« Personne n’a encore trouvé la martingale pour se débarrasser vite et bien du roi pétrole »
Se débarrasser vite et bien du roi pétrole, des pétrocrates et pétroaddicts… C’est aussi se débarrasser des pollueurs sur terre et sur mer, des extractivistes et autres prédateurs, des trafiquants, des pétrodollars, de la confiscation des espaces publics par la bagnole, de l’engloutissement des impôts des contribuables dans les infrastructures routières, et laisser la place aux mobilités douces et actives… MCD
Si le risque de pénurie s’éloigne, une flambée des prix menace toujours, et une pluie de pétrodollars s’abat sur les pays producteurs et sur les compagnies pétrolières.
Le conflit social vient à peine de s’éteindre dans les raffineries françaises, et l’on ne peut que faire ce constat, désolant à l’aune de l’accélération du réchauffement climatique : le pétrole reste le principal carburant de l’économie mondiale. Nul besoin de grandes démonstrations pour s’en convaincre, les longues files d’automobilistes devant les stations-service parlaient d’elles-mêmes. Le spectre de la pénurie s’éloigne, mais une flambée des prix menace : le baril de brent frise les 100 dollars et l’Arabie saoudite, associée à la Russie, refuse de faire retomber la pression sur le marché de l’or noir.
Une pluie de pétrodollars s’abat sur les pays producteurs et sur les compagnies pétrolières. Le géant saoudien Aramco affiche, au troisième trimestre, un profit phénoménal de 42 milliards de dollars (la même somme en euros), ce qui fait presque passer pour quantité négligeable les bénéfices de ses concurrentes occidentales : 20 milliards et 11 milliards pour les majors américaines ExxonMobil et Chevron, 9,9 milliards pour TotalEnergies (avant provisions sur la Russie), 9,5 milliards pour l’anglo-néerlandais Shell, 8,2 milliards pour le britannique BP.
Le premier réflexe est de s’en indigner et d’exiger une taxe sur les superprofits. Ils sont injustifiés au regard du peu d’efforts consentis par des sociétés qui ont réduit de plus de moitié leurs investissements dans l’exploration-production d’hydrocarbures depuis le pic de 2014. Les dirigeants européens, poussés par leurs opinions publiques, défendent cet impôt sous une forme ou une autre. Aux Etats-Unis, pays du pétrole roi, le président déclare la guerre des mots aux Big Oil, en les accusant d’être des « profiteurs de guerre » depuis l’invasion russe de l’Ukraine.
Un voyage calamiteux
Pompez plus de brut et augmentez vos capacités de raffinage, leur intime Joe Biden depuis des mois, victime d’un prix du gallon d’essence qui va coûter cher aux démocrates, le 8 novembre, lors du scrutin de mi-mandat au Congrès. Cette injonction préélectorale – peu cohérente avec sa réelle mobilisation en faveur de l’environnement – a laissé les pétroliers de marbre. ExxonMobil et Chevron investiront 30 % de moins que prévu avant la pandémie et les petits producteurs de shale oil (« huile de schiste ») temporisent. Tout cela dope le cours de leurs actions. Wall Street ne leur réclame pas plus d’investissements, mais plus de dividendes.
M. Biden avait même fait, mi-juin, un voyage calamiteux en Arabie saoudite pour convaincre le premier exportateur mondial de brut de desserrer les vannes. Comme les oilmen du Texas, la pétromonarchie est restée sourde à une demande motivée par le seul objectif de protéger le pouvoir d’achat des Américains, devenue son obsession : au même moment, le plan de la Maison Blanche Build Back Better (« reconstruire mieux »), en partie consacré au verdissement du système énergétique, était rebaptisé « loi de réduction de l’inflation ».
Passé le scrutin de mi-mandat, une échéance cruciale se prépare : l’embargo européen sur le brut russe, à partir du 5 décembre. Il inquiète Washington. Dès juin, la secrétaire au Trésor, Janet Yellen, avait fixé le cadre des sanctions : réduire l’afflux de pétrodollars alimentant la machine de guerre de Vladimir Poutine en Ukraine, certes ; mais surtout s’assurer « que le pétrole russe continue de s’écouler sur le marché », afin de ne pas précipiter l’économie dans une spirale inflation-récession. Instruite par la crise de 2008, l’ancienne banquière centrale redoute plus que tout l’instabilité financière.
Les pays du G7 négocient donc un plafonnement du prix du brut russe – déjà rejeté par M. Poutine – pour limiter ses recettes sans l’empêcher de le vendre aux pays refusant l’embargo. Assureurs et transporteurs seront sanctionnés s’ils garantissent et acheminent les cargaisons maritimes vendues au-dessus du prix plafond. Mais Washington souhaite le fixer assez haut pour ne pas déstabiliser le marché, ce qui le rapprochera du prix de l’Oural, touché actuellement par une décote de 20 % à 30 % par rapport au cours mondial. Moscou pourrait encore encaisser 169 milliards de dollars en 2023, soit 10 milliards de moins qu’en 2021, selon un scénario établi par le cabinet Rystad Energy pour l’hebdomadaire The Economist.
Par un malheureux hasard, ces tractations entre pays riches, qui pourraient bénéficier aux pays émergents acheteurs de pétrole russe, coïncident avec la 27e conférence des Nations unies sur le climat (COP27), organisée, du 6 au 18 novembre, à Charm El-Cheikh (Egypte). Elles illustrent le dilemme – ou la duplicité – des dirigeants américain et européens : aux côtés des Ukrainiens et aux avant-postes du combat climatique bien sûr, mais avant tout soucieux de limiter les effets de la récession qui vient. On ne peut leur reprocher de protéger les citoyens, mais plutôt d’avoir tardé à sevrer leurs économies des énergies fossiles.
« Quand j’ai commencé à travailler dans le secteur, charbon, pétrole et gaz représentaient 82 % du mix mondial ; aujourd’hui, c’est 81 %. Le monde en a encore besoin », constate le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné. Une provocation, en ces temps d’emballement climatique ? Plutôt le constat qu’en vingt-cinq ans les renouvelables n’ont fait que répondre à la hausse de la consommation d’énergie, pas plus. Au rythme actuel, la demande de pétrole atteindra un pic vers 2035 et déclinera lentement jusqu’au milieu du siècle, prévoit le dernier rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie.
Et décarboner les activités humaines sera très coûteux si l’on veut atteindre l’objectif d’une planète zéro carbone net en 2050 : 3 000 milliards de dollars par an pour les seules énergies sans CO2, trois fois plus qu’aujourd’hui, selon les Nations unies. L’industrie automobile illustre la difficulté de la tâche : engagée dans une électrification à marche forcée, elle peine à fabriquer des voitures populaires. Personne n’a encore trouvé la martingale pour se débarrasser vite et bien du roi pétrole.