Timothée Parrique, économiste: « Nous avons besoin de mots chocs pour réveiller notre esprit critique »
Chercheur en économie de l’écologie à l’Université de Lund en Suède, Timothée Parrique publie un livre* dans lequel il déconstruit le mythe de la croissance en proposant un modèle de société basé sur la décroissance.
La décroissance n’a pas toujours bonne presse. Pourquoi fait-elle si peur?
La décroissance fait peur parce qu’on a romantisé la croissance, devenue un vase symbolique rempli de fausses promesses. Quand on parle de croissance, les gens entendent «progrès» et «amélioration», et donc si on leur parle de décroissance, ils y verront la «régression» et le «déclin». Mais la croissance est quelque chose de très précis: l’augmentation du PIB peut très bien se faire sur fond de régression sociale et de dégradation écologique (c’est le cas aujourd’hui dans les pays à haut revenus). Vu les faits scientifiques sur la dégradation du vivant liée à nos activités économiques, c’est le mot «croissance» qui devrait nous affoler.
Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.Timothée Parrique
Vous écrivez: « La croissance n’est pas seulement un phénomène réel, mais une idéologie ». Comment dès lors faudrait-il combattre cette idéologie?
Les idéologies se cachent derrière les mots. Le mot «décroissance», qui émerge en 2002, est un mot explosif pour bousculer nos mythologies économiques. Serge Latouche parlait de «décoloniser l’imaginaire social de la croissance» et Paul Ariès de «mot obus». Nous avons besoin aujourd’hui de mots chocs pour réveiller notre esprit critique et nous donner les moyens de véritablement transformer l’économie. Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme; comble du paradoxe, car c’est ce même système économique qui fait obstacle à la transition écologique. Nous avons besoin de nous débarrasser des œillères de la croissance pour inventer l’économie de demain.
Continuons de développer Emmaüs, mais entamons le démantèlement d’Amazon.
Mais quand vous regardez les gouvernements actuels, la plupart ne vont pas dans le sens de la décroissance, ce serait même l’inverse…
Il existe déjà aujourd’hui les graines d’un système post-capitaliste bien plus adapté à la réalité sociale et écologique du 21ème siècle. L’économie sociale et solidaire, par exemple. Nous devons décider quelle économie nous voulons faire grandir (celle centrée sur les besoins, l’entraide, et la soutenabilité qu’on trouve dans le milieu associatif et les expérimentations territoriales) et qu’est-ce que nous devons démanteler. Continuons de développer Emmaüs, mais entamons le démantèlement d’Amazon. Jusqu’ici, nous avons eu tendance à privilégier les activités lucratives aux dépens d’autres activités créatrices de valeur sociale et écologique. Aujourd’hui, il faut faire marche arrière: transformer une valeur financière accumulée en valeur extra-économique.
Espérer résoudre des problèmes complexes comme le chômage, la pauvreté, les inégalités, l’austérité et le mal-être en appuyant sur le bouton PIB, c’est un peu comme espérer réparer un ordinateur en tapant dessus avec un marteau.
Vous soutenez qu’il est possible de maintenir un haut niveau de vie sans croissance. Comment le justifiez-vous?
Tout d’abord, les gains de croissance sont aujourd’hui dérisoires et partagés très inégalement. Dans les pays riches, les indicateurs de bien-être (durée de vie, convivialité, santé, éducation, bonheur, etc.) ont perdu toute corrélation avec le revenu par habitant. Espérer résoudre des problèmes complexes comme le chômage, la pauvreté, les inégalités, l’austérité et le mal-être en appuyant sur le bouton PIB, c’est un peu comme espérer réparer un ordinateur en tapant dessus avec un marteau. L’éradication de la pauvreté, la réduction des inégalités, l’emploi, les services publics et le bien-être ne ruissellent pas des augmentations comptables d’un indicateur abstrait. La question de comment augmenter le PIB est un bien pauvre substitut pour une question bien plus fondamentale: de quoi avons-nous vraiment besoin? Comment voulons-nous vivre? Et que voulons-nous produire?
Si les ressources sont limitées, nous n’avons pas le choix: il va falloir partager plus.
Au sujet de la question environnementale, vous écrivez: « Qui dit droit à la fortune dit droit à polluer ». Quel lien faites-vous entre la question des inégalités et la question écologique?
La lutte contre les inégalités est une politique climatique, nous dit le GIEC. Les chiffres donnent raison à Hervé Kempf: ce sont bien les riches qui détruisent la planète. Historiquement les pays riches, mais aujourd’hui surtout les individus les plus riches, peu importe où ils habitent. Si les ressources sont limitées (à commencer par notre budget carbone), nous n’avons pas le choix: il va falloir partager plus. Quand on décide d’utiliser des jets privés, on vient utiliser ce budget carbone qui ne sera pas disponible pour d’autres. Lorsque ces «autres» sont des populations vulnérables des pays du sud qui ont désespérément besoin d’avoir accès à de l’énergie pour sortir de la pauvreté (encore plus car ils devront aussi d’adapter aux conséquences du réchauffement climatique), cela rend le mode de vie des plus aisés tout simplement criminel. Parlons de sobriété, oui, mais discutons aussi pour qui et pour quoi, avec en tête l’objectif du GIEC du «bien-être pour tous sans dépasser les limites planétaires».
La taxe carbone, dans sa forme actuelle, ne suffira pas. Un système plus efficace consisterait à introduire des quotas carbone sous la forme de permis appliqués à l’ensemble de l’économie.
Ce qui impliquera donc de prendre des mesures contre ceux qui ne jouent pas le jeu, notamment à travers des taxes?
Il y a toujours des règles en place pour ceux qui ne jouent pas le jeu, et les taxes ne sont qu’un instrument et pas souvent le meilleur. La taxe carbone, dans sa forme actuelle, ne suffira pas. Même en Suède où elle existe depuis 1991, la taxe carbone (actuellement à 118 euros la tonne) n’a pas suffi à décarboner l’économie. Un système plus efficace consisterait à introduire des quotas carbone sous la forme de permis appliqués à l’ensemble de l’économie. Il faudrait aussi accompagner le mouvement avec des interdictions, comme celle des véhicules thermiques et de la publicité associée, et puis des politiques plus ciblées comme une grande stratégie de décroissance du secteur de l’aviation commerciale.
Ceux qui brandissent des courbes de découplage n’ont pas saisi l’ampleur des changements nécessaires, et n’ont pas lu en détail le dernier rapport du GIEC.
L’idée de croissance verte vous semble donc intenable?
La croissance est non seulement une stratégie inefficace, mais aussi un bien pauvre projet de société. La croissance d’une économie rend la baisse de son empreinte écologique plus difficile. Ceux qui brandissent des courbes de découplage n’ont pas saisi l’ampleur des changements nécessaires, et n’ont pas lu en détail le dernier rapport du GIEC qui nous informe que ce découplage n’est que partiel, local, extrêmement rare, et toujours très insuffisant.
Tôt ou tard, une économie de croissance entrera en collision avec un mur écologique.
La crise énergétique actuelle nous conduit naturellement à la décroissance?
Tôt ou tard, une économie de croissance entrera en collision avec un mur écologique. Nous en faisons l’expérience aujourd’hui avec les sécheresses, les pandémies liées à notre relation avec la biodiversité, la raréfaction de certains métaux, le changement climatique et la crise de l’énergie. Nos économies à haut PIB demandent une quantité colossale d’énergie et de matériaux pour pouvoir fonctionner; ce n’est pas juste pour les pays du sud qui se retrouvent sans ressources pour leur propre développement, et ce n’est pas soutenable sur le long terme même pour nous. Il va donc falloir décroître, le plus tôt possible pour que cette transition de fasse de la manière la plus contrôlée, juste, et sereine ; c’est soit la décroissance, soit l’effondrement. On peut le faire de mille manières différentes. Pendant la pandémie, on a connu une pseudo-décroissance, même socialement vécue comme une amputation. Le but serait aujourd’hui de produire un effet similaire, par exemple, en réduisant fortement l’usage de la voiture et de l’avion, mais dans une économie où l’on puisse s’adapter pour continuer à satisfaire ses besoins.
Ce grand régime économique qu’est la décroissance, transformation à la fois quantitative et qualitative, nous permettrait de construire une économie de la post-croissance, c’est-à-dire une économie qui puisse prospérer sans croissance.
Une économie de la post-croissance serait donc plus efficace que nos économies actuelles?
Tout à fait. Ce grand régime économique qu’est la décroissance, transformation à la fois quantitative et qualitative, nous permettrait de construire une économie de la post-croissance, c’est-à-dire une économie qui puisse prospérer sans croissance. C’est une économie centrée sur les besoins (et plus sur les profits) dont les modes de financement, le système monétaire, le monde du travail, et beaucoup d’autres institutions économiques sont adaptés aux limites planétaires.
Il faut muscler notre démocratie pour pouvoir prendre toutes ces décisions de sobriété qui ne seront socialement acceptables que si elles sont prises ensemble.
Pour mener à bien ce projet, on comprend qu’il faudra développer des concertations collectives. Mais notre sens démocratique n’est-il pas considérablement affaibli aujourd’hui?
Nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin de la démocratie, mais la démocratie représentative ne suffira pas. Il faut la compléter avec une démocratie locale participative et délibérative. Une gouvernance multiparties prenantes dans les entreprises, des conventions citoyennes, des budgets participatifs dans les municipalités, des communs à l’échelle des quartiers et des régions, des associations de monnaie locale, des coopératives de consommateurs, etc. Il faut muscler notre démocratie pour pouvoir prendre toutes ces décisions de sobriété qui ne seront socialement acceptables que si elles sont prises ensemble.
Simon Brunfaut sur l’echo.be
*Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance, Timothée Parrique, Seuil, 320 p., 20 €