Nous sommes dans la guerre
Entre impérialisme et dénégation du droit à l’existence des Ukrainiens, l’invasion russe du 24 février a marqué le début d’une guerre « totale » s’accompagnant de violations massives des droits de l’homme, et un nouvel épisode de la guerre civile européenne. Face à cette « guerre hybride », mondialisée sans être mondiale, la priorité immédiate est de soutenir le combat du peuple ukrainien qui exprime son exigence d’indépendance nationale.
Nous voici au 5ème mois de la guerre déclenchée par l’invasion russe. Dans ce texte, j’essayerai de mettre en ordre quelques-unes des réflexions que m’inspirent la situation en Ukraine et ses prolongements planétaires. Je formulerai des hypothèses et poserai des questions, mais je n’ai pas de certitude absolue quant à la réponse qu’il faut leur apporter. Sur plusieurs points je me demande même si ces réponses existent – sauf à vouloir projeter sur la réalité qui nous assiège des catégories idéologiques toutes faites.
Mais ce n’est pas une raison, bien au contraire, pour ne pas tenter d’articuler ce que nous savions déjà et ce que nous apprenons au jour le jour, de façon à éclairer les enjeux et les éventualités d’un conflit qui nous concerne tous directement. Devant la guerre d’Ukraine en effet, devant la bataille qui fait rage autour des villes du Donbass, devant les menaces qui s’accumulent aux alentours, nous ne pouvons pas nous comporter comme de simples « observateurs engagés » qu’affectent plus ou moins les événements.
C’est notre avenir, c’est notre « monde commun » qui sont en jeu, et dont la physionomie va dépendre aussi de nos interprétations et de nos choix. En ce sens, toutes proportions gardées car – ne l’oublions jamais – nous ne sommes pas les combattants ou les victimes directes du conflit, je dirai pourtant que nous sommes dans la guerre, car elle a lieu « chez nous » et « pour nous ». Nous n’avons pas le choix, hélas, comme le propose dans une belle leçon de pacifisme révolutionnaire mon ami le philosophe Sandro Mezzadra, de « déserter la guerre ». Je n’en conclus pas pour autant que nous devions nous laisser « mobiliser » et emporter par elle d’une façon irréfléchie. La marge laissée au choix est très faible, mais faut-il décider d’avance qu’elle est inexistante ?
De quelle guerre, cependant, sommes-nous ici en train de parler ? Sur ce point déjà l’incertitude règne. Car au-delà du fait que le territoire ukrainien (en partie occupé ou annexé depuis 2014) a été pris d’assaut au matin du 24 février dernier sur l’injonction de Vladimir Poutine, et que l’armée russe y perpétue jour après jour des exactions qui ont entraîné de gigantesques déplacements de populations, mais aussi des actions de résistance exceptionnellement courageuses et intelligentes du peuple ukrainien, il faudrait une vue plus complète des ramifications et des contrecoups de la guerre dans une série d’autres lieux, peut-être dans le monde entier.
D’une perception complète des espaces qui forment le « théâtre » de la guerre, et de la façon dont ils se modifient à mesure qu’elle dure et change de rythme, dépendent en effet non seulement le jugement que nous porterons sur son « caractère » historique, mais l’idée que nous nous ferons de la politique qu’elle appelle ou qu’inversement elle interdit. On ne se lasse pas de répéter la « formule » du Vom Krieg de Clausewitz : « la guerre est la simple continuation de la politique par d’autres moyens ». Ne serait-il pas tout aussi pertinent de nous demander, ici et maintenant, quelle politique « continue la guerre », ou surgira dans son après-coup (s’il doit y en avoir un), en tant qu’institution et en tant que praxis, sur la base des conditions qu’elle aura créées et des problèmes qu’elle aura révélés ?
Ces questions pour l’instant sans réponses, je voudrais commencer à les instruire en choisissant trois points d’entrée : de quoi cette guerre « est-elle le nom », ou comment la définissons-nous pour pouvoir la nommer ? que nous dit-elle des fonctions du nationalisme, de ses fluctuations, de son rapport à la « forme nation » elle-même ? quels sont les espaces politiques dont elle recoupe et, le cas échéant,
déplace les frontières ?
Noms et définitions
Pour saisir le caractère de la guerre en cours, je pense qu’il faut appliquer plusieurs grilles, opérant à différents niveaux et faisant ressortir différentes modalités du conflit. La guerre se développe sur de multiples « théâtres » avec des intensités et des rythmes différents. Il est crucial de bien décrire cette surdétermination intrinsèque, dont vont dépendre son évolution et ses conséquences, même si nos incertitudes en sont d’abord accrues.
Cela n’empêchera pas qu’il nous faille décider quel en est l’aspect principal, d’une décision fondée sur l’analyse aussi rationnelle que possible des multiples dimensions de la guerre, mais qui n’en sera jamais simplement déductible et restera par conséquent subjective. Cette décision « commande »…
Étienne Balibar, Philosophe