Sélectionner une page

Ukraine : un an d’entraide et de solidarité

Après un an de guerre et des dizaines de milliers de morts, retour sur l’organisation locale de l’accueil des réfugiés ukrainiens.

Dans l’allée des époux Serre, sur les hauteurs de Crest, la même Mitsubishi rouge à la plaque ukrainienne. C’est grâce à elle qu’il y a bientôt un an, le 13 mars 2022, Denys et Victoria Khimera ainsi que leurs trois enfants, Katia, Andrei et Dima, ont traversé l’Europe pour fuir les premiers bombardements russes sur Kyiv, la capitale ukrainienne, le 24 février.

Ils seront les premiers « déplacés », comme les a nommés l’administration française, arrivés dans la vallée de la Drôme. C’est l’employeur de Denys, Wael Amr, un Français qui a fondé une entreprise de jeux vidéos dont l’un des sièges se trouve à Kyiv, qui lui a proposé de venir à Crest après avoir appris que l’association Val de Drôme accueil réfugiés (VDAR) proposait des solutions d’accueil chez des particuliers…

La suite de cet article est réservée aux abonnés numériques. Connectez-vous dans la colonne à droite ou abonnez-vous.

Article publié dans Le Crestois du 24 février 2023

Avec la guerre en Ukraine, l’Europe connaît son plus grand mouvement de réfugiés depuis la seconde guerre mondiale

Quelque 8 millions d’Ukrainiens ont fui leur pays depuis le début de l’invasion russe. Plus de la moitié d’entre eux ont bénéficié en Europe d’une protection temporaire, facilitant leur installation.

Des réfugiées ukrainiennes assistent à un salon de l’emploi dans le quartier de Brooklyn, à New York (Etats-Unis), le 1ᵉʳ février 2023. Des réfugiées ukrainiennes assistent à un salon de l’emploi dans le quartier de Brooklyn, à New York (Etats-Unis), le 1ᵉʳ février 2023.

Depuis le début de l’invasion russe, le 24 février 2022, plus de 8 millions de personnes ont quitté l’Ukraine. En quelques mois, elles ont pris la route de l’exode à travers l’Europe. Il s’agit du plus grand mouvement de réfugiés sur le continent depuis la seconde guerre mondiale. A titre de comparaison, 6,8 millions de Syriens, 4,6 millions de Vénézuéliens et 2,7 millions d’Afghans sont réfugiés à travers le monde, selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

L’exil ukrainien a suscité un élan d’accueil sans précédent de la part des Etats de destination. « C’est un mouvement de solidarité unique par son ampleur. Un an après, il est toujours là », observe Christine Goyer, représentante adjointe du HCR en Pologne, pays qui accueille le plus grand nombre de déplacés ukrainiens (1,5 million), devant l’Allemagne (1,02 million) et la République tchèque (plus de 480 000 personnes). Selon un rapport de la Commission européenne du 14 décembre 2022, 74 % des citoyens européens continuent d’approuver le soutien de l’UE à l’Ukraine.

Cette adhésion s’est en particulier traduite par l’adoption, à l’unanimité des membres du Conseil européen, dès le 4 mars, d’une décision visant à accorder de façon immédiate, collective et harmonisée une protection temporaire aux Ukrainiens fuyant la guerre. Fin 2022, 4,7 millions d’entre eux en bénéficiaient en Europe. Mis au point en 2001 et pensé à l’origine pour les populations fuyant les conflits en ex-Yougoslavie, ce dispositif n’avait jamais été déclenché. Il a offert aux Ukrainiens une liberté d’installation totale, des hébergements d’urgence et, surtout, un titre de séjour temporaire donnant un accès immédiat au marché du travail, aux services de santé, à l’éducation des enfants, au logement.

« Hiérarchie géographique très nette »

L’étendue de ces mesures varie d’un pays à l’autre, notamment en ce qui concerne l’accès à des cours de langue, à une allocation de subsistance ou à des prestations sociales. Mais « on a déployé des moyens dont on n’avait jamais disposé », souligne Catherine Wihtol de Wenden, enseignante au Centre de recherches internationales de Sciences Po.

La Banque de développement du Conseil de l’Europe estimait le coût du soutien aux réfugiés d’Ukraine entre 30 et 43 milliards d’euros pour 2022. « Quelles que soient les estimations, [il] dépassera les dépenses totales estimées des pays membres de l’UE pour les réfugiés (27,3 milliards d’euros) pendant les deux années de crise des migrants en 2015-2016 », souligne l’institution, dans un rapport de décembre.

Cette générosité n’a pas manqué de faire apparaître un double standard. « Il y a une hiérarchie géographique très nette parmi les réfugiés », reconnaît Mme Wihtol de Wenden. Blancs, chrétiens, européens : les Ukrainiens ont, selon elle, révélé une forme d’« ethnicisation sélective de l’accueil ».

Le profil de ces réfugiés est aussi atypique : il s’agit à 90 % de femmes et d’enfants, les hommes de 18 à 60 ans n’ayant pas le droit de quitter le pays en raison de la loi martiale. Ces exilés seraient en outre plus nombreux à avoir fait des études supérieures (71 % selon des données de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile et de l’Organisation de coopération et de développement économiques), comparé à d’autres flux de réfugiés et même à la population ukrainienne.

D’ores et déjà, leur intégration sur le marché du travail s’est amorcée de façon beaucoup plus rapide que pour d’autres réfugiés. « Il y a encore beaucoup d’incertitude sur les chiffres mais de nombreux pays sont autour de 25 % à 30 % de taux d’emploi, ce qui est très élevé », remarque Jean-Christophe Dumont, expert OCDE des migrations internationales.

Appui des diasporas

Les déplacés d’Ukraine ont pu s’appuyer sur l’existence de diasporas. Avant la guerre, 1,35 million de leurs compatriotes se trouvaient déjà dans l’UE, principalement des migrants économiques, à l’image des « badante » (aides à domicile pour personnes âgées) en Italie, pays où la communauté ukrainienne était, avant l’invasion, la plus importante d’Europe occidentale, avec 250 000 personnes.

Cette situation, associée à un faible niveau de maîtrise de la langue des pays d’accueil et au manque de solution de garde d’enfants, explique que les emplois occupés en premier lieu par les réfugiés ukrainiens soient peu qualifiés et le plus souvent à temps partiel. Dans une étude de janvier, l’OCDE notait qu’en Espagne, les exilés se concentrent dans les secteurs de l’hospitalité et de la construction. Au Royaume-Uni, on les retrouve d’abord dans l’hôtellerie-restauration. « Il y a un déclassement important et il n’est pas sûr que ces emplois suffisent à stabiliser la situation des personnes », complète M. Dumont.

D’après une enquête du HCR, en septembre, seuls un quart des réfugiés louaient un logement par eux-mêmes, dans un contexte d’offre insuffisante et de prix élevés dans de nombreux pays d’accueil. Et 47 % déclarent pour principale source de revenus des prestations sociales ou une allocation de subsistance.

Une écrasante majorité (81 %) dit aussi vouloir regagner son pays à terme. Une partie effectue régulièrement des allers-retours pour retrouver leur époux, parents et enfants restés en Ukraine, puisque environ 80 % des familles ont été séparées par la guerre. Ce mouvement pendulaire se double d’une autre spécificité : les autorités ukrainiennes ont maintenu un lien « très fort » avec leur population. « Souvent, les réfugiés fuient l’oppression de leurs propres autorités. Là, c’est très différent, souligne Mme Goyer, du HCR. Kiev veut faire les choses bien pour favoriser leur retour le moment venu. » Quand les infrastructures ont été ciblées, le gouvernement leur a notamment recommandé de rester dans leur pays d’accueil.

« Sentiments mitigés » au quotidien

Reste que les déplacés sont de moins en moins certains de pouvoir rentrer un jour. La guerre se prolongeant, une intégration plus pérenne devient un enjeu croissant, alors que le dispositif de protection temporaire doit prendre fin en mars 2024. « L’accès aux cours de langue, la reconnaissance des compétences professionnelles et l’accès à la garde d’enfants sont les principaux obstacles à surmonter à cet égard », souligne le HCR. De même que la bonne scolarisation des enfants, qui représentent 40 % des exilés.

Les difficultés que ces Ukrainiens rencontrent au quotidien expliquent la distorsion entre leur insertion, globalement bonne et rapide, et leur propre perception, plus nuancée. D’après l’enquête en ligne Voice of Ukraine menée en janvier par l’institut de sondage Kantar Public, 62 % d’entre eux sont satisfaits de l’aide que leur apporte l’UE. « On s’attendait à un chiffre plus élevé. Ils ont des sentiments mitigés sur la vie quotidienne dans l’UE, relève Yves Fradier, directeur des grandes enquêtes de Kantar Public. Par exemple, 55 % trouvent difficile ou très difficile de voir un médecin, un tiers ne se sentent pas ou pas du tout intégrés, et plus d’un quart d’entre eux n’ont aucun ami [originaire] du pays d’accueil. »

Le succès de l’intégration est aussi un enjeu pour les pays d’accueil. « Il garantira que les réfugiés sont des contributeurs économiques nets », c’est-à-dire qu’ils rapporteront plus de richesses qu’ils n’auront créé de dépenses publiques, insiste la Banque de développement du Conseil de l’Europe. « Accueillir 4 millions de personnes à l’échelle d’une population de 500 millions de personnes, cela soulève des défis mais cela ne met pas en péril les systèmes, insiste à son tour M. Dumont. Si cette crise peut nous aider à déconstruire le fantasme selon lequel les sociétés ont une capacité d’absorption maximale, ce sera positif. »

Faustine Vincent et Julia Pascual

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *