Comment les éleveurs en Tanzanie cohabitent-ils avec les hyènes ?
En France, pour quelques centaines d’ éleveurs, vivre avec 900 loups est impossible depuis 1990 et son retour d’Italie. Partout dans le monde les éleveurs vivent avec des prédateurs. Intelligemment. MCD
Eleveurs massaïs en Tanzanie
Dans le nord de la Tanzanie, des peuples autochtones, les Massaïs, vivent essentiellement de l’élevage et réussissent à cohabiter avec la faune sauvage locale. Des chercheurs ont étudié les effets du pastoralisme diurne sur le recrutement des juvéniles et la charge allostatique des populations de hyènes tachetées en liberté dans le cratère du Ngorongoro, une aire protégée classée au patrimoine mondial de l’humanité. La coexistence entre l’Homme et la faune sauvage est-elle viable ?
Une nouvelle étude scientifique – réalisée par une équipe du Leibniz Institute for Zoo and Wildlife Research (Leibniz-IZW) et de la Ngorongoro Conservation Area Authority (NCAA), et publiée dans la revue Journal of Animal Ecology – s’est intéressée aux éventuels impacts que pourraient avoir le pastoralisme sur la vie des hyènes tachetées en Tanzanie.
Le pastoralisme est un mode d’exploitation agricole fondé sur l’élevage en pâturages naturels.
En journée, les éleveurs installent leur bétail sur des territoires qui, initialement, appartiennent à des clans de hyènes tachetées. Les scientifiques ont voulu comprendre si la coexistence entre les hyènes et l’élevage était bel et bien sans conséquences. Pour cela, l’équipe a analysé 24 années de données démographiques et physiologiques concernant 8 clans de hyènes tachetées dont deux ont été exposés aux activités des éleveurs, dans le cratère du Ngorongoro, dans le nord de la Tanzanie (site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO).
La hyène tachetée – Crocuta Crocuta – est une espèce originaire d’Afrique subsaharienne et les plus grandes populations connues se trouvent dans l’écosystème du Serengeti dans le nord de la Tanzanie, au Kenya et dans le parc national Kruger en Afrique du Sud.

Hyènes tachetées (Crocuta crotuta) en Tanzanie
Les hyènes peuvent-elles cohabiter avec les éleveurs ?
Les activités humaines ont bien souvent des effets néfastes sur l’environnement, mais pour que la coexistence entre l’Homme et la faune soit possible, il faut d’abord prendre le temps d’évaluer si les activités sont durables pour une espèce donnée.
En ce qui concerne l’habitat des hyènes où empiètent les éleveurs en Tanzanie, d’autres recherches ont déjà été effectuées et révèlent des changements majeurs au niveau du comportement des hyènes. Cependant, ces recherches n’ont pas analysé si ces changements avaient des conséquences en termes de survie et de reproduction de l’espèce ou encore s’il y avait des effets physiologiques liés aux activités humaines, tels que le stress.
« Le concept de charge allostatique renvoie à l’idée d’une usure biologique globale, découlant de l’adaptation à l’environnement via les systèmes de réponse au stress. La CA représente ainsi le prix payé par l’organisme au cours du temps pour s’adapter aux demandes de l’environnement » (Delpierre C et al. Bull Epidémiol Hebd. 2016).
« Acquérir les données à long terme pour de telles recherches – en particulier sur les grands carnivores vivant en groupe, qui peuvent être particulièrement sujets aux conflits – n’est pas facile en raison des énormes exigences financières et temporelles impliquées. Nous avons évalué pour la première fois l’aptitude darwinienne et les effets physiologiques d’une activité humaine commune – l’élevage de bétail – à la lumière de la biologie et du système social de nos espèces sauvages », explique Arjun Dheer, auteur principal de l’étude et doctorant à Leibniz-IZW.
Grâce aux 24 années de données démographiques détaillées concernant les 8 clans de hyènes, les scientifiques ont pu analyser les effets sur leur condition physique. Pour ce qui est du stress physiologique, ils ont analysé 975 échantillons fécaux de 475 hyènes (concentration fécale des métabolites des glucocorticoïdes) tout en prenant en compte d’autres paramètres écologiques, tels que les épidémies et l’abondance des lions d’Afrique (Panthera leo), principal concurrent des hyènes tachetées mais aussi leur proie.
« Nous avons testé si les hyènes des clans exposés ont moins de descendants survivants que les hyènes non exposées et si les activités d’élevage augmentent le ‘stress’ physiologique des hyènes », explique le Dr. Oliver Höner (Leibniz-IZW), responsable du Ngorongoro Hyena Project et auteur principal de l’étude.
Les résultats sont plutôt positifs et prouvent qu’il n’y a pas de différence entre les hyènes exposées aux activités des Massaïs et celles qui ne le sont pas. « Nos résultats suggèrent que les hyènes du cratère du Ngorongoro ont bien résisté au pastoralisme diurne », explique Dheer.
Les Massaïs sont des peuples du sud du Kenya et du nord de la Tanzanie. La plupart d’entre eux sont des pasteurs.
Le comportement des hyènes tachetées est très flexible
L’élevage du bétail sur les territoires des hyènes est une activité qui a lieu en journée, tandis que les hyènes sont plutôt des animaux actifs la nuit. « Les hyènes sont principalement nocturnes lorsqu’il s’agit de comportements critiques, tels que la chasse », explique Höner. C’est une des raisons pour lesquelles le pastoralisme n’a pas forcément un impact néfaste sur le quotidien des hyènes tachetées.
Cependant, d’après les chercheurs, les hyènes s’adaptent facilement et elles ont pu changer certains comportements comme ceux liés à l’allaitement des bébés. « Les hyènes tachetées ont un comportement flexible. Dans d’autres régions, on a observé qu’elles déplaçaient leurs petits vers des tanières plus éloignées des chemins empruntés par les éleveurs ou qu’elles procédaient à l’allaitement des petits davantage la nuit », indique-t-il.
Ces résultats ne sont pas une généralité, le chercheur Oliver Höner souligne que « dans les zones où le pastoralisme est plus intense et les conditions environnementales, telles que l’abondance de proies sauvages, sont moins favorables que dans le cratère du Ngorongoro, les activités pastorales pourraient bien avoir un effet néfaste significatif même sur une espèce comportementale très flexible comme la hyène tachetée.»
Par conséquent, le cas étudié à Ngorongoro met en avant l’importance d’évaluer si la coexistence entre l’Homme et la faune est possible en mesurant les effets des activités sur la condition physique et la physiologie des espèces. « Notre enquête met en évidence la nécessité de développer des stratégies de coexistence fondées sur des preuves dans un contexte local pour bénéficier à la fois aux parties prenantes et à la faune. Cela souligne également l’importance d’interpréter les effets de l’activité humaine à la lumière de la socio-écologie des espèces d’intérêt pour la conservation », conclut Victoria Shayo, chef du Département de la gestion de la faune et du pâturage – Autorité de la zone de conservation de Ngorongoro.
Auteur
lucie.t / SINE LIMES