Crise climatique : « En tant que scientifiques, nous n’avons plus d’autre choix que de nous mettre en rébellion »
À quelques jours du second tour d’une élection présidentielle pauvre en débat sur la crise climatique, l’écologue Élodie Vercken revient dans un entretien avec Usbek & Rica sur les raisons de sa grève scientifique ainsi que sur l’urgence d’une action politique globale face à l’aggravation du réchauffement climatique.

Lundi 11 avril. Élodie Vercken entame sa première grève scientifique. Voilà déjà six mois que cette chercheuse en écologie à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) a rejoint le mouvement international de lutte contre le réchauffement climatique Scientist Rebellion lorsqu’elle mène une action collective de désobéissance civile dans sa ville. Coordinatrice du groupe local Scientifiques en Rébellion de Nice, elle dirige des ateliers et des conférences sauvages le week-end précédent sa grève afin de sensibiliser les passants aux enjeux du dérèglement climatique. Durant la Semaine internationale de mobilisation pour le climat, lancée le 11 avril, elle concentre ses recherches sur les enjeux du réchauffement climatique et boycotte le reste de ses activités administratives pour alerter le gouvernement.
Pendant ce temps-là, de l’autre côté de l’Altantique, une action au retentissement fracassant est menée par plusieurs scientifiques devant les locaux de la Chase Bank, à Los Angeles. L’un d’eux, Peter Klamus, délivre un discours alarmant partagé des milliers de fois sur les réseaux sociaux. Les larmes aux yeux, la gorge nouée et les mains menottée à la banque accusée d’avoir investi plus d’argent dans les combustibles fossiles que toute autre établissement financier, les images de ce scientifique de la NASA feront le tour du monde en quelques jours, donnant une nouvelle ampleur au mouvement de grève et de désobéissance civile des scientifiques.
À quelques jours du second tour d’une élection présidentielle pauvre en débat sur la crise climatique, Élodie Vercken revient dans un entretien avec Usbek & Rica sur les raisons de son engagement et appelle les décideurs, médias et citoyens à répondre avec force aux enjeux environnementaux qui menacent les populations les plus précaires et les générations futures.
Dès le lundi 4 avril dernier, vous vous êtes mise en grève aux côtés d’autres scientifiques pour dénoncer l’inaction du gouvernement français face au réchauffement climatique. Qu’est-ce qu’une telle grève implique ?
Cette grève n’a duré qu’une semaine, étant donné qu’on ne pouvait pas arrêter nos activités routinières, notamment administratives, ad vitam aeternam. Dans mon cas, j’ai eu une semaine très compliquée après la grève puisque j’ai dû rattraper tout ce que j’avais mis de côté. Malgré cet état de cause, certains font le choix de se dessaisir de leurs responsabilités administratives et organisationnelles et de ne plus s’occuper que de leurs travaux sur le réchauffement climatique. Moi-même, je suis sur cette pente-là. J’ai arrêté d’aller à un certain nombre d’instances, comme le Conseil d’unité, parce que je considère que ça n’a aucun intérêt scientifique et écologique dans la situation actuelle.
Qu’est-ce qui a motivé cette grève ?
Par ailleurs, la communauté scientifique a une sensibilité un peu différente du reste de la population quant à l’évolution du réchauffement climatique. On éprouve une déception immense par rapport aux forces politiques dans lesquelles on plaçait notre espoir de changement.
Le contrat tacite social entre les scientifiques et les politiques a été complètement rompu. J’en ai été témoin personnellement. J’ai été experte auprès du ministère de l’écologie sur les questions d’espèces protégées et de biodiversité pendant plus de trois ans. Quand je suis arrivée, je me disais que les politiciens étaient mal ou pas informés et qu’ils ne se rendaient pas compte des enjeux. Mais je me suis vite rendu compte que c’était l’inverse. Ils connaissent très bien les enjeux climatiques. Et toutes les décisions écocides et climaticides sont prises en connaissance de cause. C’est assez violent de s’en rendre compte.
« C’est une faillite totale du rôle du gouvernement qui protège des intérêts privés au détriment du bien commun » : Élodie Vercken, chercheuse en écologie à l’INRA
Pourquoi s’engager maintenant ?
Mais ce qui a surtout changé la donne, c’est la concrétisation des prédictions des rapports du GIEC qui, il y a déjà trente ans, prévoyaient l’intensification des événements climatiques extrêmes. Soudainement, on ne se trouve plus dans la prospective. La concomitance du dernier rapport du GIEC et de la COP26, perçue comme la COP de la dernière chance et qui a anéanti beaucoup d’espoirs, ont donné un nouveau souffle au vent de révolte qui planait. Le groupe de désobéissance civile Extinction Rebellion a ainsi mené de nombreuses actions face au greenwashing de certaines entreprises et à l’inaction des gouvernements.
Finalement, dans le contexte post-Covid, les collectifs, les militants mais aussi les citoyens du monde ont porté l’espoir d’un changement de jeu, espérant voir les instances de pouvoir du monde emprunter une autre voie plus respectueuse de l’environnement. Mais cela a à nouveau été une désillusion puisque le business l’a emporté sur tout le reste. Les politiques et les gouvernements manquent à leur devoir de prévoir, d’anticiper et de veiller au bien commun. Pour moi, c’est une faillite totale du rôle du gouvernement qui protège des intérêts privés au détriment du bien commun. C’est criminel.
« À ce stade, on n’a plus rien à perdre donc autant se rebeller » : Élodie Vercken, chercheuse en écologie à l’INRA
Quel rôle doivent jouer les scientifiques face au réchauffement climatique et à ce constat d’inaction politique ?
Par ailleurs, le rôle des scientifiques est de contrevenir à la désinformation qui tente de faire croire à la population que la technologie nous sauvera du réchauffement climatique. En faisant entendre nos voix autrement que par des rapports, on enjoint les citoyens à ne pas se laisser avoir par ce mirage. Il faut lutter contre les mensonges et la propagande qui tuent le débat démocratique et les perspectives positives.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui face au réchauffement climatique ?
En ce sens, la science devrait-elle être au cœur des débats de société ?
Pensez-vous que la première étape de prise de conscience des enjeux climatiques a été franchie ?
« Je pense qu’on a l’opportunité de construire quelque chose qui serait réellement favorable à l’ensemble de l’humanité » : Élodie Vercken, chercheuse en écologie à l’INRA