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L’Iran en marche pour sa nouvelle révolution ?

Le mouvement de protestation semble s’affaiblir en Iran et les espoirs de changement s’amenuiser alors que Téhéran célèbre le 44e anniversaire de la révolution islamique.

L’Iran est-il passé à côté de sa nouvelle révolution (Photo d’illustration : une femme sans son voile sur le toit d’une voiture lors d’une manifestation en octobre) ?

TÉHÉRAN – « Rising up, back on the street  […] It’s the eye of the tiger ». Ces paroles sont celles de la mythique chanson Eye of The Tiger, qui en plus d’être l’hymne de Rocky est aussi celle qu’écoute en boucle la jeune héroïne iranienne de Marjane Satrapi, dans l’adaptation cinématographique de Persépolis.

L’antienne, qui accompagne la jeune femme dans son combat contre les restrictions du régime islamique et raconte l’envie de se battre, résonne comme une promesse en Iran.

D’autant que ce samedi 11 février, le pays célèbre le 44e anniversaire de sa révolution. Celle qui a vu en 1979 la chute du régime monarchique du Shah et la naissance de la République islamique avec son Guide suprême. Un régime à son tour secoué par des manifestations qui ébranlent depuis des mois les rues de Téhéran et de nombreuses autres villes.

Des centaines d’Iraniennes et d’Iraniens ont battu le pavé pour dire leur colère et réclamer un changement de régime après la mort de Mahsa Amini en septembre dernier. La jeune femme est décédée après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour un voile mal mis.

Mais alors que des images de barricades, de courses-poursuites avec le corps des gardiens de la révolution, et de témoignages révoltés, ont animé les Unes des journaux internationaux pendant des mois, la contestation semble avoir faibli depuis plusieurs semaines. De manière générale, le mouvement semble avoir du mal à entretenir sa dynamique et à se déployer. De quoi écarter désormais tout espoir de voir une révolution advenir en Iran ?

Un mouvement en regroupement ?

Pour la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian, professeure à l’Université Paris-Cité, interrogée, « le régime a de fait diminué la capacité d’organisation des manifestants. Avec autant d’arrestations, on perd forcément des leaders », explique-t-elle tout en soulignant que malgré l’hiver et la neige, il y a toujours des manifestations et que la protestation prend d’autres formes : « Tous les soirs, des gens continuent à ouvrir leur fenêtre et à changer les slogans contre le régime et le Guide ».

Depuis le début du mouvement, le régime a arrêté des milliers de personnes, y compris des journalistes, et en a inculpé et condamné des centaines. Selon l’ONG Iran Human Rights, 55 personnes ont par ailleurs été exécutées depuis le début de l’année 2023. Le régime a bien décidé de « gracier » et de libérer des détenus à l’occasion des célébrations de samedi, mais pour la sociologue, il s’agit surtout d’une opération de propagande. Une autre après celle de la vrai-fausse annonce de la fin de la police des mœurs.

Attention enfin à ne pas tirer de conclusions hâtives, cette apparente accalmie des manifestations ne serait qu’une étape. « Ces choses fonctionnent par phases et par vagues. Les problèmes fondamentaux n’ont pas disparu et les protestations devraient réapparaître, en grande partie à cause de l’autosatisfaction des autorités et de la faillite du gouvernement », abonde Ali Ansari, professeur d’histoire moderne à l’université de St Andrews en Écosse et directeur de l’Institut d’études iraniennes.

Réapparaître, mais sous quelles formes ? L’absence d’interlocuteur fiable et puissant côté contestation éloigne résolument le renversement du régime pour l’iranologue Yann Richard. « C’est une révolution qui n’en est pas une, elle n’est pas mûre. Le régime intimide, condamne, exécute. Il est acculé à devenir plus répressif. Les mollahs et les Gardiens n’abandonneront pas car sinon ils perdraient tout », estime-t-il avec tristesse.

Un régime lui aussi affaibli ?

Si le souffle des manifestations n’a en apparence — et pour l’instant — pas ébranlé particulièrement le Guide Ali Khamenei, les Gardiens, ou même le président Ebrahim Raïssi, le régime est plus friable qu’il n’y paraît. « Il doit présenter une façade forte et unie, sinon il sait que son temps sera court. Nous savons d’après des documents qui ont fuité et leurs propres déclarations qu’ils sont loin d’être unifiés et qu’il y a des inquiétudes », détaille Ali Ansari.

Ces documents en question, évoquent un Guide véritablement inquiet, un président ridiculisé, mais surtout des dissensions entre les partisans d’une extrême sévérité et ceux qui plaident pour des gestes d’apaisement. Ils dévoilent surtout que le régime a mené des enquêtes d’opinion qui lui sont peu favorables et qui pointent son décalage croissant avec les aspirations de la nation.

« On est dans une théocratie autoritaire gérontocrate alors que 70 % des Iraniens ont moins de 40 ans. Dans les villages, les gens ont accès à internet, ils savent ce qui se passe ailleurs dans le monde. Même les ‘bazaris’, les grands commerçants, historiquement alliés du clergé, ont suivi chaque appel à la grève », abonde Azadeh Kian, autrice de Femmes et pouvoir en islam (Michalon), pointant du doigt une situation économique iranienne exsangue qui nourrit aussi la colère.

Quant aux 120 à 150 000 Gardiens de la révolution, les garde-fous violents du régime, rappelle la sociologue, ils constituent un groupe hétérogène et tous sont loin de tirer profit de la manne pétrolière du pays. « Deux gardiens haut gradés ont récemment pris la parole publiquement, à Téhéran et dans le nord du pays, poux dire le mécontentement, et dénoncer un détournement du sens de la révolution de 1979 justement », détaille-t-elle.

Désavoué en interne comme en externe

Ces prises de paroles contre le Guide, le régime, ou le président sont de plus en plus remarquées. Récemment, deux anciens présidents, par vraiment du genre progressistes, Mohammad Khatami et Mir Hossein Moussavi, ont appelé à des réformes politiques pour tenir compte de la contestation déclenchée par la mort de Mahsa Amini. Même la sœur du Guide y est allée de ses critiques.

Azadeh Kian cite aussi le cas de l’ayatollah Abdollah Javadi-Amoli, ultra-conservateur et proche de Khomeini, qui a accusé des personnalités du régime de placer leurs intérêts à l’étranger pour préparer leur fuite. « Il reconnaît par là que la situation est sérieuse et peut évoluer défavorablement ».

« Le régime a perdu des pans entiers de ses soutiens, y compris dans sa zone d’influence en dehors du pays. Les Libanais chiites ou chrétiens qui soutenaient l’Iran se posent forcément des questions face au degré de violence du régime », explique la spécialiste.

Ces signaux positifs pour un changement de régime seront-ils suffisants ? Azadeh Kian et Ali Ansari appellent à « la patience ». Même si cela met encore plusieurs mois, voire plusieurs années. Après tout, la révolution de 1979 a mis deux ans à véritablement advenir et le régime islamique a, lui, plus de 40 ans.

À cet égard, la crise 2022-2023 en Iran apparaît alors comme un nouveau round sur le ring de la contestation. Depuis 2017, la « fréquence et l’intensité des protestations anti-régime sont en augmentation », rappelle Ali Ansari. Le round de 2023 sera-t-il celui du K.O ? « Le dernier survivant connu surveille sa proie dans la nuit », chantent les Survivor dans leur dernier couplet. Le régime des mollahs est prévenu.

  Lucie Oriol  sur Le HuffPost

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