« Je ne fais que tendre la main à d’autres femmes » : le combat pour le droit à l’avortement de la Polonaise Justyna Wydrzynska
Justyna Wydrzynska lutte pour le droit des femmes à avorter en Pologne. Elle a choisi d’aider les autres, et, dans ce pays ultraconservateur, elle doit passer devant un tribunal en octobre après avoir été dénoncée.
Quand devient-on une héroïne ? Quand passe-t-on du statut de militante pour une cause à celui d’égérie, voire d’icône ? Justyna Wydrzynska n’a guère envie de nous répondre. « C’est absurde, dit-elle, ce jour de juin à Varsovie. Je ne fais que tendre la main à d’autres femmes. » Et pourtant… Pourtant, cette ingénieure de 48 ans risque trois ans de prison pour avoir envoyé par la poste des pilules abortives à une femme souhaitant avorter dans la Pologne catholique, où la législation sur l’avortement est l’une des plus répressives d’Europe.

Justyna Wydrzynska
Pourtant, elle est menacée, caricaturée par les organisations pro-vie qui la dépeignent en tueuse d’enfants machiavélique et favorable à l’eugénisme. Pourtant, elle consacre sa vie à aider les femmes en détresse – aujourd’hui beaucoup d’Ukrainiennes fuyant leur pays en guerre – qui veulent mettre fin à leur grossesse. Et, en ces temps troublés où les ennemis du droit à l’avortement se trouvent revigorés par la décision de la Cour suprême américaine levant tout obstacle à son interdiction aux Etats-Unis, son combat suscite l’attention – et l’admiration – de femmes du monde entier.
C’est donc à Varsovie que se joue l’une des plus emblématiques batailles pour l’avortement. Et Justyna Wydrzynska est armée d’une belle conviction : « S’il est une décision qu’une femme doit pouvoir prendre sans entraves, sans pressions religieuses, morales ou idéologiques, c’est celle de la maternité. Il n’y a rien de plus intime et rien de plus crucial. C’est sa liberté ! La plus fondamentale de toutes les libertés. »
Elle n’était pas destinée à devenir une égérie féministe, cette jolie femme aux yeux de chat, qui, à 20 ans, rêvait d’une vie conventionnelle et tranquille dans la Pologne de Lech Walesa : un bon métier, un mariage solide, une ribambelle d’enfants. A 23 ans, entre ses deux dernières années d’études d’ingénieure, elle s’est donc mariée et est rapidement tombée enceinte. Trois grossesses se sont enchaînées sans perturber son travail au sein du groupe international ABB, acteur majeur des technologies de l’énergie, à une centaine de kilomètres de Varsovie, mais son mariage s’est rapidement délité. Mari jaloux, violent, alcoolique. Elle perd toute autonomie, éteint ses rêves l’un après l’autre : « Je ne trouvais plus aucun sens à ma vie. »
L’annonce d’une quatrième grossesse résonne alors comme un glas. On est en 2006, elle a 32 ans, elle ne veut pas de ce nouvel enfant. Pas dans la cage dans laquelle elle se sent enfermée, pas avec cet homme-là. Stop !
L’avortement est interdit en Pologne. Alors qu’il se pratiquait gratuitement dans les hôpitaux publics au temps du régime communiste, une loi de 1993, fruit d’un compromis entre l’Eglise catholique et l’Etat, ne l’a toléré que dans trois circonstances très restrictives : grossesse issue d’un viol ou d’un inceste, danger pour la santé ou la vie de la femme enceinte, malformation du fœtus. « Mais quelle femme pense à la loi, la police et l’Etat lorsqu’elle refuse sa grossesse ? Elle n’écoute que ce que dictent ses entrailles et son cœur. »
Justyna Wydrzynska est dans une solitude absolue. Impossible d’évoquer son problème avec sa famille ou des amies. « C’était encore un tel tabou ! » Peur d’être jugée, conspuée, dénoncée. Elle sait que des médecins peu scrupuleux demandent des sommes indécentes pour pratiquer une opération dans leur cabinet privé. Elle n’en a pas les moyens et se tourne, anxieuse, vers le Web. L’avortement médicamenteux à domicile lui paraît la solution idéale. Mais comment obtenir les précieuses pilules puisqu’elles sont interdites sur le territoire ? Et leur mode d’emploi ? Y a-t-il des risques ? Des échecs ou des accidents ? A qui poser ces questions essentielles ? Vers quel site fiable se tourner ?
« Je redoutais la tragédie »
Le temps presse. Elle achète, « au marché noir du Web », douze pilules à 5 euros pièce. L’avortement ne se produit pas. Sur un autre site, elle acquiert vingt comprimés présentés comme un protocole efficace. C’est un nouvel échec. Elle s’affole. Elle entre dans sa onzième semaine de grossesse. D’ici à quelques jours, il sera trop tard.
C’est là qu’elle tombe sur le site Women on Web. Elle envoie un message. Un médecin la rappelle. Il faut payer 70 euros, mais les instructions et la procédure sont expliquées avec sérieux et pédagogie. Les comprimés arrivent par la poste en quelques jours, elle s’enferme chez elle, en proie à une angoisse terrible. Que se passera-t-il si elle fait une hémorragie ? Si elle s’évanouit ? S’il faut l’évacuer en ambulance ? « Vous n’imaginez pas la toxicité des fausses rumeurs véhiculées par les groupes hostiles à l’avortement. Ils vous prédisent l’hémorragie massive, la mort ou le traumatisme à vie. Aucune information médicale officielle n’est disponible en Pologne. Je redoutais la tragédie. »
Mais tout se passe au mieux. Si ce n’est qu’au moment de l’évacuation du petit sac embryonnaire dans un caillot de sang, Justyna Wydrzynska se rappelle l’avoir saisi dans sa main gantée, regardé avec émotion et avoir prononcé ces mots : « Excuse-moi ! » Oui, elle a dit ça. Et puis elle a actionné la chasse d’eau. « Comment vous dire ? Je me sentais si coupable ! Non pas d’avorter, je savais que c’était la bonne décision. Mais coupable de m’être mise dans cette situation de devoir le faire, alors que j’aurais tant aimé avoir d’autres enfants. Coupable d’être restée dans ce mariage toxique. Coupable de m’être laissé piéger. Coupable,
coupable. Les femmes sont en permanence culpabilisées ! C’est de cela que je veux aussi les libérer. »
L’expérience la transforme. Pas de traumatisme, mais un immense soulagement. Pas de regrets, mais une confiance nouvelle, la découverte d’une force intérieure qu’elle ignorait jusqu’alors. « Je me suis dit : “J’ai fait ça, je peux tout faire. Même divorcer.” » Au fond, elle avait déjoué le sort, repris le contrôle de sa vie, exercé une liberté dont toutes les femmes, assure-t-elle, devraient avoir conscience, qui échappe à la législation. Alors elle n’a plus en tête qu’une urgence : aider les autres. Les informer. Les sécuriser. Les libérer. Faire en sorte qu’aucune autre femme ne traverse ce tunnel de stress et de solitude qu’elle a vécu pendant sept semaines. Pourquoi l’avortement est-il réputé inaccessible alors que, correctement encadré et guidé par des médecins en ligne, et les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, il peut être pratiqué à domicile, de façon médicamenteuse ? Pourquoi dénier aux Polonaises cette liberté, qui est un droit humain ?
Justyna Wydrzynska rencontre d’autres femmes ayant vécu une expérience similaire, partage sur différents forums les connaissances dont elle dispose, met en garde contre les substances du marché noir, soutient, rassure, informe.
La propagande des antichoix est terrifiante, leurs camions stationnent devant les écoles avec des affiches de fœtus broyés, leurs militants s’infiltrent sur les forums publics et insultent les intervenantes. Elle riposte, crée un blog, met toute son énergie, sa solidarité, sa compassion au service de femmes dans l’urgence. « Je menais une double vie : ingénieure dans mon entreprise pendant la journée et le soir, à la maison, grande sœur et assistante sociale. La liberté des autres était devenue mon obsession. J’avais trouvé un sens à mon existence : je sauvais des vies. »
La « dream team »
En 2008, elle rencontre Kinga Jelinska, qui dirige Women Help Women depuis les Pays-Bas et poursuit le même dessein. Coup de foudre amical. Justyna Wydrzynska apprend à déjouer la loi polonaise. Règle de base : ne jamais distribuer soi-même les pilules abortives. La loi ne pénalise pas les personnes qui les utilisent (jusqu’à vingt-quatre semaines, la perte du fœtus est considérée comme une fausse couche), uniquement celles qui les fournissent ou prêtent assistance à un avortement. Rien n’empêche donc de communiquer les adresses de plates-formes qui expédient les précieux produits de l’étranger et qui, si nécessaire, organisent voyages et opérations dans des structures hospitalières de pays limitrophes. Cela relève du droit d’informer… On marche sur une ligne de crête.
En 2014, Justyna Wydrzynska crée une hotline et rencontre deux femmes complémentaires et aussi engagées, une sociologue et une juriste, qui, elles-mêmes, ont connu la solitude de l’avortement clandestin. Ensemble, elles forment des femmes qui en aident d’autres, qui informent d’autres. Elles étendent le mouvement, développent leur présence sur les réseaux sociaux, décentralisent leurs séminaires dans les grandes villes de Pologne : « Tout ce que vous voulez savoir sur l’avortement »… L’affluence et le succès sont stupéfiants. On les surnomme la « dream team ». Elles reprennent fièrement l’expression en créant leur propre organisation – Dream Team de l’avortement – en liaison avec Avortement sans frontières.
Il y a une telle demande que Justyna Wydrzynska démissionne de son emploi pour se consacrer à plein temps à la cause. L’atmosphère, en Pologne, n’a jamais été aussi tendue. Un sondage de 2013 estime qu’une femme sur trois a eu recours à un avortement. Des dizaines de cas de femmes décédées ou à la santé altérée après des avortements clandestins sont recensés. Pourtant, le gouvernement ultraconservateur ne rêve que de durcir la loi et de punir de prison les femmes qui avortent. Un texte hyperrépressif est voté à la Diète qui met plus de 100 000 Polonaises dans la rue. Le pouvoir fait volte-face. Mais en octobre 2020, l’avortement pour cause de malformation irréversible ou de maladie incurable du fœtus est jugé inconstitutionnel. Ce sont 95 % des avortements jusqu’alors considérés comme légaux. Grèves et manifestations massives disent le désarroi et la révolte des Polonaises. La Dream Team est plus que jamais sollicitée.
L’erreur fatale
Et puis, un jour, Justyna Wydrzynska commet l’erreur fatale. On est au début de la pandémie de Covid-19. Une jeune femme enceinte, traquée par un mari violent, la supplie de lui faire parvenir les pilules abortives qu’elle craint de ne pas recevoir à temps de l’étranger. Bouleversée par son histoire qui lui rappelle la sienne, elle lui adresse un colis. Le mari le saisit, appelle la police, dénonçant par là même l’expéditrice dont le téléphone figure sur le paquet. Justyna Wydrzynska est interpellée, son domicile perquisitionné, ses ordinateurs, portables, clés USB saisis. Le pouvoir tient enfin une activiste pro-choix et veut faire un exemple.
Amnesty International a lancé l’alerte. De nombreuses autres ONG ont suivi, dénonçant cette législation si restrictive et la guerre faite aux défenseurs du droit à l’avortement. Des dizaines de milliers de personnes ont appelé le procureur général de Pologne à abandonner toutes les charges. Des ministres et des députés européens ont apporté leur soutien à Justyna dont le procès, éminemment politique, promet d’être un tournant. Deux fois ajourné en raison de l’absence du principal témoin, le mari délateur, il est maintenant fixé au 14 octobre et Justyna Wydrzynska s’impatiente : « J’ai envie de lui dire : “Mec, tu as trouvé le courage d’appeler la police mais pas de venir au tribunal. Tu me fais perdre mon temps. La hotline ne cesse de sonner. Des Polonaises et des Ukrainiennes ont un besoin urgent d’avorter. Et j’ai bien l’intention de les aider à exercer leur liberté !” »