« Nous ne pouvons plus parler de décarbonation de l’économie sans évoquer la préservation du vivant. »
Il appartient aux entreprises de prendre en compte l’impact de l’immobilier sur le vivant et de s’engager durablement pour la préservation des sols et des paysages, estime, dans une tribune, l’expert environnemental Loïs Moulas
Toujours plus alarmants, les constats sur l’effondrement du vivant s’enchaînent. En France, 17 % des espèces connues sont éteintes ou menacées. Depuis 1970, les travaux du Muséum national d’histoire naturelle montrent qu’en France, les populations des oiseaux des milieux agricoles et des milieux bâtis baissent de 1 % par an. Notre société est responsable de la sixième extinction massive des espèces sur la planète, avec un rythme d’extinction des espèces 100 à 1 000 fois plus élevé que les précédentes extinctions.

Pourtant, alors que le sort de l’humanité y est intrinsèquement lié, la crise du vivant ne figure toujours pas au rang des priorités dans les médias et le débat public, alors qu’elle est au moins aussi avancée que le changement climatique, qui occupe 90 % de la bande passante disponible pour les sujets écologiques. La biodiversité est source de nombreux services écosystémiques indispensables, comme la production de ressources alimentaires, et de solutions d’adaptation au changement climatique en cours.
La renaturation des villes permet la régulation de la température gratuite du lieu où vivront plus de deux tiers de l’espèce humaine en 2050. En 2019 déjà, la responsabilité de la modification de l’usage des terres et des mers dans l’effondrement du vivant était évaluée à 30 %. Préserver les sols est aujourd’hui impératif, ce qui implique notamment de changer de paradigme par rapport à la consommation foncière. Soyons honnêtes, nous ne pouvons plus parler de décarbonation de l’économie sans évoquer la préservation du vivant !
Une action de chaque entreprise
Du 7 au 19 décembre, les dirigeants mondiaux se réunissent à Montréal (Canada) lors de la COP15 pour la diversité biologique. L’objectif de cet événement est de dessiner un cadre mondial pour la préservation de la biodiversité portant des ambitions à horizon 2050 et des cibles intermédiaires pour 2030. Les ambitions sont élevées, la COP15 se doit d’être ce que la COP21 fut pour le climat. Toutefois, après l’échec des objectifs d’Aichi adoptés lors de la COP10 à Nagoya en 2010, il n’est plus possible de s’en remettre uniquement aux pouvoirs politiques. Force est de constater que sur les vingt objectifs fixés à cette occasion pour le cadre mondial pour la biodiversité 2011-2030 et validés par 131 pays, aucun n’a été atteint.
A l’aube de l’adoption d’un nouvel accord mondial sur la nature lors de la Conférence des Nations unies sur la biodiversité, de multiples initiatives portées par des acteurs économiques demandent aux Etats d’adopter urgemment des mesures contraignantes pour les entreprises, notamment en matière de transparence et d’évaluation de leurs impacts et dépendances sur la biodiversité d’ici à 2030.
Toutefois, en adoptant ces positions, ces entreprises se déchargent de la responsabilité de mettre en œuvre elles-mêmes leurs transformations. Pour avoir une chance d’arrêter ou d’inverser le déclin du vivant, chaque entreprise doit agir et s’impliquer sur ce terrain sans attendre. Toutes les entreprises ont une emprise foncière, que l’immobilier soit leur cœur de métier ou non.
Etablir un référentiel commun
Pour intégrer les enjeux de la biodiversité dans la conception et l’exploitation des bâtiments, il faut réunir localement les acteurs derrière l’ambition commune de réintégrer le vivant dans les espaces bâtis. Le bâtiment fait partie intégrante du paysage, de l’écosystème urbain, et peut donc constituer un support pour le vivant dans ces milieux contraints. Ce faisant, ce sont tous les bénéfices liés à la présence de la nature qui seront renforcés, en matière de rafraîchissement des espaces urbains, d’amélioration de la qualité de l’air, de gestion des eaux pluviales et de bien-être et lien social notamment.
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L’objectif est de construire un référentiel commun pour définir ensemble des métriques permettant d’évaluer la biodiversité sur un site, nu ou construit, afin de permettre la mise en place d’un plan d’action de préservation de la biodiversité adapté aux enjeux de chaque territoire. La mise en action collective est indispensable. Tous les secteurs économiques détiennent non seulement la responsabilité, mais aussi les leviers pour œuvrer à la protection du vivant, condition nécessaire pour la durabilité et la viabilité de l’écosystème dans lequel l’espèce humaine évolue.
Loïs Moulas(directeur général de l’Observatoire de l’Immobilier Durable /OID)