Ramin Jahanbegloo : « Si les Iraniennes l’emportent, ce sera le début d’une révolution féministe au Moyen-Orient »
Le philosophe irano-canadien analyse le mouvement actuel en Iran. Si le changement politique prendra du temps, il estime que la société iranienne a déjà muté de manière irréversible.
Un intellectuel, posé, patient, capable de prendre de la distance avec son sujet, mais aussi un homme intimement concerné par son sujet : Ramin Jahanbegloo observe le soulèvement qui a lieu en Iran avec ce double regard, celui du philosophe et celui du citoyen en exil. Théoricien de la non-violence, il est l’auteur de multiples ouvrages philosophiques sur ce thème, notamment nourris par ses nombreux séjours en Inde. Fin connaisseur des paradoxes de la société iranienne, il veut éviter de ranger dans des cases trop étroites la jeunesse qui manifeste actuellement. Il livre pour L’Express une analyse fine et passionnante des événements en Iran.
Avec ces manifestations qui durent depuis mi-septembre, assiste-t-on à l’éveil politique d’une génération, celle des petits-enfants de la révolution islamique ? Pourquoi maintenant ?
Après quatre décennies de contrôle et de lavage de cerveaux par la République islamique, on constate que les jeunes adolescents sont malgré tout devenus des éléments de changements sociaux et politiques, particulièrement les jeunes femmes qui refusent désormais toute forme d’autorité théocratique mais aussi politique et sociale. Ce refus de l’autorité se traduit par une série de représentations sociopolitiques dans le mouvement actuel : l’absence de leadership, la nature spontanée, le caractère féminin de la contestation et un certain radicalisme qui n’existait pas, par exemple en 2009. A l’époque, le mouvement « vert » collaborait avec les réformistes iraniens comme Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi [NDLR : candidats malheureux à la présidentielle de 2009, remportée par Mahmoud Ahmadinejad dans une élection contestée, qui avait provoqué des manifestations massives en Iran]. Cette fois-ci, il y a un radicalisme particulier, qui va par-delà toute peur et toute prudence et qui défie tous les interdits du régime. Il y a un changement de caractère dans la société civile. La cause de ce changement a un rapport direct avec le désenchantement total des jeunes Iraniens vis-à-vis des valeurs et des critères de la République islamique : ils pensent qu’ils n’ont pas d’avenir devant eux. On assiste aussi à une montée de l’individualisme, d’un hédonisme, mais aussi d’un éveil démocratique : avant, les jeunes Iraniens pensaient qu’en votant pour Hassan Rohani [NDLR : président de 2013 à 2021] ou pour d’autres comme Mohammad Khatami [président de 1997 à 2005] , ils pouvaient changer les choses. Maintenant c’est tout le contraire, ils ne croient plus du tout au système islamique et ils mettent en question toute la légitimité de la théocratie iranienne.
Ce radicalisme est tel qu’on appréhende mal la réponse qui peut lui être donnée dans un système autoritaire comme le régime iranien. Qu’espèrent les manifestants ?
Le système politique et la société sont très complexes et il y a plusieurs niveaux d’interprétation. Le régime est à un point de non-retour : il souffre d’une crise de légitimité qui n’a pas de remède. Néanmoins, dans un avenir proche, les jeunes Iraniens n’ont pas la capacité de changer l’establishment politique de l’Iran. On est donc confronté à un paradoxe : le régime est très fragilisé mais je crois qu’il aura une mort très lente et très longue. Cependant, il y a des signes de désarroi au sein de l’élite dirigeante, même si le régime continue à compter sur sa capacité répressive, c’est-à-dire sur les bassidjis et les Gardiens de la révolution [NDLR : milices du régime]. La théocratie iranienne essaie d’accroître son degré de tyrannie pour être plus répressive mais cette manœuvre ne fait que jouer contre elle-même. On est en train de vivre ce paradoxe, qui est difficile à interpréter pour les analystes qui observent l’Iran : le régime iranien veut faire peur par l’oppression. Il exécute les jeunes, tire sur les enfants – il y a déjà plus de 500 morts –, mais en même temps, il essaie de donner l’image que c’est un régime qui est stable, qui n’a pas de problèmes.
L’Iran a longtemps été un pays de lumières. Diriez-vous que les années de régime islamique ont assombri cet intellect ou paradoxalement au contraire par la hausse de fréquentation des universités l’a relancé ?
Le régime actuel n’a aucun fondement intellectuel. Il faisait appel à la théocratie chiite au début de la révolution en 1978-1979 mais plus maintenant. Par contre, pendant les quatre dernières décennies, il y a eu différents mouvements intellectuels en Iran, à la fois des mouvements libéraux et ceux de tendance marxiste, et ces mouvements ont certainement influencé les jeunes des années 1980 et 1990. Mais les jeunes actuels sont moins intellectualisés, ils sont plus « virtualisés », plus influencés par Twitter que par Tocqueville, Adam Smith ou Marx. Leur interprétation du social et du politique vient plutôt de ce qu’ils connaissent dans le monde virtuel. Ils parlent à la première personne, surtout les jeunes femmes. Quand on lit leurs blogs, elles évoquent leur désir, leur désir sexuel, hédoniste, et leur désenchantement. C’est vraiment un phénomène très nouveau dans la société iranienne qui est en rapport direct avec le fait de défier la loi sur le voile islamique. Si je devais faire la comparaison, je dirais que le mouvement actuel en Iran ressemble à mai 68. A l’époque aussi, il y avait deux éléments très importants, l’élément féminin d’abord : mai 68 a engendré une nouvelle vague de féminisme en France et en Europe qui a mené à la loi sur l’avortement. Et la jeunesse française de l’époque manifestait une grande créativité et des demandes socio-politiques qui étaient exprimées dans des slogans du type « il est interdit d’interdire ». Le mouvement iranien actuel ressemble beaucoup à ça. C’est un mouvement très créateur et très radical comme en 1968 avec des mots d’ordre qui vont dans le sens de l’autonomie de l’individu.
Quel rôle peuvent avoir les penseurs et les philosophes face à ce mouvement ?
Les philosophes et intellectuels iraniens doivent mettre de côté tous les vieux concepts poussiéreux avec lesquels ils regardaient la société iranienne. Ils doivent observer le mouvement actuel avec de nouveaux concepts et c’est pour ça qu’ils sont un peu embarrassés, tout comme les partis et les mouvements politiques iraniens. Pour moi, nous sommes face aux nouvelles Antigone de l’Iran, par le radicalisme et la dissidence qui complètent le féminisme précédent en Iran. Il s’agit d’une contestation au nom de lois non écrites, contre un type d’autorité comme celle de Créon dans la tragédie de Sophocle. On vit une tragédie iranienne en écho à cette tragédie grecque, avec des femmes contestant l’autorité paternaliste du guide suprême et celle de leur père et de leur frère. Elles mettent en cause toutes les valeurs masculines dans la société iranienne. Les jeunes femmes demandent le changement de ces valeurs masculines, on n’est pas dans une révolution politique mais surtout dans une révolution des valeurs. Et cela a déjà changé. En quatre mois, la société en Iran et même la communauté iranienne en exil ont complètement changé, il est presque impossible de revenir à ces valeurs patriarcales et autoritaires. Les jeunes ne l’accepteront plus.
Il est vrai qu’il existait en Iran un aspect nationaliste qui mettait de côté les régionalismes. On a l’impression qu’on entend les voix de toutes les régions. C’est assez nouveau ?
Les Kurdes, les Baloutches, les Arabes, les Azéris ont bien compris que les actrices principales de ce mouvement, ce sont les femmes. De plus, 90 % des manifestants sont des jeunes, les gens qui sont tués sont tous des jeunes de moins de 30 ans : cette révolution de valeurs existe aussi parmi eux, ils ont bien compris le message. Le régime est dans un piège car il continue la répression sanglante et violente et essaie de montrer qu’il a toujours la légitimité. Mais étant donné que le régime n’a pas compris ce message de la révolution de valeurs, il va continuer dans un cercle vicieux. Il est très important pour la communauté internationale de comprendre ce message de la révolution des valeurs en Iran, beaucoup plus que le changement politique car celui-ci va prendre beaucoup de temps, des mois et même des années. Mais la révolution de valeurs est déjà là, c’est un fait accompli.
Vous êtes un théoricien de la non-violence. Quelle attitude face au déchaînement de violence actuel en Iran ?
C’est un débat qui existe actuellement parmi les opposants iraniens, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran : faut-il utiliser la violence contre le régime ou faut-il continuer sur la voie de la non-violence ? Etant donné que c’est un mouvement sans « tête », il n’y a pas vraiment de leaders moraux, non violents comme Martin Luther King ou Gandhi, ou Mandela. Je crois qu’il faut continuer sur la voie de la non-violence car le régime voudrait pousser les contestataires vers la violence pour légitimer la sienne, à savoir, les exécutions, les arrestations. Enfin, il y a la dimension internationale qui est en ce moment la dimension la plus importante. Je crois qu’il faut créer un moment sud-africain en Iran : il faut se rappeler que dans les années 1980, la moitié des entreprises américaines ont quitté l’Afrique du Sud. Même des entreprises françaises comme Renault et Peugeot ont abandonné le business sud-africain. L’Afrique du Sud a été mise au ban des nations pour son apartheid, aux Jeux olympiques et dans d’autres manifestations sportives. On n’a pas eu ça à la Coupe du monde au Qatar, concernant l’Iran. L’expulsion récente de l’Iran de la Commission de la condition de la femme de l’ONU a été un grand pas en avant pour soutenir la cause des jeunes et des femmes en Iran. Si les manifestants iraniens choisissent la voie de la violence, le soutien et la solidarité internationale ne suivront pas. C’est très important de continuer sur cette voie pour avoir le soutien international et pour demander de persuader l’Iran d’arrêter les exécutions. Il faudrait expulser les diplomates iraniens en Europe, rappeler les diplomates étrangers en Iran, comme par exemple l’ambassadeur de France à Téhéran.
L’Iran est déjà assez isolé, est-ce que le rappel de quelques ambassadeurs peut avoir un impact significatif ? Est-ce que l’Occident doit faire plus ?
C’est avant tout symbolique mais c’est indispensable. Il faut faire comprendre aux autorités iraniennes qu’il ne s’agit pas juste d’un jeu politique ou d’un mouvement de courte durée, mais d’un mouvement de long terme, avec un soutien international derrière. Il y a 40 journalistes, dont des femmes, qui sont en prison actuellement en Iran. Comment faire pour parler d’elles ? Seule la solidarité internationale peut jouer. Je passe la moitié de l’année en Inde et je vois aussi comment le régime iranien essaie d’influencer non seulement l’Etat indien, mais aussi la société indienne en disant « Nous sommes victimes des Américains », ils jouent sur l’esprit de conspiration, donc comment faire pour donner les vraies informations ? La jeunesse iranienne a besoin de cette attention. N’oubliez pas, il n’y a pas que des jeunes dans les rues ; il y en a aussi des milliers en prison, torturés, violés, et en exil. Ils ne tolèrent pas la violence qui a été faite contre eux. Ils se suicident, encore une fois à l’exemple d’Antigone, pour montrer leur dégoût et horreur du Créon iranien. L’exemple de ce jeune Iranien qui s’est suicidé à Lyon [NDLR : le 27 décembre] fait preuve du degré de violence physique ou psychologique subi par les jeunes Iraniens. Ils tournent la violence contre eux-mêmes parce qu’ils ne peuvent pas la pratiquer contre les soldats du régime. Les jeunes Antigone de l’Iran ne sont pas des assassins.
Le modèle islamique du velayat e-faqih et du guide suprême place le religieux au coeur du système politique. Il existe depuis quarante-quatre ans en Iran. Est-il aujourd’hui complètement dépassé ?
Ce modèle n’a plus de sens, s’il en avait à une époque au moment de l’ayatollah Khomeini [NDLR : fondateur de la République islamique et Guide suprême iranien de 1979 à sa mort en 1989], c’était en 1979. Aujourd’hui, pour les jeunes, le sens de la théocratie iranienne est complètement perdu, malgré tout le lavage de cerveau, à travers tous les enseignements qui leur ont été donnés, à l’école élémentaire, au lycée, dans les universités. La théocratie iranienne est aussi morcelée et mutilée par elle-même. Le régime iranien, c’est un mélange de l’inquisition espagnole et du crime organisé, de la mafia à la sicilienne, donc des principes qui se contredisent. Les Gardiens de la révolution contrôlent l’économie du pays, ce sont des gens très corrompus, qui essaient de faire sortir leur argent et leurs familles de l’Iran. Ils sont en train de penser comme des officiers nazis de la Seconde Guerre mondiale, en achetant des propriétés au Venezuela comme les nazis qui se sont enfuis en Argentine et au Paraguay. Il n’est rien resté de la théocratie, elle a été vidée de l’intérieur, même je dirais qu’elle n’existe plus symboliquement de la même manière que dans les années 1980 et 1990. Quand les gens brûlent l’effigie du guide suprême Ali Khamenei, c’est la preuve qu’ils ne croient pas du tout à cette institution. Même les gens du régime eux-mêmes n’y croient plus.
Pensez-vous qu’il est plausible que le régime des mollahs s’effondre avec une prise de pouvoir des Gardiens de la révolution ?
C’est une des possibilités. Ils peuvent très facilement faire un coup d’Etat à la pakistanaise, au nom de l’islam et du militarisme. Ils n’ont pas du tout besoin des mollahs, ils peuvent très bien, pour montrer qu’ils ont entendu la voix de la société civile, tuer quelques mollahs ou les mettre en prison, réformer la Constitution à leur avantage et voilà, nous aurons une dictature militaire islamiste. Force est de constater qu’au Moyen-Orient, les dictatures militaires ont pu résister mieux que les gouvernements civiques ou religieux. Néanmoins, les Gardiens et les bassidjis ont des problèmes à l’heure actuelle, ils sont en alerte tous les jours et peuvent se retrouver confrontés à des gens de leurs propres familles. Et surtout ils auront du mal à faire sortir leur argent s’ils font face à une résistance internationale économique et politique. Je crois qu’il faut s’attendre à des brèches à l’intérieur du gouvernement iranien.
Quel impact régional si la théocratie iranienne s’effondre ?
S’il y a la fin de la théocratie en Iran et la montée du féminisme radical, cela aura un impact total dans la région. Le mouvement des femmes iraniennes a déjà eu un impact incroyable à Beyrouth, à Kaboul et à Bagdad. Cette remise en cause de l’autorité patriarcale peut avoir un effet immense sur le Moyen-Orient. Je crois que l’avenir de l’Iran sera dans les mains des femmes iraniennes et, si c’est le cas, ça sera le début d’une révolution féministe dans la région.
Ramin Jahanbegloo, philosophe politique iranien et professeur d’université. Transciption : Hamdam Mostafavi
Trois livres de Ramin Jahanbegloo à découvrir : Gandhi. Aux sources de la non-violence (Felin 1998), The Gandhian Moment (Harvard Press, 2013), Democracy and Civil Society in Iran (Lexington Books, 2011).