Afghanistan : « Un an après leur prise de pouvoir, c’est un échec total pour les talibans »
Pour Karim Pakzad, spécialiste de l’Afghanistan, les Etats-Unis ont laissé le pouvoir aux talibans sans s’assurer du respect de l’accord de Doha. Aujourd’hui, les progrès en termes de droits humains sont au point mort, à l’image de l’économie du pays.
Ils ont promis la paix et la prospérité en Afghanistan, ainsi qu’un gouvernement de coalition respectueux des libertés des femmes. Les talibans sont revenus au pouvoir le 15 août 2021, après en avoir été chassés vingt ans plus tôt par les Etats-Unis et leurs alliés. Karim Pakzad, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Afghanistan, revient sur le bilan de cette première année au pouvoir. Une défaite, selon lui, autant pour les talibans que pour les Américains. Activité économique réduite à néant, absence de reconnaissance à l’étranger et répression permanente… Le mouvement n’a tenu aucune de ses promesses.
Un an après leur départ de l’Afghanistan, les Etats-Unis ont tué le chef d’Al-Qaeda, Ayman al-Zawahiri, en plein centre de Kaboul. Est-ce pour autant une victoire pour la politique américaine, selon vous ?
Karim Pakzad : Apparemment, Joe Biden est très content de lui, les Américains également. Mais pour moi, c’est un échec symbolique. Tout le monde savait qu’al-Zawahiri était dans une zone sous la domination d’Haqqani, le réseau terroriste afghan proche d’Al-Qaeda. Par contre, on ne savait pas que son chef, Sirajuddin Haqqani, également ministre de l’Intérieur, l’avait fait transférer auprès de lui, à Kaboul. Le fait même qu’al-Zawahiri mais aussi le chef d’Haqqani soient présents en Afghanistan prouvent la défaite des Etats-Unis. Il y a deux ans, ils ont négocié un accord à Doha avec les talibans : les Américains acceptaient de retirer leurs troupes du pays à la condition que le territoire afghan ne soit plus utilisé par des organisations terroristes contre les intérêts des Américains et de leurs alliés. Ils ont carrément donné le pouvoir aux talibans, sans obtenir l’essentiel de ce qu’ils voulaient, notamment en matière de droits humains.
Autre exemple : les Américains attendaient la formation d’un gouvernement de coalition. Or, sur le plan intérieur, les talibans n’ont pas réussi à (ou n’ont pas voulu) inclure dans le gouvernement des personnalités politiques, de la société civile ou même d’influence ethnique différentes des talibans. Résultat, quasiment tous sont Pachtouns [NDLR : musulmans sunnites], comme tous les talibans. Ce n’est même pas encore un gouvernement définitif, un an après leur arrivée au pouvoir.
Selon vous, le réseau Haqqani a fourni des informations au gouvernement américain pour retrouver al-Zawahiri dans le but d’améliorer leurs relations. Pourquoi la reconnaissance internationale est-elle si importante pour les talibans ?
Dès le premier jour, les talibans ont cherché une reconnaissance internationale, qui passe par celle des Etats-Unis. Ils veulent montrer qu’il représentaient la nation afghane mais aucun pays ne les reconnaît comme légitimes. Contrairement à leur première période au pouvoir (1996-2001), même leurs alliés qataris ou pakistanais ne veulent pas s’aventurer dans la voie de la reconnaissance pour ne pas aller à l’encontre de l’ONU, qui a rejeté leur demande d’adhésion, et de l’opinion publique occidentale, qui y est largement opposée. La Russie et la Chine qui, pourtant, ne sont pas défavorables aux talibans, ne leur fournissent pas non plus d’aides financières. Mais après la chute d’al-Zawahiri, je ne serais pas étonné qu’on assiste à quelques modifications des politiques américaines vis-à-vis des talibans dans les mois qui viennent.
Sans échanges avec les pays étrangers, comment gérer l’économie d’un pays de plus de 38 millions d’habitants ?
Aujourd’hui, les talibans ne sont pas du tout aidés financièrement et ils n’ont même pas accès à leur propre argent, leurs avoirs ayant été gelés par les Etats-Unis. Cette année, le budget du gouvernement s’élève à 750 millions de dollars. Ce n’est même pas le montant de la loterie américaine. C’est un drame, un échec total.
Avant leur arrivée, les projets d’infrastructure étaient entièrement financés par l’étranger et 70% du budget de l’Etat afghan provenait des aides internationales. Aujourd’hui, tout cela, c’est fini. Les talibans sont dans la gestion quotidienne. Par exemple, cette année, la récolte de fruits et légumes est très bonne, mais les paysans ne peuvent pas l’exporter parce que l’économie est complètement désorganisée. Elle n’était déjà pas solide jusqu’à présent, mais maintenant, sans l’aide internationale, c’est terminé.
Les talibans ont annoncé l’interdiction de la culture du pavot, dont est extrait l’opium et l’héroïne, comme ils l’avaient fait au début des années 2000. Pourtant, c’est une manne financière importante dont ils semblent avoir besoin. Les Nations unies estiment que le poids de l’économie de l’opium équivaut entre 6% et 11% du PIB de l’Afghanistan. Peuvent-ils se permettre de tenir cette promesse ?
Le moment de la récole se situe entre septembre et octobre, donc il est déjà trop tard pour cette année. Maintenant, il faut voir s’ils sont aussi sérieux qu’ils l’avaient été auparavant. En quelques mois, la production était tombée à zéro. S’ils ont vraiment la volonté de se priver de l’argent de la drogue, au vu de la situation économique catastrophique dans laquelle ils se trouvent, on pourra au moins dire qu’ils ont amélioré les choses sur ce point.
Concernant les droits des femmes, les talibans avaient fait la promesse de leur laisser un certain espace de liberté. Aujourd’hui, la situation montre qu’elle est toute relative…
S’ils ont promis cette reconnaissance des droits des femmes, c’est qu’ils pensaient avoir besoin d’elles dans certains domaines, notamment dans la santé, l’éducation et dans l’administration. Aujourd’hui, elles en sont chassées. Par exemple, le mois dernier, l’administration du ministère de la Finance a demandé aux employées de ne plus venir travailler. Un homme de leur famille devait s’y présenter à leur place. Il y a eu des mouvements de femmes à Kaboul et dans d’autres grandes villes. Elles représentaient un certain espoir pour l’opposition afghane mais les manifestations ont été durement réprimées. Elles ont été chassées, emprisonnées, humiliées. Les Afghanes n’ont même pas le droit de voyager seules, y compris à l’intérieur du pays et certains filles ne peuvent toujours pas aller à l’école. En résumé, les quelques promesses que les talibans ont faites pour rechercher une certaine légitimité internationale ne sont pas tenues parce qu’ils n’ont rien changé en termes d’idéologie depuis leur dernière période au pouvoir.
Il n’y a eu aucune avancée, aucun espoir pour les Afghanes ?
Quelques emplois ont été créés spécifiquement pour elles, et n’existaient pas il y a 25 ans. Premièrement, des institutrices pour les jeunes filles dans les écoles primaires puisqu’un homme n’est pas autorisé à enseigner aux femmes. Cette fois-ci, ils n’ont pas totalement interdit l’enseignement aux filles, mais seulement les écoles secondaires. Dans les hôpitaux aussi, ils laissent travailler des femmes médecins pour éviter le contact entre les deux sexes. Enfin, les talibans ont recruté des milices de femmes entièrement voilées pour faire appliquer les mesures de promotion de la vertu et la charia.
Lors de leur arrivée au pouvoir, les talibans se vantaient de vouloir rétablir la sécurité dans le pays, notamment pour les civils. Un an après, qu’en est-il ?
Rien que la semaine dernière il y a eu deux attentats contre la population civile à Kaboul, revendiqués par l’Etat islamique (EI). Contrairement à Al-Qaeda, véritable allié pour les talibans, Daesh est un ennemi. Sur le fond idéologique, les deux revendiquent l’application de la charia mais les talibans ont une particularité dans le monde des organisations islamistes radicales : ils sont nationalistes et ethniques. Le gouvernement représente les Pachtouns d’Afghanistan et cherche le pouvoir dans le pays. C’est à l’opposé de l’universalisme de l’EI, qui veut imposer un gouvernement islamiste mondial.
La violence est donc loin d’être terminée, même si les talibans prétendent avoir mis fin à la guerre contre les Américains. Ils sont même parfois à l’origine de l’insécurité. Récemment, il y a eu des affrontements contre la communauté des Hazaras [NDLR : musulmans chiites, à l’inverse des Pachtouns]. Ils exercent le pouvoir en maintenant un climat de répression impitoyable. Heureusement pour les civils, les talibans n’ont pas d’intérêt à empêcher l’aide humanitaire fournie par les organisations internationales. Ils ne peuvent pas se le permettre. Elles approvisionnent les Afghans en huile, farine, médicaments, argent liquide… J’ai même vu des photos sur lesquelles des talibans aidaient au service.
Chloé Sémat
« Je ne vis plus, je ne suis que vivante » : les Afghanes, otages du cauchemar taliban
Un an après la chute de Kaboul, les femmes, empêchées de travailler ou d’étudier, sont gommées de l’espace public. Malgré les menaces, certaines bravent les interdits. Sans pour autant se faire d’illusions sur leur avenir.

La scène se déroule dans l’ouest de Kaboul. Au fond d’une impasse poussiéreuse, une porte en fer bleue et des ombres qui se faufilent sous un soleil de pierre. Puis très vite, l’une après l’autre, elles disparaissent, englouties dans l’immense bâtiment qui semble déserté. Il y a de l’électricité dans l’air. Et pour cause. Ce sont les membres d’une équipe de volley-ball mixte qui s’apprête à disputer un match amical dans la plus parfaite clandestinité. Une bande de jeunes hommes et de jeunes filles assez fous et courageux pour braver l’un des interdits majeurs des talibans, le sport pour les femmes. Pendant plus de deux heures, ces héros anonymes et solidaires vont oublier l’hostilité mortifère d’un monde qui leur a été brutalement imposé il y a tout juste un an, avec le départ précipité des Occidentaux et l’arrivée triomphale des combattants islamistes ultraradicaux dans la capitale afghane.
Le gardien qui les accueille deux ou trois fois par semaine a déjà installé le filet. Le gymnase est en piteux état. Qu’importe. Pour cette équipe bricolée, ce lieu représente une bouffée d’air et de liberté. Lionel Messi, Cristiano Ronaldo ou Karim Benzema n’ont pas la moindre idée de ce qui se trame ici, mais les posters à leur effigie prouvent que leur parcours a fait rêver plus d’un enfant afghan. D’ailleurs, à la voir dégager le ballon au pied plutôt qu’à la main, on sent que Shakila, 25 ans, ex-policière désormais au chômage, aurait tout aussi bien pu jouer au foot. L’arbitre n’est pas très regardant. Ce sont six garçons et cinq filles qui jouent ensemble depuis longtemps et qui, passé le premier mois de frayeur absolue sous le joug taliban, sont tombés d’accord pour reprendre l’entraînement.
« Je me suis tellement battue auprès de ma famille pour faire du sport que je ne pouvais pas arrêter ! s’exclame Mahmoob Husseini, 20 ans, vêtue d’un tee-shirt marron et d’un bas de survêtement noir. Je fais partie de la sélection nationale depuis 2018. Le volley, c’est toute ma vie. Je ne vais pas lâcher parce que ces hommes ignares ont décidé que le sport n’était pas pour nous, les filles. Quand je frappe la balle, je me sens comme un oiseau qui s’envole, c’est mon oxygène. Et puis je ne renonce pas à l’idée de participer un jour aux Jeux olympiques. » Cris, éclats de rire, tape dans la main à chaque point gagné… L’issue de la partie pour ces jeunes va bien au-delà d’une victoire entre deux équipes. Leur but est de ne pas céder, de ne pas plier. « Fille ou garçon, peu importe, nous sommes avant tout des sportifs », poursuit Mahmoob. Embarqués dans une compétition d’un genre nouveau : la résistance.
Karen Lajon à suivre sur JDD