ces derniers jours, certes un peu confuses, sur le fait que ce 15e plan quinquennal inclurait des pics d’émissions pour certains secteurs industriels, dès 2025.
Ce mouvement est-il observable ailleurs ?
La situation peut paraître paradoxale à certains égards : en même temps qu’on observe une relance du charbon pour faire face à la crise énergétique, on voit que la grande bataille sur le créneau technologique des renouvelables et de la mobilité électrique se poursuit. Mis à part le Brésil, il y a une dynamique du côté des grands pays émergents : l’Inde a fait des déclarations plus ambitieuses qu’escompté, et l’Afrique du Sud vient d’annoncer le maintien de son plan de restructuration de son secteur électrique destiné à sortir du charbon.
Il se passe donc beaucoup de choses. Mais cela ne veut pas dire que les discussions politiques à la COP27 seront simples, en particulier sur la question de l’adaptation et celle dite des « pertes et dommages ». D’une part, beaucoup de pays veulent mettre fortement l’accent sur ce sujet et les mécanismes de compensation des effets des catastrophes climatiques – qui se traduisent par des impacts macroéconomiques majeurs, notamment des dettes qui s’accumulent. Or, les Etats-Unis, mais aussi l’Europe, sont très réticents sur cette question.
Ces dernières semaines, les canicules répétées, la sécheresse, les incendies sidèrent les opinions et les décideurs. N’y a-t-il pas une forme d’optimisme dangereux à toujours fixer des horizons plus ou moins lointains pour agir ?
Ces horizons de moyen terme répondent au fait que notre système économique est fondé sur les énergies fossiles. A chaque fois qu’il y a des propositions de réformes sans situation de crise ou d’ajustements brutaux, il faut dessiner des trajectoires pour que les acteurs puissent anticiper. Mais il est vrai qu’il y a une forme de déni. Aujourd’hui, face à ce que tout le monde peut observer, certaines personnes semblent se dire : « Ah tiens, c’était donc vrai ! » Je suis stupéfaite de cet étonnement.
Le risque est que face à ces situations d’urgence, on réagisse en faisant des choix de court terme qui aggravent encore la situation sur le long terme. On le voit avec les usages de l’eau aujourd’hui : les stations de ski qui produisent de la neige artificielle ou les agriculteurs qui construisent des bassines pour l’irrigation. Tout cela favorise le statu quo, mais cela ne pourra pas continuer bien longtemps, tout simplement parce qu’il n’y aura plus suffisamment d’eau ! On va devoir faire des choix sur l’eau, comme on va devoir faire des choix sur l’énergie, dès cet hiver.
La guerre en Ukraine et le risque de pénurie d’énergie pour cet hiver pourraient-ils faire avancer la prise de conscience des transformations que réclame la lutte contre le réchauffement ?
Cette question est ouverte, mais je crois en effet que c’est à la faveur de ce genre de crises que toute la société peut comprendre et accepter qu’il faille faire des efforts et accélérer dans l’action, en particulier dans le développement des énergies renouvelables. La France est dans une situation paradoxale. Nous avons tout misé sur le nucléaire, mais nous voyons aujourd’hui que cela ne marche pas très bien. On commence à comprendre que ce ne sont pas les grands plans sur le nucléaire qui nous aideront à passer cet hiver – ni le prochain ni celui d’après.
Ce qui m’encourage, c’est que la prise de conscience de la société a beaucoup changé en dix ans. Je crois que les citoyens font désormais le lien entre les dégâts qu’ils observent et le changement climatique. Je crois qu’ils comprennent que ce dont nous parlons n’est pas seulement une question pour l’avenir, mais déjà pour aujourd’hui, et ils pourront insuffler le courage nécessaire aux gouvernements pour entreprendre des mesures radicales.