« Races », différences hommes-femmes… Quand l’extrême droite manipule la science
Des idéologues « scientistes » se parent d’une stature « sérieuse » pour justifier leurs thèses racistes et antiféministes. Les scientifiques ripostent.
Légitimer l’esclavage, la colonisation ou les inégalités des droits entre hommes et femmes… Depuis des siècles, la science est instrumentalisée afin de justifier des idéologies discriminatoires. Au début du XXe siècle, le mouvement eugéniste s’est particulièrement illustré en invoquant la génétique pour prôner une « hygiène raciale » visant à favoriser la reproduction des personnes jugées supérieures. Cela deviendra plus tard l’un des piliers de la politique nazie. Si ces idées ont reculé au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elles n’ont pas pour autant disparu. Dès la fin des années 1960, il y a eu un retour particulièrement marquant d’anciens discours racistes, reformulés et habillés des progrès en biologie et en génétique. Un mouvement incarné, en France, par la Nouvelle Droite, courant de pensée profondément raciste et scientiste. « Dès le début, la Nouvelle Droite compte de nombreux scientifiques, comme le biologiste Yves Christen, mais aussi des personnes travaillant dans l’industrie pharmaceutique, des médecins et plus généralement des personnalités ayant un fort intérêt pour la génétique, dont l’essayiste Alain de Benoist », explique Stéphane François, professeur en sciences politiques à l’université de Mons (Belgique) et fin connaisseur de l’extrême droite.
La revue Elément, l’un des porte-étendards de la mouvance, consacre des dossiers au polygénisme, une thèse selon laquelle l’humanité a eu plusieurs berceaux et qu’il existe donc différentes races. Elle défend aussi l’idée selon laquelle les Blancs, en particulier les blonds aux yeux bleus, sont des descendants des Indo-Européens et ont des caractéristiques propres, dont de l’ADN d’homme de Neandertal, ce qui en ferait une race à part et supérieure aux autres. La Nouvelle Droite estime encore que les « races » qui se métissent se fragilisent, et s’appuie sur des résultats de tests de quotient intellectuel (QI) pour affirmer que l’intelligence est liée à la couleur de peau. « Ses membres n’hésitaient pas à citer les travaux du biologiste Richard Dawkins sur le gène égoïste, du sociobiologiste américain Edward Wilson ou encore du zoologiste Konrad Lorenz, qui fut au coeur d’une polémique sur sa proximité avec l’idéologie nationale-socialiste. Avec le but de paraître au fait de la science, tout en tordant ses résultats », détaille Stéphane François. Ce qui n’a pas empêché la communauté scientifique de démontrer leurs erreurs et mensonges.
De la revue Elément à l’Institut Iliade, proche d’Eric Zemmour
L’idéologie de la Nouvelle Droite a ensuite évolué, revendiquant moins franchement son ancrage dans la science et se teintant notamment de thèses culturalistes. Alain de Benoist a fondé la revue Krisis en 1988, après avoir été soutenu puis remercié par Le Figaro magazine, dont la rubrique scientifique fut un temps confiée à son collègue Yves Christen. Mais le mouvement s’est essoufflé, avant de disparaître en 2013. « Ses matrices idéologiques, elles, ont survécu, ses idées se sont diffusées un peu partout à l’extrême droite, mais le problème est de savoir par qui, car certains membres de la Nouvelle Droite sont toujours restés anonyme, par peur pour leur carrière professionnelle, ou justement parce que c’est un bon moyen de faire de l’entrisme », indique Stéphane François. Aujourd’hui, on les retrouve en partie dans l’Institut Iliade, un cercle de réflexion proche d’Eric Zemmour, mais aussi chez les néofascistes et des groupuscules néonazis, voire chez l’essayiste Alain Soral, qui a soutenu que l’inégalité homme-femme se justifie par les différences biologiques des deux sexes. Elles voyagent même sous forme d’images pseudo-humoristiques partagées sur les sites 9gag et Imgur, et se propagent sur les forums Reddit, 4chan et les réseaux sociaux, où les mouvements antiféministes sont particulièrement actifs.
Pour soutenir l’idée que les femmes sont moins intelligentes que les hommes, les héritiers de la Nouvelle Droite citent par exemple les travaux du psychologue britannique Richard Lynn, destitué de sa chaire de professeur émérite de l’université d’Ulster (Irlande du Nord) après ses prises de position racistes et misogynes. « Il a rassemblé de nombreuses données montrant que les femmes obtiennent quelques points de moins que les hommes lorsqu’elles réalisent des tests QI, mais ces travaux ne sont pas bien répliqués par d’autres chercheurs. Moi, je n’ai jamais lu de données claires en faveur d’un sexe ou de l’autre. S’il existe des différences, elles sont forcément infimes, puisqu’elles ne sautent pas aux yeux dans les nombreuses études scientifiques consacrées au sujet », pointe Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des sciences cognitives. « De manière générale, les résultats des tests cognitifs entre hommes et femmes ne montrent quasiment aucune différence », poursuit le chercheur, qui reconnaît quelques rares exceptions.
La plupart des études scientifiques portant sur la capacité à visualiser des objets en 3D donnent ainsi un léger avantage aux hommes, même chez les bébés. « Il s’agit aujourd’hui du cas le plus convaincant de différence cognitive entre hommes et femmes dues à des facteurs biologiques », estime le chercheur. Mais ces résultats ne permettent pas pour autant de conclure que tous les hommes ont une meilleure visualisation en 3D que les femmes puisque les différences observées restent minimes. « Par ailleurs, il existe aussi des petites différences à l’avantage des femmes, notamment dans le domaine verbal », ajoute Franck Ramus.
Les héritiers de la Nouvelle Droite citent aussi fréquemment la « carte mondiale du QI » de Richard Lynn, censée révéler la supériorité de la Chine et du monde occidental sur le reste du monde, et en particulier l’Afrique. « Ces résultats ont des biais évidents, comme le fait que ces tests occidentaux ne sont pas tous adaptés aux différentes cultures et que les échantillonnages de population entre les pays ne sont pas équivalents, affirme Franck Ramus. Malgré tout, il est certain qu’il existe des différences de QI entre les différents pays et nous savons très bien pourquoi : elles s’expliquent par des facteurs environnementaux : nutrition, santé, éducation. En revanche, il n’existe aucune preuve que des différences purement biologiques soient la cause de ces différences. »

Distribution des scores moyens de QI en fonction des pays.
Selon Stéphane Debove, chercheur en biologie et en psychologie de l’évolution, auteur de la chaîne YouTube de vulgarisation scientifique Homo Fabulus, l’extrême droite utilise deux stratégies pour manipuler la science. « La première est d’exagérer les différences entre hommes et femmes ou entre populations et là, en tant que scientifique, on peut corriger ; la seconde est de rester fidèles aux études, mais de les interpréter comme des ‘appels à la nature' », note-t-il. Exemple classique : puisque ce sont les femelles qui prennent soin des petits chez la plupart des mammifères, il serait logique de reproduire ce schéma dans les sociétés humaines. Une « erreur d’analogie biologique » balayée depuis des siècles par des philosophes comme David Hume ou John Stuart Mill. Les comportements humains sont en effet influencés par d’autres facteurs que la biologie, tels que la culture, la société et la technologie. « Et ce n’est pas parce qu’une chose est dans la nature qu’elle est souhaitable, poursuit le chercheur vidéaste. L’espérance de vie des hommes est plus faible que celle des femmes, faut-il en conclure qu’il ne faut pas les soigner ? C’est absurde. »
Crispations idéologiques d’une partie de la gauche
Néanmoins, quand il faut s’attaquer rationnellement aux arguments scientifiques avancés par l’extrême droite, tant Stéphane Debove que Franck Ramus et Stéphane François regrettent les crispations idéologiques… d’une partie de la gauche. « Certains de ses membres sont convaincus que des disciplines scientifiques comme la génétique comportementale, la génétique des populations, voire les neurosciences, sont dangereuses parce qu’elles sont récupérées par l’extrême droite. Sauf qu’il faut peser le pour et le contre de ces recherches et se rappeler que les intolérants ont toujours trouvé dans la science de leur époque des arguments pour se justifier. Ces récupérations n’ont pas non plus empêché le progrès social de ces cinquante dernières années », note Stéphane Debove, dont la récente vidéo « Peut-on être de gauche et aimer la biologie du comportement humain ? », a aussi été critiquée.
Une partie de cette gauche a même décidé de lutter contre ces récupérations en réfutant l’existence de différences entre populations ou sexes. Pourtant, le séquençage génomique montre bien que certaines populations ont des parties de gènes légèrement différents des autres. Pour autant, le concept de race reste toujours sans fondement scientifique, car ces différences ne sont ni nombreuses ni importantes, et leur existence n’implique rien en termes de politiques sociales. « Pour se battre contre le racisme, on ne nie pas l’existence de différences de couleurs de peau, poursuit le vidéaste-chercheur. On reconnaît qu’elles existent et on se bat pour qu’elles ne servent pas de base à des discriminations. On devrait faire la même chose avec toutes les autres différences génétiques et biologiques. » En attendant, l’extrême droite profite de ces recherches pour discréditer les mouvements progressistes qui réfutent ces différences ou arguent qu’elles s’expliquent uniquement par les facteurs socio-environnementaux.
Franck Ramus a fait les frais de ces critiques lorsqu’il a consacré sur son blog un long billet remettant en cause les arguments scientifiques de la « carte mondiale du QI », tout en reconnaissant que certaines hypothèses biologiques ne sont pas encore tranchées. « L’exposé le plus objectif possible des données n’a convenu ni à un camp ni à l’autre, se souvient-il. Les racialistes ont inondé mon blog de leurs commentaires m’accusant de connaître la ‘vérité’ mais de ne pas avoir le courage de la révéler pour ‘sauver ma peau’. Et les antiracistes m’ont reproché de donner de la visibilité aux racialistes en répondant à leurs arguments et en en acceptant une partie – la validité des tests de QI, les différences moyennes entre pays -, alors qu’il faudrait selon eux tout rejeter en bloc, peu importent les données. » Stéphane François confie, de son côté, avoir connu des difficultés similaires avec des collègues ou des militants. « En attendant, l’extrême droite entame un retour aux années 1970, avec cette volonté de citer des études ‘pour faire solide’ et se présenter comme rationaliste », note-t-il. Et s’offre un nouveau terrain de jeu trop déserté par ses adversaires historiques.
Victor Garcia