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La forêt amazonienne est détruite à un rythme sans précédent sous l’effet des activités humaines

Dans deux revues de littérature publiées jeudi dans « Science », une cinquantaine de chercheurs alertent sur l’impact des activités humaines qui est tel que l’ensemble des espèces, des peuples et des écosystèmes amazoniens ne peuvent s’y adapte

Une zone amazonienne déboisée et brûlée, à Humaita, au Brésil, le 16 septembre 2022. Une zone amazonienne déboisée et brûlée, à Humaita, au Brésil, le 16 septembre 2022.

La forêt amazonienne est gravement malade, et avec elle l’ensemble de la planète. Dans deux revues de littérature publiées jeudi 26 janvier dans Science, une cinquantaine de chercheurs internationaux mettent en garde contre les changements rapides et profonds qui se produisent dans le poumon de la Terre en raison de la pression des activités humaines. En provoquant tant une déforestation qu’une dégradation accélérées de cette région, elles menacent le climat, la biodiversité, le bien-être des populations locales, et plus largement l’humanité.

S’étendant sur neuf pays (principalement le Brésil), la forêt amazonienne fait partie des écosystèmes les plus vitaux de la planète. Elle abrite près d’un tiers des espèces connues sur terre, dont 390 milliards d’arbres, et contribue à maintenir les cycles du carbone et de l’eau mondiaux. Elle est dans le même temps particulièrement vulnérable : 17 % de la forêt originelle a été détruite, et 9 % fortement dégradée, soit 26 % affectés, selon la première étude.

En cause : la déforestation, provoquée par les activités agricoles et industrielles – qui a atteint des niveaux record au Brésil sous le mandat (2019-2023) de Jair Bolsonaro –, et le dérèglement climatique, également entraîné par les activités humaines. Cette destruction des écosystèmes amazoniens se produit à un rythme sans précédent, des centaines, voire des milliers de fois plus rapide que tout phénomène climatique ou géologique naturel dans le passé, prévient l’étude, chiffres à l’appui.

Futur émetteur net de CO2

L’accélération est telle que l’ensemble des espèces, des peuples et des écosystèmes amazoniens ne peuvent s’y adapter. De sorte que l’Amazonie s’approche d’un point de bascule irréversible, où des pans entiers de forêts seront définitivement transformés en savanes − de précédents rapports avaient montré que ce point de non-retour avait déjà été atteint dans certaines zones, dans le sud et l’est du bassin.

Après des millions d’années à fonctionner comme un puissant puits de carbone, l’Amazonie devrait prochainement se transformer en émetteur net de CO2. A la fois parce que les forêts libèrent du carbone quand elles sont détruites, dégradées ou brûlées, mais aussi parce qu’en étant moins denses en arbres elles peuvent moins en séquestrer.

« Nous connaissons les mesures à prendre de toute urgence. C’est une question de volonté politique », estime le scientifique James Albert

Les conséquences pour le climat sont vertigineuses : la libération de tout le carbone contenu dans les forêts et les sols amazoniens (environ 180 milliards de tonnes) augmenterait suffisamment la concentration de CO2 dans l’atmosphère pour faire monter la température mondiale de plus d’un degré, prévient James Albert, professeur d’écologie à l’université de Louisiane, à Lafayette, et premier auteur de l’étude. Moins d’arbres, cela signifie aussi moins de précipitations, des sols plus arides, des sécheresses plus régulières et plus importantes, qui entraîneront à leur tour des feux de forêt plus ravageurs, dans une forme de cercle vicieux.

« Nous connaissons les mesures à prendre de toute urgence pour arrêter la destruction de l’Amazonie : décourager les activités qui détruisent les arbres, encourager celles qui en replantent et limiter le changement climatique, en sortant des énergies fossiles que sont le charbon, le pétrole et le gaz, indique le chercheur. Le sort de l’Amazonie, mais aussi de l’humanité, est entre nos mains. C’est une question de volonté politique. »

Quatre impacts majeurs

La seconde revue de littérature s’intéresse à une autre menace moins étudiée que la déforestation : la dégradation des forêts, définie comme un changement néfaste dans les conditions du couvert forestier qui affecte ses fonctions vitales. Selon les scientifiques, 2,5 millions de kilomètres carrés de forêt amazonienne (environ 38 % de toutes les forêts restantes de la région) ont été dégradés entre 2001 et 2018 par quatre impacts majeurs : les incendies, les sécheresses extrêmes (plus fréquentes et plus longues du fait du changement climatique), la fragmentation de l’habitat (dans les bordures de zones déforestées) et l’exploitation forestière pour produire du bois.

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La dégradation des forêts entraîne des émissions de carbone similaires à celles dues à la déforestation (jusqu’à 200 millions de tonnes par an), ainsi qu’une perte de biodiversité équivalente. Elle provoque également une réduction de l’évapotranspiration des arbres – jusqu’à 34 % en moins – pendant la saison sèche.

Les projections pour 2050 indiquent que ces quatre perturbations resteront une menace majeure et une source importante d’émissions de carbone, indépendamment des trajectoires de déforestation. « Plus les forêts sont dégradées et plus elles sont sensibles aux effets du changement climatique, qu’il s’agisse des sécheresses ou des incendies, dans un effet boomerang », explique Plinio Sist, directeur de l’unité Forêts et sociétés, au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, qui n’a pas participé aux études.

En conséquence, les auteurs appellent à compléter les politiques contre la déforestation par des mesures contre la dégradation des écosystèmes amazoniens. Ils citent par exemple la lutte contre l’exploitation illégale du bois et un soutien financier aux agriculteurs et éleveurs afin de les inciter à ne plus pratiquer d’incendies volontaires pour faire place à du pâturage ou à des cultures. « Aujourd’hui, on exploite deux fois plus la forêt qu’elle ne peut naturellement se régénérer, ajoute Plinio Sist. Il s’agit donc de prélever moins d’arbres, moins souvent, de restaurer le couvert et de développer des plantations avec plusieurs espèces, pour réduire les pressions sur les forêts très anciennes. »

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