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Brésil : l’armée a délogé l’extrême-droite pro-Bolsonaro, qui laissent derrière eux des scènes de désolation…

Comme des centaines de manifestants d’extrême-droite pro-Trump avaient envahi le Congrès américain, les fascistes n’acceptent jamais les résultats des urnes. Un avertissement pour celles et ceux qui  imaginent un jour la victoire de l’extrême-Droite Lepen (ou Zemour) en France. MCD

Des centaines de manifestants  fascistes pro-Bolsonaro ont envahi et saccagé le Congrès, la Cour suprême et le Palais présidentiel à Brasilia.

Security forces arrest supporters of Brazilian former President Jair Bolsonaro after retaking control of Planalto Presidential Palace in Brasilia on January 8, 2023. – Hundreds of supporters of Brazil’s far-right ex-president Jair Bolsonaro broke through police barricades and stormed into Congress, the presidential palace and the Supreme Court Sunday, in a dramatic protest against President Luiz Inacio Lula da Silva’s inauguration last week. (Photo by Ton MOLINA / AFP)

BRESIL – Après le carnage, la désolation. Ce dimanche 8 janvier, des centaines de manifestants d’extrême-droite pro-Bolsonaro ont envahi et saccagé les principaux lieux de pouvoir du Brésil : le Congrès, le Palais présidentiel et la Cour suprême, à Brasilia. Après plusieurs heures de mise à sac des lieux, les individus ont été délogés par les forces de l’ordre. Le président Lula, qui était en déplacement dans la région de Sao-Paulo, est arrivé sur place pour constater les dégâts.

Plus de 300 personnes ont été interpellées et le parquet général a demandé l’ouverture immédiate d’investigations pour établir « la responsabilité des personnes impliquées » dans l’attaque des bâtiments officiels. Des images de la chaîne CNN Brésil ont montré des bolsonaristes vêtus en jaune et vert descendre en file indienne, les mains derrière le dos, la rampe du palais présidentiel de Planalto, encadrés de policiers.

La police attachée au Sénat a annoncé avoir arrêté 30 personnes dans la Chambre, un des lieux de pouvoir pris d’assaut par les bolsonaristes, au même titre que la chambre des députés voisine, le palais présidentiel et la Cour suprême.

À la tombée de la nuit dans la capitale brésilienne, les forces de l’ordre semblaient reprendre progressivement le contrôle de la situation, des canons à eau maintenant les manifestants à distance, même si des dizaines de manifestants demeuraient sur place et que la situation restait confuse.

Des dégâts considérables dans les bâtiments

Sur les réseaux sociaux ont circulé des vidéos montrant des bureaux de parlementaires saccagés. Les dégâts sont considérables, dans ces bâtiments qui sont des trésors de l’architecture moderne et regorgent d’œuvres d’art.

Des tableaux d’une valeur inestimable ont été endommagés, dont « Les mulâtres », du peintre moderniste Di Cavalcanti, exposé au Palais présidentiel et percé de plusieurs trous, selon des photos circulant sur les réseaux sociaux.

Picture of the destruction caused by supporters of Brazilian former President Jair Bolsonaro during an invasion to the Supreme Court in Brasilia on January 8, 2023. - Hundreds of supporters of Brazil's far-right ex-president Jair Bolsonaro broke through police barricades and stormed into Congress, the presidential palace and the Supreme Court Sunday, in a dramatic protest against President Luiz Inacio Lula da Silva's inauguration last week. (Photo by Ton MOLINA / AFP)
Brésil : l’armée a délogé les voyous pro-Bolsonaro qui laissent derrière eux des scènes de désolation (Photo des dégâts à la Cour suprême le 8 janvier)

Selon la chaîne CNN, des manifestants ont mis le feu au tapis d’un salon du Congrès, qui a dû être inondé pour éteindre l’incendie. Des photos montrent également de nombreuses vitres brisées dans le palais présidentiels, comme vous pouvez le voir dans le tweet ci-dessous :

Pour ce qui est du bilan humain, un agent de la police montée a été désarçonné puis frappé à terre par des assaillants armés de bâtons. Un syndicat de presse local a fait état de l’agression de cinq journalistes. Parmi eux, un photographe de l’AFP a été frappé et s’est fait voler tout son matériel.

Le HuffPost et APPIS

Des partisans de Bolsonaro à Brasília

Longtemps redouté, le « remake » de l’insurrection du Capitole à Washington a finalement eu lieu, ce dimanche 8 janvier, au Brésil, une semaine après le retour au pouvoir de Lula. Menace sur la démocratie.

Heurts entre policiers et partisans de l'ex-président d'extrême droite Jair Bolsonaro devant le palais présidentiel de Planalto, le 8 janvier 2023 à Brasilia

Heurts entre policiers et partisans de l’ex-président d’extrême droite Jair Bolsonaro devant le palais présidentiel de Planalto, le 8 janvier 2023 à Brasilia

Deux ans, quasiment jour pour jour, le scénario de l’assaut du Capitole s’est répété. Hier, en pleines vacances estivales brésiliennes, une semaine après le retour au pouvoir de Lula à Brasília et alors que son prédécesseur Jair Bolsonaro se trouvait en Floride, les partisans les plus extrémistes de ce dernier ont pris d’assaut et saccagé les symboles de la démocratie brésilienne : le palais présidentiel nommé Planalto, le Congrès et le Tribunal suprême fédéral – trois bâtiments dessinés par l’architecte Oscar Niemeyer et inaugurés à une époque (en 1960) où le pays lusophone semblait promis à un avenir radieux.

De l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, à Washington, à celui de Brasília le 8 janvier 2023, il y a un continuum. Bolsonaro, surnommé le « Trump des tropiques », n’a jamais caché son admiration pour son mentor américain. Et Eduardo Bolsonaro, 38 ans, l’un de ses fils, est un intime de Donald Trump Jr., 45 ans, l’un des trois fils de Donald Trump. Mieux : l’ex-président Bolsonaro se trouve depuis quelques jours dans le sud de la Floride. Cela lui a permis d’éviter la cérémonie de passation de pouvoir du 1er janvier à Brasília et, aussi, de se mettre à l’abri d’éventuelles poursuites judiciaires, qu’il redoute. Surtout, il paraît difficilement imaginable qu’il ne se soit pas rendu à Mar-a-Lago à Palm Beach, à la fois résidence principale de Donald Trump, club privé et hôtel de 128 chambres.

Quoi qu’il en soit, Brasília n’est pas Washington. Et les deux attaques ne se ressemblent pas – même si leurs natures antidémocratiques sont identiques. Dans la capitale américaine, Donald Trump avait prononcé un discours qui avait chauffé à blanc ses partisans, lesquels avaient ensuite marché sur le Capitole, à l’instar des fascistes marchant sur Rome en 1922. A Brasília, Bolsonaro n’était pas là. Autre différence : les bâtiments officiels de la capitale brésilienne étaient vides, en ce dimanche après-midi de grandes vacances scolaires. Et la session parlementaire n’était pas ouverte. Nul élu n’était donc présent.

A Washington, au contraire, les assaillants avaient encerclé et menacé la totalité des parlementaires ainsi que le vice-président Mike Pence, donnant à l’événement un caractère de gravité extrêmement aigu. De plus, l’assaut s’était déroulé pendant la période de plus de deux mois qui court entre l’élection et la prise de fonction des présidents américains. Simple « président élu », Joe Biden n’avait pas encore prêté serment sur la Constitution, ni pris ses fonctions à la Maison-Blanche. A l’inverse, Jair Bolsonaro a quitté le pouvoir depuis plus d’une semaine, remplacé par Lula qui, lui non plus, ne se trouvait pas dans la capitale brésilienne au moment de l’émeute.

Ce timing post-transition a pu laisser penser, à tort, que le scénario évoqué par L’Express, le 4 août dernier, pouvait être écarté. « Un remake de l’assaut du Capitole à Washington est envisageable à Brasília, écrivions-nous. A l’approche de la présidentielle d’octobre, ce scénario catastrophe n’est pas exclu. » Dans un article intitulé « Si Bolsonaro s’accroche au pouvoir… Le scénario qui fait trembler le Brésil », le politologue Carlos Augusto Poggio expliquait : « Bolsonaro sait qu’il va perdre. Il veut donc faire du grabuge, avant, pendant et après les élections. Clairement, il suit le modèle de Trump. Or nos institutions sont plus fragiles que celles des Etats-Unis, qui ont stoppé l’ex-président. »

Quand Bolsonaro chantait les louanges d’un tortionnaire

Le contexte historique sud-américain, avec son lot de dictatures, est en effet différent. « Au Brésil, la polarisation oppose les nostalgiques du régime militaire (1964-1985) et les tenants du pacte démocratique, issus de la constitution de 1988, remarque l’historienne Silvia Capanema. Au passage, rappelons qu’en 1979, l’amnistie prononcée par les militaires a permis d’absoudre les tortionnaires de la dictature en même temps que les membres de la guérilla urbaine (dont avait fait partie l’ex-présidente Dilma Rousseff), ce qui était une façon de les mettre sur le même plan. »

Maître de conférences à l’université Sorbonne Paris Nord, l’historienne remarque : « La carrière nationale de l’obscur député et ex-capitaine de l’armée Jair Bolsonaro a commencé le jour de la destitution controversée de Dilma Rousseff en 2016. Il s’est alors permis de rendre publiquement hommage – dans l’enceinte du parlement ! – au colonel Ustra, un tortionnaire bien connu de la dictature. Et cela sous les applaudissements de certains collègues. » Un épisode sordide qui traduit une réalité : au Brésil, les membres de la dictature n’ont jamais été vraiment inquiétés et aucun travail de mémoire ou de réconciliation n’a jamais été sérieusement mené.

Le Tribunal suprême fédéral est honni par les manifestants

Cette histoire permet à la fois le surgissement d’un personnage tel que Jair Bolsonaro et le soulèvement de Brasília, qui a été organisé sur les réseaux sociaux et, probablement, en sous-main, par un certain nombre d’acteurs hostiles à la gauche. Parmi eux : certains secteurs de la police, de l’armée et du monde de l’agrobusiness. Ce n’est pas un hasard si les policiers de Brasília ont été si lents à se mobiliser dans les premières heures de l’insurrection, notamment autour du bâtiment du Tribunal suprême fédéral honni par les manifestants qui lui reprochent d’avoir éteint les poursuites judiciaires contre Lula en 2021 – ce qui l’a remis en selle politiquement après les accusations de corruption à son encontre – et d’avoir entériné le résultat de la présidentielle qui s’est soldée par une courte défaite de Bolsonaro.

« L’idée de ceux qui fomentent la révolte consiste à créer la sensation qu’il existe au Brésil un mécontentement populaire et un désordre social tels qu’une intervention de l’armée serait nécessaire : il s’agit de créer un prétexte pour une remise en cause de l’élection, explique un proche du palais présidentiel brésilien sous couvert d’anonymat. L’intention des insurgés est aussi d’intimider les membres centristes du Congrès qui ont lâché Bolsonaro pour appuyer Lula et rester fidèle à la démocratie de 1988. Cela peut fonctionner, ou ne pas fonctionner, selon que d’autres mouvements prétendument spontanés éclateront dans les prochaines heures dans les grandes villes, notamment à Rio de Janeiro et à Sao Paulo. Mais je n’y crois guère », complète le même interlocuteur.

Il est cependant difficile d’imaginer que Bolsonaro tire bénéfice de ce coup de force. Donald Trump lui-même est sorti affaibli de l’assaut du Capitole – que nombre de républicains ne lui pardonnent pas. Lula, de son côté, démarre sa présidence avec une crise majeure sur les bras. Et cela, dans un pays où son prédécesseur a placé 6 000 militaires à tous les étages de l’administration. Les réticences d’une grande partie de l’armée à son égard se sont d’ailleurs fait sentir voilà une dizaine de jours lorsque des hauts gradés de la Marine ont résisté pendant quarante-huit heures à la nomination d’un nouveau haut commandant au sommet de l’armada.

« La Marine est hostile ? »

Lors de la passation de pouvoir à son successeur nommé par Lula, l’amiral Almir Garnier Santos a ainsi choisi de ne pas assister à la cérémonie. Une violation du protocole hautement inhabituelle dans les forces armées. Dans la Marine, c’est même la première fois qu’un changement de commandement a lieu sans la présence du prédécesseur. « La Marine est hostile à 70 % à Lula », estime notre source près de la présidence qui rassure : « Mais dans l’armée de terre et l’aviation, l’ambiance est plus apaisée. »

Homme politique expérimenté et habile, maître dans l’art de la négociation et de la persuasion, le président Lula, âgé de 73 ans, va devoir déployer tout son talent afin de naviguer entre les écueils qui se présentent déjà, une semaine seulement après son retour à Brasília où a commencé une première grave crise dont personne ne mesure encore toutes les répercussions, visibles ou souterraines.

Axel Gyldén

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