Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique
1 Changements climatiques, érosion de la biodiversité, déforestation, pollution atmosphérique, dangers sanitaires des produits chimiques, appauvrissement des sols… Depuis plus de cinquante ans, la communauté scientifique multiplie les alertes sur la dégradation de notre environnement et la capacité de la planète à absorber l’empreinte écologique de l’humanité. Les scénarios pessimistes d’hier deviennent les optimistes d’aujourd’hui ; malgré les promesses d’un « développement durable », puis d’un « capitalisme vert », nous nous approchons de plus en plus dangereusement des limites physiques de notre Terre. L’humanité serait même devenue une force géologique, marquant le passage de l’Holocène à l’Anthropocène [1][1]L’Holocène est l’époque géologique dans laquelle nous nous….
2 Quelles sont les raisons de cette impuissance ? Vaste question, à laquelle chacun va apporter une part de réponse : le cerveau humain ne serait pas adapté à l’échelle spatiale et temporelle de la crise écologique, l’augmentation de la population mondiale rendrait tout effort vain, la démocratie serait trop lente pour agir dans l’urgence, l’homme serait un individu calculateur égoïste qui ne se soucie pas de ses voisins (et encore moins des générations futures), etc. Disons-le d’emblée : le sacrifice de la promotion de l’autonomie individuelle et de l’idée de démocratie, comme le souhaitent certains défenseurs d’une « dictature verte » éclairée, n’est pas une option valable, pas plus que la mise en place de politiques néo-malthusiennes autoritaires [2][2]De l’économiste britannique Thomas Malthus (1766-1834), pour… – ce qui n’empêche pas de travailler, par ailleurs, à l’accélération de la transition démographique dans certains pays.
3 Nous savons depuis 1972, au moins, avec le rapport au Club de Rome The Limits to Growth, que le modèle économique dominant, fondé sur la croissance illimitée du Produit intérieur brut (PIB), n’est pas soutenable. La logique même du capitalisme ne permet pas de prendre en compte cette nouvelle composante de l’équation. Les réponses proposées par les gouvernements relèvent soit d’une foi aveugle dans le progrès technique, soit de palliatifs peu crédibles dissimulant à peine la volonté de ne rien changer – l’environnement étant au mieux un nouveau secteur d’activité « relais de croissance ». Déjà incapable de réduire les inégalités, le néolibéralisme n’offre aucune issue à la crise écologique. Face à ce constat, les mouvements écologistes, qui se multiplient à partir des années 1960, auraient dû proposer une remise en cause radicale du système industriel capitaliste, tandis que les mouvements anticapitalistes existants se seraient saisis de l’argument écologique pour renforcer leur projet de transformation sociale : l’histoire récente des mouvements sociaux est évidemment plus complexe – et peut apporter un élément de réponse supplémentaire à notre question. D’abord discipline scientifique s’intéressant aux interactions des êtres vivants entre eux et avec leur milieu, l’écologie devient politique à partir des années 1960. Les influences sont nombreuses : naturalisme, transcendantalisme, romantisme, personnalisme [3][3]Fondé par Emmanuel Mounier dans les années 1930, ce courant…, écologie profonde, holisme, anarchisme, socialismes utopique et autogestionnaire, ainsi que la myriade de mouvements qui se créent autour des événements de Mai 1968. S’il paraît difficile de parler d’une doctrine écologiste unifiée, hier comme aujourd’hui, un certain nombre de thématiques dominent : critique du productivisme, remise en cause du caractère forcément bénéfique du progrès technique, dénonciation du consumérisme et du gaspillage, volonté de faire de la « politique autrement », etc. Une partie importante des écologistes ne se retrouvent pas dans le clivage gauche-droite, qu’ils préfèrent remplacer par productivisme-écologisme. Le contexte politique des années 1960-1970 et le parcours des militants expliquent leur forte méfiance envers la gauche « traditionnelle », et surtout communiste, du fait de son tropisme industrialiste et productiviste. Concrètement, la structuration politique de l’écologie politique française se traduit, à partir des années 1990, par des alliances avec le Parti socialiste, s’engonçant dans un réformisme mou dont on connaît les résultats. En dehors de l’arène lectorale, de nombreux mouvements se structurent autour d’associations et de collectifs et de la promotion d’alternatives qui, se multipliant, feraient tache d’huile, accélérant alors le processus de transition vers une société soutenable. Dès les années 1970, cette notion de transition « permet aux militants d’accepter une relative dépolitisation de leur action dans une approche qui délaisse le conflit au profit de la concertation et d’une apologie d’une transformation de la vie quotidienne. En définitive, la notion de transition apparaît profondément ambivalente ; d’un côté, elle prend acte de l’inertie du réel et de la difficulté à transformer une société, de l’autre, elle conduit à une déradicalisation voire à une neutralisation de l’écologisme [4][4]Alexis Vrignon, La Naissance de l’écologie politique en… ». Le sociologue Jean-Baptiste Comby résumait cela dans nos colonnes : « Pour schématiser un peu les choses, on a : “faire de l’intérieur” (réformiste) et “faire à côté” (transitions et alternatives). » Dans les deux cas, la critique systémique du capitalisme est abandonnée au profit d’une célébration de l’action individuelle, dans la droite lignée de la conception néolibérale de l’individu dans le premier cas, et dans celle de la tradition personnaliste [5][5]Serge Audier, La Société écologique et ses ennemis : pour une… dans le second.
4 Du côté des mouvements de la « gauche traditionnelle », la méfiance est réciproque, notamment à cause des influences conservatrices d’une partie des mouvements écologistes. Le philosophe français Serge Audier en explique la cause : « Il ne fait pas de doute en effet que, aujourd’hui comme hier, la cause écologique a aussi été investie par des courants de pensée réactionnaires, en tout cas conservateurs politiquement, pour lesquels l’émancipation des individus, notamment des femmes, a toujours constitué une menace de dissociation sociale mortifère. Et cet investissement s’est effectué avec d’autant plus d’entrain que, la gauche ayant historiquement délaissé pour une large part les enjeux écologiques, la mouvance conservatrice a pu s’en emparer, renforçant ainsi en retour les répulsions de certains milieux progressistes, en une sorte de cercle vicieux [5][5]Serge Audier, La Société écologique et ses ennemis : pour une…. » Il est vrai que la critique du monde moderne peut conduire à une célébration naïve des sociétés primitives, que de nombreux écologistes se sont perdus dans une dangereuse biologisation du social et du politique et que la Nouvelle Droite a su mobiliser des penseurs écologistes comme Ivan Illich (comme elle sait, du reste, le faire avec George Orwell). Pour pertinente et nécessaire soit la dénonciation de ces courants, elle a souvent permis de se cacher derrière quelque humanisme bon teint pour mieux rejeter en bloc l’apport de la critique écologiste.
5 Le concours de caricatures entre gauche et écologie politique a surtout permis à chacun de rester dans sa zone de confort, tout en laissant aux sociaux-démocrates verdâtres l’espace nécessaire pour dérouler leurs platitudes. De nombreux penseurs considérés comme précurseurs ou fondateurs de l’écologie politique viennent néanmoins du socialisme ou de l’anarchisme – Bookchin, Reclus, Gorz, etc. – et l’histoire de l’écologie politique témoigne d’une circulation importante des idées et des personnes. Sur le terrain, un certain nombre de militants travaille à une prise en compte sérieuse de la crise écologique, notamment en montrant la relation fondamentale entre dégâts environnementaux, inégalités sociales et capitalisme. À gauche, le marxisme écologique et l’écosocialisme tentent, depuis les années 1980, de reformuler un projet d’émancipation socialiste débarrassé de sa dimension productiviste et de son déterminisme technologique, tandis que les nébuleuses qui se structurent autour de la décroissance, de la justice environnementale et d’un pan de l’économie sociale et solidaire tentent d’intégrer la critique du capitalisme, sans pour autant utiliser la grille d’analyse marxiste. Le poids de l’histoire intellectuelle et militante de chaque courant empêche encore trop souvent un dialogue pourtant fructueux dès qu’il se produit, et plus particulièrement pour les deux courants auxquels nous nous intéressons ici : la décroissance et l’écosocialisme.
6 Ces mouvements se retrouvent en effet dans une critique radicale du capitalisme néolibéral et font le lien entre inégalités sociales et crise écologique. Cette dernière n’est pas une question uniquement technique qu’on pourrait laisser à quelques experts : elle remet bien en cause l’organisation complète des sociétés modernes. La société écologique doit redistribuer les richesses produites dans les limites physiques de la planète en rapprochant la décision des citoyens – la démocratie s’étendant à la sphère économique et aux décisions techniques. Est alors remise en cause « l’idéologie du progrès linéaire » et « le paradigme technologique et économique de la civilisation industrielle [6][6]Michael Löwy, Écologie et socialisme, Syllepses, 2005, p. 94. ».
7 Quels sont les points de divergence entre écosocialisme et décroissance ? Il n’est pas simple, et sûrement peu utile, de faire un inventaire des thèmes clivants, de nombreux sujets faisant débat au sein même des courants, d’autant plus que les marxistes écologiques proposent plus facilement un système de pensée cohérent et stable que les décroissants. Une distinction fondamentale peut tout de même être faite sur la critique de la croissance. Le philosophe Fabrice Flipo en distingue trois types qui ne rentrent pas dans le cadre de la décroissance : une se contente de critiquer la place prépondérante qu’occupe cet indicateur dans les politiques publiques et appelle à une croissance qualitative, et non plus seulement quantitative ; une autre s’intéresse aux conséquences de la disparition de la croissance forte sur le fonctionnement des sociétés industrielles ; une dernière, notamment développée par l’économiste Jean-Marie Harribey et reprise par l’écosocialisme, remet en cause le débat « croissance versus décroissance » au motif que cela doit se décider selon le type d’activités [7][7]Fabrice Flipo, Décroissance, ici et maintenant !, Le passager…. Les décroissants, quant à eux, appellent à une baisse drastique du PIB (du moins dans les pays riches). La croissance n’est pas seulement un indicateur économique, mais bien une façon de penser qui s’étend à tous les secteurs de la vie humaine – d’où l’insistance sur les effets néfastes de la publicité, véritable moteur du consumérisme, et la nécessité de « décoloniser les imaginaires ». Il ne suffit donc pas de mettre la sphère économique au service du plus grand nombre, mais bien de la réduire et de la subordonner au politique. Les marxistes écologiques se méfient d’une fétichisation de la croissance : le principe dominant des sociétés modernes reste les rapports de production.
8 Le flou qui peut exister autour de la notion de décroissance amène un ensemble de débats autour de celle de développement. L’économiste américain Nicholas Georgescu-Roegen, considéré comme un des pères fondateurs de la décroissance, mettait en garde : « Au niveau purement logique, il n’y a nul lien nécessaire entre développement et croissance : on pourrait concevoir le développement sans la croissance. C’est faute d’avoir systématiquement observé les distinctions précédentes que les défenseurs de l’environnement ont pu être accusés d’être des adversaires du développement. En fait, la véritable défense de l’environnement doit être centrée sur le taux global d’épuisement des ressources (et sur le taux de pollution qui en découle [8][8]Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance : entropie,…). » Pourtant, un certain nombre de décroissants entretiennent cette confusion et critiquent les politiques de développement. Cette position renvoie à un débat de fond entre le « relativisme » de certains décroissants et l’« universalisme » de l’écosocialisme. Serge Latouche défend ainsi un projet d’après-développement pour mettre fin à l’imposition de la vision occidentale et technicienne du développement économique, véritable cheval de Troie de la mondialisation néolibérale et de ses conséquences néfastes sur les sociétés : dégradation environnementale, augmentation des inégalités, uniformisation culturelle, etc. Il affirme ainsi que « l’idée qu’une humanité unifiée est la condition d’un fonctionnement harmonieux de la planète fait partie de la panoplie des fausses bonnes idées véhiculées par l’ethnocentrisme occidental ordinaire. En effet, chaque culture se caractérise par la spécificité de ses valeurs [9][9]Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, Fayard, 2006. ».
9 Enfin, un dernier point de débat important – et non des moindres – se trouve dans les modalités de la transition. Faut-il passer par une phase de ralentissement de la croissance avant de décroître réellement ? Sinon, comment faire baisser rapidement le PIB tout en satisfaisant les investissements colossaux nécessaires à une transformation du système de production – dans l’énergie, en premier lieu ?
10 On l’aura compris, les débats sont vifs mais les objectifs communs. Au-delà d’échanges intellectuels passionnants, la faiblesse politique de ces mouvements appelle à un travail collectif pour déterminer la meilleure manière d’atteindre cette société écologique que chacun espère, théoriquement et empiriquement.
11 Aux deux types de mouvements décrits plus haut par Comby, il ajoute « un troisième positionnement politique possible, qui consiste à “faire à côté” tout en cherchant, sans relâche, à “défaire” ce qui existe pour “faire de, et à la place”. L’objectif devient dès lors de vraiment tenir ensemble le vivre autrement avec la critique du capitalisme, d’être à la fois pour des alternatives et contre l’institué et d’essayer d’équilibrer les deux. » Pour en discuter, nous sollicitons Agnès Sinaï, décroissante, enseignante à Sciences Po Paris et cofondatrice de l’Institut Momentum, et Michael Löwy, philosophe marxiste et écosocialiste.

Agnès Sinaï
12 On sait depuis les années 1970 que le modèle productiviste n’est pas soutenable. Pourtant, la donne a peu changé, voire s’est aggravée. L’alerte et la sensibilisation semblent donc impuissantes à provoquer la transition vers un monde soutenable. Comment éviter de faire le même constat dans quarante-cinq ans ?
13 Le modèle productiviste reste effectivement peu critiqué alors que ses effets sont délétères pour les habitats naturels et pour la possibilité de la vie sur Terre. Les rapports scientifiques et les contributions évaluant l’ampleur des dégâts se succèdent, sans pour autant provoquer des analyses et des diagnostics conséquents. Au lieu d’un changement de modèle et d’une évolution des valeurs, les sociétés industrielles s’installent dans la dissonance cognitive [10][10]Tension interne propre au système de pensée, croyances,…, préférant refabriquer la réalité, à l’image d’une transition écologique à base de voitures électriques. Or il s’agit de proposer des décrochages, des ruptures, des politiques post-normales, à la mesure du contexte de Grande accélération actuelle. Ce qui suppose une réforme tant sociétale qu’existentielle. Sociétale sur la base de la reterritorialisation des activités, existentielle par la valorisation politique et morale du soin à apporter à la nature.
14 Le terme de « décroissance », utilisé comme « mot-obus » – pour reprendre l’expression de Paul Ariès –, fait débat à cause de son caractère négatif mais aussi à cause de son imprécision. Dans le manifeste de l’Institut Momentum [11][11]Fondé en 2011 par Agnès Sinaï, l’Institut Momentum est un…, il n’apparaît pas tel quel, bien que l’idée soit présente…
15 La décroissance est à la fois un destin lié à l’entropie physique des systèmes [12][12]En physique, plus l’entropie du système est élevée, moins ses… et une vision politique englobant des valeurs de sobriété, de convivialité et d’autonomie. Le fait que ce « mot-obus » ne puisse être récupéré, détourné, lui donne une portée forte à laquelle l’Institut Momentum est attaché. Au fil de nos réflexions, nous avons défini la décroissance comme un ensemble de politiques de l’Anthropocène visant à maintenir la possibilité de vivre ensemble dans des sociétés qui ne connaîtront plus l’abondance actuelle. La décroissance doit s’appliquer aux pays riches pour des raisons d’équité. Ce n’est pas une prescription, c’est une nécessité morale et écologique.
16 Jean-Marie Harribey critique la faiblesse du projet politique de la décroissance qui fait de la « décolonisation des imaginaires » un préalable à tout changement. La croissance est analysée comme une croyance, voire une religion ; la décroissance se construit alors à cette image, selon lui : « Puisque tout se joue au niveau des représentations, l’action sur les structures sociales devient inutile et, de surcroît, impossible. »
17 Comment ne pas lier l’action sur les structures sociales à la modification des imaginaires ? Pour agir sur le réel, il est impératif d’avoir une vision, une orientation, un projet. Cette vision se nourrit de réflexions, d’analyses et de diagnostics. Il ressort des cinquante dernières années que le bilan des effets de la croissance est mitigé, voire catastrophique si l’on assume le fait que l’Anthropocène est une période qui menace les équilibres vitaux de la Terre et induit des irréversibilités périlleuses. Dès lors, face à la catastrophe en cours et par la lecture de philosophes qui nous sont proches, tels que Günther Anders ou Ivan Illich, nos imaginaires se déchirent devant l’abîme du réel. Plus rien ne sera jamais comme avant. Qu’on le veuille ou non, on ne peut pas l’ignorer. C’est donc la rigidité et le continuisme des représentations qui bloquent l’action sur les structures sociales. Dès lors que l’imaginaire est décolonisé, des modes de vie et des gestions politiques entièrement nouveaux apparaissent, à rebours de l’injonction de croissance, qui est une forme de conservatisme aveugle.
18 Ce concept d’Anthropocène, que vous utilisez pour expliquer la spécificité de la période actuelle, est critiqué : en faisant de l’humanité entière une nouvelle force géologique, il rendrait invisible les choix politiques qui ont amené à cette situation. Certains auteurs, comme Jason W. Moore, défendent par exemple l’utilisation du concept de Capitalocène pour insister sur le rôle du capitalisme dans la crise écologique actuelle. Cela vous paraît-il justifié ?
19 De fait, les effets de l’Anthropocène portent sur l’humanité entière alors que ses causes remontent à l’économie du charbon, née dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. Il importe de désigner les origines historiques de l’Anthropocène, qui sont imbriquées dans le capitalisme européen catalysé par l’exploitation des colonies et des énergies fossiles. Le sociologue William Catton a magnifiquement décrit ce phénomène de mainmise sur les « hectares fantômes » du reste du monde, qui nourrissent le monde industriel et sa soif d’énergie. La revue Climatic Change a démontré que seulement 90 entreprises sont à l’origine de la crise climatique actuelle. Historiquement, elles ont produit les deux tiers des émissions de gaz à effet de serre émis depuis les débuts de l’époque industrielle. Parmi celles-ci, on notera Exxon, Chevron et BP. Les 90 dirigeants de ces firmes pourraient tous rentrer dans un seul autocar : le « Greyhound de l’Anthropocène [13][13]Aux États-Unis, Greyhound est une des plus grandes entreprises… », selon l’expression de Richard Heede du Climate Accountability Institute au Colorado. Après 1945, la mondialisation et les institutions de Bretton Woods ont catalysé la Grande accélération et, depuis le début des années 2000, les pays dits émergents sont entrés dans la danse. Ce qui pointe l’angle mort du Capitalocène : comment se fait-il que ce modèle ait obtenu un tel consentement général ? Le capitalisme est une explication nécessaire mais non suffisante de l’Anthropocène. Il représente une dimension historique de l’industrialisme mais n’explique pas la fascination pour l’atome, la vitesse, les armes ou les hypermarchés. Pourquoi bien des régimes, même anticapitalistes, se sont-ils rangés derrière le productivisme ? La question qui mérite notre attention porte non seulement la lutte contre les multinationales, mais aussi la lutte contre la démesure et contre l’emprise des machines.
20 Les mouvements pour la justice environnementale mettent l’accent sur l’aspect inégalitaire de la crise écologique : les personnes y contribuant le moins sont celles qui en subissent de plein fouet les conséquences. Cette dimension n’est pas toujours abordée chez les décroissants – Latouche affirmant même que « la lutte des classes est terminée ». Faut-il distinguer des populations « plus responsables » de la crise écologique que d’autres ?
21 Le souci de la justice et du partage est au cœur du projet de décroissance, qui est foncièrement égalitaire. Par exemple, les politiques de rationnement, de Cap and Share (le système commun de réduction des émissions de gaz à effet de serre), permettraient à chaque habitant de la planète de bénéficier du même quota d’énergie annuelle et de plafonner les émissions de CO2 per capita à égalité. Ces politiques, qui osent affronter la question taboue des limites tout en se préoccupant de justice et d’équité, sont réclamées par des pays du Sud comme l’Inde qui veulent voir décroître les émissions du Nord, responsable historique du changement climatique. Autre réponse à ces enjeux, la critique de l’extractivisme, qui est un axe majeur de la décroissance. Elle met en son cœur la justice environnementale en décrivant les luttes qui se jouent autour des projets miniers, et l’aberration du système productiviste qui produit des objets jetables composés de matériaux non renouvelables et nécessite une consommation colossale de pétrole. La décroissance propose les low-tech comme un ensemble de solutions alternatives à la croissance verte, qui repose elle-même sur une forte extraction de minerais stratégiques.
22 La critique écosocialiste de la décroissance porte notamment sur la non-distinction entre les productions qu’il faudrait faire décroître, maintenir, et éventuellement augmenter. Que doit-on faire décroître ?
23 La question est la suivante : dans un monde saturé, aux ressources et à l’espace limité et fortement contraint par l’évolution du climat, peut-t-on parler de croissance sélective, comme si on pouvait faire son marché entre ce qui est bon et ce qui est mauvais ? La décroissance, qui se veut une réponse cohérente dans un contexte d’entropie du système industriel, n’exclut pas l’expansion de certaines activités, mais ne les définit pas en terme de « productions ». Les productions ne sont que des instruments au service du bien commun. La décroissance, dans sa dimension utopique, propose d’orienter les sociétés vers la valorisation des communs, et de tout ce que Georges Bataille appelait la « dépense improductive » : les fêtes, les parures, les célébrations du collectif. Ce qu’il faut faire décroître, c’est la dette économique et écologique, de manière à pouvoir sauver et valoriser des biens communs vitaux tels que la sécurité sociale, l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit, la terre qui nourrit.
24 Mais il existe un investissement croissant des thèmes et des penseurs de la décroissance par des courants historiquement hostiles à l’émancipation individuelle et collective…
25 La décroissance étant inéluctable dans un monde aux ressources limitées, elle devient incontournable dans le débat politique, tant les signaux s’accumulent. Les marxistes, qui longtemps se sont tenus à l’écart des questions environnementales, rejoignent maintenant les interrogations portées par la décroissance par le biais de la justice climatique et la critique de l’extractivisme, et se revendiquent désormais comme « écosocialistes » — alors que le paradigme marxiste est fondamentalement productiviste et machiniste. La décroissance peut aussi intéresser des intellectuels proches de l’extrême droite, dans la mesure où ils peuvent y puiser la légitimation d’un protectionnisme culturel et économique, à travers les politiques de relocalisation. Les catholiques s’y reconnaissent aussi en partie, comme on a pu le voir dans l’encyclique Laudato si’ du pape François, mais la question des limites se heurte à la question taboue de la limitation de la démographie. Seuls les partis de gouvernement pratiquent une sorte de non-dit puisque leur projet libéral-productiviste est incrusté dans la recherche de croissance.

Michael Löwy
26 Le dynamisme d’un courant politique se juge, entre autres choses, à sa capacité à exister sur le devant de la scène. L’écosocialisme vous paraît-il représenté dans le paysage politique français ?
27 Plusieurs forces politiques s’en réclament en France : le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon (dans une version républicaine), le NPA et Ensemble (dans une version plus marxiste). Il a aussi une influence plus diffuse dans la gauche écologique, chez les décroissants et des marxistes « verts ». Mais on ne peut pas dire qu’il existe « sur le devant de la scène »… Certes, Mélenchon a présenté, lors des présidentielles, un excellent programme de transition écologique, qui a sans doute contribué à son succès (7 millions de voix !). Mais il n’était plus question d’« écosocialisme » : le candidat de la France insoumise avait fait le choix de ne pas présenter un programme « socialiste ».
28 L’écosocialisme propose une relecture d’un Marx « écologiste ». La force du marxisme – sa rigueur d’analyse – n’est-elle pas aussi une faiblesse – l’hermétisme de son vocabulaire – pour une diffusion plus large des thèses écosocialistes ?
29 Je ne pense pas que les principales propositions du marxisme soient difficilement accessibles : n’importe quel ouvrier peut comprendre le Manifeste du parti communiste ! Les thèses de l’écomarxisme sont aisément compréhensibles : la dynamique d’expansion illimitée inhérente au capitalisme est destructrice de l’environnement ; un socialisme qui n’intègre pas l’écologie comme dispositif central est sans avenir. Certes, il existe des écrits de Marx – ou de penseurs marxistes – plus difficiles, mais cela n’a pas empêché des millions de personnes de s’approprier les idées principales du marxisme. La « fin du marxisme », sa défaite définitive, tant de fois annoncée – depuis 1907 ! –, surtout après la chute du mur de Berlin, s’est révélée encore une fois un peu prématurée… La grave crise du capitalisme après 2008 a remis les idées de Marx au centre du débat public.
30 La diversité des courants et des visions politiques est célébrée chez les écologistes et les décroissants. Prétendre que l’écosocialisme est « le seul changement capable de résoudre les problèmes de l’environnement », pour reprendre vos termes, ne risque-t-il pas d’empêcher un dialogue ?
31 La phrase est peut-être excessive… Mais reconnaître la diversité et la pluralité des courants n’est pas contradictoire avec le choix d’une proposition jugée comme la plus adéquate à la résolution des problèmes. Et le choix de l’écosocialisme ne signifie pas un refus de dialogue. Je pense qu’il y a beaucoup à gagner par le dialogue avec d’autres courants, notamment avec les tendances anticapitalistes chez les décroissants et dans la gauche écologique, ainsi qu’avec les partisans de l’écologie sociale (libertaire) de Murray Bookchin ou du socialisme écologique d’André Gorz. Il existe un champ de l’écologie radicale où peuvent se développer non seulement des échanges mutuels, mais des convergences et des alliances.
32 L’encyclique Laudato si’ du pape François témoigne de liens qui se tissent entre la critique écologique et le catholicisme ; dans d’autres cas, avec des formes de spiritualité autour de la nature. Voyez-vous ces alliances d’un bon œil ?
33 Tout à fait ! Laudato si’ me semble un document d’une très grande importance sociale, morale, religieuse et politique. Il condamne explicitement le caractère pervers de l’actuel système de production et de consommation – c’est-à-dire le capitalisme – et le désigne comme responsable du changement climatique et des catastrophes écologiques. Il insiste aussi sur le fait que le système destructeur de notre maison commune, la Terre, est aussi celui qui propage l’injustice sociale, les scandaleuses inégalités et la pauvreté d’une large partie de l’humanité. Le pape François est un allié précieux dans le combat socio-écologique antisystémique. Les partisans du business as usual ou du capitalisme vert n’ont pas du tout apprécié l’encyclique… Certes, Laudato si’ ne propose pas une alternative écosocialiste – ce n’est pas le rôle d’une encyclique –, mais son diagnostic de la situation du monde est remarquable de lucidité et de rigueur. Quant à la spiritualité naturaliste des communautés indigènes, que ce soit au Canada, aux États-Unis ou en Amérique latine, elle nourrit leur courageux combat contre l’oligarchie fossile, les pipelines, les multinationales pétrolières ou minières. Certes, ces communautés luttent d’abord pour sauver leurs terres, leurs rivières, leurs forêts. Mais ce combat a aussi une dimension culturelle : entre la spiritualité indigène et l’esprit du capitalisme, il existe un profond antagonisme. Des courants réactionnaires tentent d’utiliser des arguments écologiques en développant un discours raciste néo-malthusien qui rend responsable de la crise écologique « l’excessive population » des pays du tiers-monde. Mais ce n’est pas un discours religieux, au contraire, puisqu’il est favorable à la contraception et à l’avortement obligatoire dans les pays pauvres.
34 Vous reprenez la définition de la technique de Walter Benjamin comme étant la « maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité ». L’idéal du bien-vivre (buen vivir) porté par l’écosocialisme implique-t-il un questionnement sur les avancées techniques et scientifiques ?
35 L’écosocialisme implique de faire un tri dans les techniques existantes. Certes, beaucoup d’avancées de la science et de la technique modernes sont précieuses – par exemple dans le domaine de la médecine. Il ne s’agit pas de tomber dans les travers de la technophobie en rejetant en bloc la technique moderne. Mais il est aussi indéniable que l’appareil technique existant est façonné par le capitalisme et qu’il doit être radicalement modifié si l’on veut sauver l’environnement. Les techniques au service de l’extraction du pétrole – notamment dans les sables bitumineux, ou en mer profonde – ou le fracking [14][14]Ou fracturation hydraulique : technique visant à extraire du… du gaz, l’énergie atomique, les pesticides, les OGM, etc., sont à supprimer au plus vite… sans parler des « avancées scientifiques et techniques » au service de la « modernisation » de la guerre !
36 La fin du travail physique libéré par les machines : est-ce l’horizon de l’écosocialisme ?
37 Oui et non… Des machines qui épargnent le travail physique en respectant l’environnement sont utiles. Mais la transformation écologique de la production créera le besoin d’un travail traditionnel, par exemple dans une agro-écologie qui rompt avec les pratiques nuisibles de l’agriculture industrialisée. Cela dit, notre horizon est celui d’une réduction drastique de la journée de travail, permettant à la fois d’en finir avec le chômage (travailler moins pour que tous puissent travailler), et de ménager du temps libre pour la gestion démocratique de la société et pour une infinité d’activités culturelles, artistiques, érotiques, ludiques… C’est ce que Marx appelait, dans Le Capital, le « royaume de la liberté », qui commence avec la diminution des heures de travail. Les propositions de revenu universel compatibles avec la RTT sont intéressantes du point de vue écosocialiste, ce qui est beaucoup moins le cas de celles qui supposent une prétendue « fin du travail » et qui rejettent la RTT comme revendication dépassée et « ringarde ».
38 Les écosocialistes insistent sur la transformation qualitative de la consommation : consommer autrement, mais pas nécessairement moins. Vous fustigez « certains écologistes puritains et ascétiques » qui appellent à une baisse du niveau de vie des Européens et Nord-Américains. Est-ce possible de réduire drastiquement l’empreinte écologique des Occidentaux sans une baisse importante de leur consommation ?
39 Pour nous, écosocialistes, il faut effectivement réduire la consommation, notamment celle des Occidentaux (mais aussi des millions de nouveaux riches en Inde ou en Chine). La première mesure dans cette direction serait de supprimer les privilèges exorbitants des classes dominantes. Ensuite, il serait urgent de mettre fin à l’obsolescence programmée des produits, inhérente au capitalisme. Si les biens sont produits pour durer longtemps et pour pouvoir être réparés – l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui – on réduirait considérablement le gaspillage. L’autre mesure immédiate serait d’abolir la publicité, dont le matraquage permanent incite à consommer encore et encore des produits (souvent inutiles). Le résultat serait-il une « baisse du niveau de vie » ou simplement un autre style de vie, libéré de l’obsession consommatrice promue par le capitalisme ? Les décroissants ont apporté une contribution importante en démystifiant l’idéologie productiviste de la « croissance » (malheureusement partagée par une bonne partie de la gauche). Mais le concept de « décroissance » nous semble trop quantitatif, une inversion du calcul chiffré de la croissance. L’écosocialisme propose une démarche qualitative : certaines activités ne sont pas à « décroître » mais à supprimer : l’énergie nucléaire, le fracking, les pesticides chimiques, les OGM, la publicité, etc. D’autres sont à réduire : par exemple, la production et circulation de voitures et de camions. D’autres, enfin, sont à développer : l’agro-écologie, les énergies alternatives, l’éducation, les transports publics, etc. Mais les écosocialistes sont proches de la gauche des décroissants, qui s’oppose au capitalisme et se réclame du socialisme, sous une forme ou une autre.
40 L’un des moyens centraux de la transition vers une société écosocialiste est la planification écologique. Comment rendre démocratique une telle politique puisqu’elle nécessite a priori un État central fort, à rebours des idées de démocratie directe et locale portées par l’écologie politique ?
41 L’écosocialisme républicain de Mélenchon implique peut-être un état fort ; celui des révolutionnaires marxistes vise plutôt une forme politique démocratique « post-étatique », dont la Commune de Paris serait un exemple. Contrairement à ce qu’on pense souvent, la démocratie directe et locale, ou l’autogestion, ne sont pas contradictoires avec une planification démocratique. L’exemple désastreux des pays du prétendu « socialisme réel » montre simplement que l’autogestion est incompatible avec une planification autoritaire, bureaucratique, imposée d’en haut au mépris de toute démocratie. Que veut dire planification écosocialiste démocratique ? Concrètement, que l’ensemble de la société sera libre de choisir démocratiquement les lignes productives à privilégier – dans une perspective de transition écologique – et le niveau des ressources qui doivent être investies dans l’éducation, la santé ou la culture. Les prix des biens eux-mêmes ne répondraient plus aux lois de l’offre et de la demande, mais seraient déterminés autant que possible selon des critères sociaux, politiques et écologiques, tandis que de plus en plus de services seraient accessibles gratuitement. Loin d’être « despotique » en soi, la planification démocratique est l’exercice de la liberté de décision de l’ensemble de la société à tous les niveaux, du local au national (et au-delà). Un exercice nécessaire pour se libérer des « lois économiques » et des « cages de fer », aliénantes et réifiées, des structures capitalistes et bureaucratiques.
42 La conception écosocialiste de la planification n’est rien d’autre que la démocratisation radicale de l’économie : s’il est certain que les décisions politiques ne doivent pas revenir à une petite élite de dirigeants, pourquoi ne pas appliquer le même principe aux décisions d’ordre économique, aussi bien au niveau de l’entreprise qu’à celui de l’ensemble de la société ? L’autogestion signifie donc le contrôle démocratique du plan à tous les niveaux, local, régional, national, continental – et, espérons-le, planétaire, puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauffement climatique sont mondiaux, et ne peuvent être traités qu’à ce niveau. Cette proposition pourrait être appelée « planification démocratique et autogestionnaire globale ». Il s’agit d’une démarche qui s’oppose à ce qui est souvent décrit comme « planification centrale » car les décisions économiques et sociales ne sont pas prises par un « centre » quelconque mais déterminées démocratiquement par les populations concernées, selon le principe de subsidiarité : la responsabilité d’une action publique doit être attribuée à la plus petite entité capable de résoudre le problème d’elle-même.

Agnès Sinaï et Michael Löwy
Notes
- [1]
L’Holocène est l’époque géologique dans laquelle nous nous trouvons depuis environ 10 000 années. De nombreux scientifiques défendent l’idée que l’humanité est devenue une force géologique majeure, marquant le passage à l’Anthropocène.
- [2]
De l’économiste britannique Thomas Malthus (1766-1834), pour qui la natalité devait être restreinte afin d’éviter des famines, la population augmentant plus vite que la production alimentaire. Les néo-malthusiens reprennent et actualisent cette pensée, certains allant même jusqu’à prôner des politiques de stérilisation et d’avortement forcé.
- [3]
Fondé par Emmanuel Mounier dans les années 1930, ce courant cherche une troisième voie entre marxisme et capitalisme libéral en défendant une conception de la personne opposée à celle de l’individu libéral. Le « personnalisme gascon » de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul a particulièrement influencé l’écologie politique française.
- [4]
Alexis Vrignon, La Naissance de l’écologie politique en France : une nébuleuse au cœur des années 68, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 312.
- [5]
Serge Audier, La Société écologique et ses ennemis : pour une histoire alternative de l’émancipation, La Découverte, 2017, p. 40.
- [6]
Michael Löwy, Écologie et socialisme, Syllepses, 2005, p. 94.
- [7]
Fabrice Flipo, Décroissance, ici et maintenant !, Le passager clandestin, 2017, p. 12.
- [8]
Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance : entropie, écologie, économie, Sang de la terre, 1995, pp. 104-106.
- [9]
Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, Fayard, 2006.
- [10]
Tension interne propre au système de pensée, croyances, émotions et attitudes d’une personne lorsque plusieurs d’entre elles entrent en contradiction.
- [11]
Fondé en 2011 par Agnès Sinaï, l’Institut Momentum est un laboratoire d’idées qui travaille sur « l’Anthropocène et ses issues ».
- [12]
En physique, plus l’entropie du système est élevée, moins ses éléments sont ordonnés, liés entre eux, capables de produire des effets mécaniques, et plus grande est la part de l’énergie inutilisable pour l’obtention d’un travail (au sens physique) ; c’est-à-dire libérée de façon incohérente. Les décroissants utilisent ce principe pour démontrer l’irréversibilité des conséquences du modèle productiviste.
- [13]
Aux États-Unis, Greyhound est une des plus grandes entreprises de transport par bus.
- [14]
Ou fracturation hydraulique : technique visant à extraire du gaz naturel dans des couches de schiste.
- Mis en ligne sur Cairn.info
- https://doi.org/10.3917/ball.007.0054