Qatar, Doha

Depuis des mois, le chiffre de 6.500 décès sur les chantiers de la Coupe du monde au Qatar est martelé. Mais il est difficile à confirmer

FOOTBALL – C’est l’un des chiffres qui cristallisent l’opposition à la tenue de la prochaine Coupe du monde de football au Qatar : la construction des stades aurait causé la mort de 6 500 ouvriers étrangers. Une donnée martelée depuis des mois par des activistes, politiques et même quelques footballeurs qui dénoncent l’organisation du Mondial et par extension ses conséquences sociales.

Ce mardi 4 octobre, le premier secrétaire du parti socialiste Olivier Faure a notamment dénoncé sur franceinfo une compétition « qui se jouera sur un cimetière ». Et d’ajouter, donc, qu’il « y a 6 500 ouvriers qui sont morts ces douze dernières années pour construire ces stades, dans des conditions proches de l’esclavage ».

Au départ, ce chiffre provient d’une enquête du quotidien britannique The Guardian, publiée en février 2021. Sur la base de données en provenance d’Inde, du Bangladesh, du Népal et du Sri Lanka, ainsi que de chiffres émanant de l’ambassade du Pakistan au Qatar, le journal en arrivait à la conclusion que 5 927 ouvriers originaires des quatre premiers pays cités et 824 du dernier sont morts sur les chantiers qataris entre 2010, date d’attribution du Mondial à l’émirat, et 2020.

Un bilan peut-être même pire, selon le Guardian

Le Guardian précisait en outre que le bilan total était en réalité « bien plus élevé » puisqu’il n’incluait pas les décès d’ouvriers originaires d’autres pays, « dont les Philippines ou le Kenya », également très pourvoyeurs de main-d’œuvre pour les pays du Golfe. Le Qatar emploie quelque 2 millions de travailleurs migrants, soit près de 90 % de sa population totale. « Les morts des derniers mois de 2020 ne sont pas non plus inclus », concluait l’article, tout comme ceux de 2021 et 2022 d’ailleurs, si l’on avait voulu tenir le bilan à jour à la date du début de la compétition.

DOHA, QATAR

Au Qatar, comme ici sur le chantier du stade Al Bayt, à Doha, des centaines de milliers de travailleurs migrants sont employés. Ils viennent notamment du Pakistan, d’Inde, du Sri Lanka, du Bangladesh et du Népal (photo prise en janvier 2017).

S’appuyant sur les témoignages de nombreuses familles dans les cinq pays cités plus haut, le Guardian évoquait par exemple un homme électrocuté dans sa chambre du fait de câbles électriques mal isolés, le suicide d’un autre qui avait dû payer lui-même plus de 1 000 euros pour être embauché comme agent d’entretien sur un chantier ou un dernier retrouvé mort dans sa chambre. Au global, le quotidien évoquait des blessures subies après des chutes, l’impact de la météo caniculaire sur les organismes, des asphyxies…

Pour étayer son enquête, le journal citait par ailleurs Nick McGeehan, directeur d’une ONG spécialisée dans les infractions au droit du travail dans les pays du Golfe. Un homme qui corroborait le fait que ces travailleurs migrants -dont le lieu de la mort n’était pas forcément précisé dans les données publiques- soient pour la plupart décédés sur des sites liés à la Coupe du monde.

Et pour cause : entre les sept stades, un aéroport, des infrastructures liés à l’hôtellerie et aux transports en commun et même la ville hôte de la finale, le Qatar a dû construire massivement en vue d’accueillir l’un des principaux événements sportifs au monde.

DOHA, QATAR

Face aux chiffres avancés par les ONG et des enquêtes journalistiques, Qatar et Fifa ne cessent de botter en touche et d’avancer des statistiques douteuses.

De leur côté, les autorités gouvernementales du Qatar relativisaient l’ampleur du phénomène en assurant que seule une minorité des travailleurs originaires des pays cités travaillaient dans le BTP, que les morts naturelles étaient extrêmement majoritaires et qu’en fin de compte, ces chiffres n’étaient aucunement supérieurs à ceux de la moyenne au sein de la population « normale ».

Une affirmation contredite par l’ONG Amnesty International, qui a maintes fois rappelé que le Qatar n’enquête que très rarement sur les décès de travailleurs migrants, et qu’il est bien souvent fréquent d’attribuer à des maladies respiratoires ou à des accidents cardiovasculaires ces décès.

Comme le rappelle le média public australien SBS, si l’on se fie aux données officielles qataries, les morts liées à des maladies cardiovasculaires chez les Népalais de 25 à 35 ans travaillant au Qatar représentent 58% du total des décès. Un chiffre qui n’est que de 15% pour ceux qui travaillent au Népal. De quoi douter donc de la véracité des chiffres officiels et des conditions dans lesquelles travaillent les étrangers dans l’émirat.

La Fifa reconnaît 3 morts sur les chantiers sur les 6500.

Depuis la publication des chiffres du Guardian, la Fifa (l’instance qui régit le football mondial) comme le Qatar ont continuellement minimisé le bilan. Pas plus tard qu’en janvier 2022, Gianni Infantino, le patron de la Fifa, expliquait ainsi devant le Conseil de l’Europe que ce chiffre de 6 500 morts « était simplement faux ». Et d’assurer que seules trois personnes avaient perdu la vie sur les chantiers qataris. Un chiffre qui se recoupe avec la communication des autorités locales sur les 37 morts dont 34 non liées au travail.

Quelques mois plus tard, il avait ajouté que « donner du travail à quelqu’un, même dans des conditions difficiles, lui donne de la dignité et de la fierté ». Avant d’en revenir au chiffre pour assurer que 6 000 personnes sont peut-être mortes en travaillant ailleurs (que sur les chantiers, ndlr) » et que « la Fifa n’est pas responsable de tout ce qui se passe dans le monde ».

Climatisation outrancière

Selon le « Guardian », dès février 2021, quelque 6500 travailleurs étrangers avaient perdu la vie sur les chantiers de la Coupe du monde de football 2022, organisée au Qatar (photo prise sur le chantier du Education City Stadium, à Doha).