Filière bois : l’industrie qui gâche la forêt ?

Le One Forest Summit qui se déroule actuellement à Libreville réunit les acteurs internationaux sur un sujet épineux : quelles politiques d’exploitation et de conservation des poumons de la planète ?
- Sylvain Angerand ingénieur forestier et coordinateur des campagnes chez Canopée Forêts Vivantes, association française de protection des forêts.
- Alain Karsenty Chercheur au CIRAD, Département « Environnements et Sociétés »
- Philippe Delacote directeur de recherche à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement)
La préservation des forêts et leur exploitation est un enjeu de taille alors que nous consommons de plus en plus de bois pour nous chauffer, construire nos bâtiments, nos meubles ou tout simplement fabriquer notre papier. En 2018, selon la FAO, près de 4 milliards de m3 de bois ont été récolté pour satisfaire nos besoins mondiaux. Si le bois est un matériau écologique dont l’utilisation permet, entre autres, de prolonger le cycle de vie, sa production, elle, n’est pas forcément durable. En France, le bois offre par exemple une alternative écologique au béton et se trouve, de fait, de plus en plus prisé par les architectes.
Le poids de l’exploitation forestière dans les forêts tropicales
Avec 220 millions d’hectares de forêts, le bassin du Congo représente le deuxième massif forestier et le deuxième poumon écologique de la planète après l’Amazonie à travers dix-sept États dont le Cameroun, le Gabon, la République démocratique du Congo et le Congo. Alain Karsenty nous précise « le Gabon dispose d’un couvert forestier relativement intacte, très dense et qui absorbe du C02. Ce pays bénéficie de circonstances exceptionnelles, alors que beaucoup de pays en Afrique sont souvent très peuplés, la population du Gabon est d’un peu plus de 2 millions d’habitants, urbains pour la plupart. C’est un pays qui a une rente pétrolière et donc une paysannerie qui est très peu active, or le moteur de la déforestation en Afrique c’est la petite paysannerie, que ce soit pour faire du cacao, de la culture vivrière ou de l’huile de palme pour la consommation intérieure. Le problème c’est que le Gabon bénéficie peu des financements internationaux bas carbone, précisément parce qu’il a très peu de déforestation, or ces mécanismes ont été conçus pour des pays qui ont beaucoup de déforestation« . L’un des grands enjeux du One Forest Summit est l’instauration de crédits carbone ou de biodiversité qui permettraient de rémunérer les pays pour les efforts entrepris afin de protéger la forêt, Sylvain Angerand ajoute « cela fait une quinzaine d’années que l’on suit ce type d’outils et on constate que cela ne fonctionne pas bien. D’un point de vue climatique, ces crédits carbone sont censés représenter une valeur climatique, on se rend compte en réalité que c’est de la monnaie de singe. C’est-à-dire que que ces crédits carbone sont le plus souvent fictifs, une étude récente a montré que 90% des crédits carbone, de type REDD+, ne valent rien. Et puis cela détourne et focalise le débat uniquement sur des mécanismes de marché, alors qu’il y a de nombreux autres leviers, politiques et économiques, à mettre en place pour mieux protéger les forêts tropicales ». En même temps, il y a urgence à préserver les forêts, en un siècle l’humanité a abattu ou dégradé environ 80 % de ces forêt primaires, celles qui n’ont pas été exploitées par l’homme, Philippe Delacote complète « effectivement, c’est un phénomène qui est très important, essentiellement dans les zones tropicales. Cela a des impacts notamment en terme de réchauffement climatique car cela en fait une des sources majeures de gaz à effet de serre au niveau mondial, cela génère aussi des pertes de biodiversité importantes. Cela provoque aussi des impacts pour les populations locales, un article récemment sorti dans la revue Nature montre que la déforestation a un impact sur le régime des pluies au niveau local, sur l’occurrence de sécheresse et sur la vulnérabilité de ces populations ». Alain Karsenty ajoute « en RDC il y a une forte déforestation, et pour résoudre ce problème la finance carbone ne suffit pas. Il faut des réformes, sur le foncier, il faut transformer l’agriculture, il faut transformer les schémas énergétiques pour le bois de feu. Il faut aménager le territoire, il faut aussi pouvoir traiter des questions de démographie, notamment par l’autonomie économique des femmes, et cela c’est beaucoup plus difficile que de payer des crédits carbone« .
En Europe : vers une limitation des importations de bois tropicaux et une meilleure gestion de la ressource forestière européenne ?
Philippe Delacote nous précise « la France est un pays forestier important qui a des caractéristiques assez particulières en Europe. Si on compare avec les pays scandinaves, ce sont des forêts qui sont beaucoup plus diversifiées, avec notamment une forte présence de feuillus. C’est une forêt qui est d’un côté surtout d’exploitation dans le sud-ouest de la France et puis on trouve des forêts plus diversifiées, assez recouvertes de feuillus sur le reste du territoire. Les pays scandinaves ont des secteurs forestiers beaucoup plus industriels et donc avec des forêts souvent moins riches. Par ailleurs, il ne reste quasiment plus de forêt primaire en Europe car la déforestation remonte à quelques centaines d’années. En France le couvert forestier continue d’augmenter année après année ainsi que le stock de bois sur pied« , Sylvain Angerand ajoute « la forêt en France progresse, et cela est souvent source d’incompréhension dans le débat avec les forestiers. Si la forêt progresse en surface, elle ne progresse pas nécessairement en qualité, et ce qui est inquiétant c’est qu’elle stocke de moins en moins de carbone. Il y a trois raisons qui sont avancées par le conseil pour le climat, la première c’est une hausse de la mortalité, avec les premiers effets du changement climatique on a davantage de parasites, notamment sur des plantations d’épicéas menées après la guerre à des endroits qui n’étaient pas indiqués. La deuxième raison c’est une baisse de la production biologique, il fait plus chaud l’été et il y a plus de sécheresse, les arbres pour se défendre ferment les stomates dans leurs feuilles et donc absorbent moins de CO2. Enfin la troisième raison c’est que la récolte de bois augmente doucement, notamment en raison de la demande de bois énergie, plutôt que de s’ajuster à ce que pourrait donner la forêt ».
Références sonores
- Exploitation illégale au Congo, TV5 MONDE, Mai 2019
- Coupe Rase en France Les pieds sur terre, France Culture, sept. 2022
- Extrait du film «Astérix le domaine des dieux »
Références musicales
- Canopée, par Polo et Pan
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Tiphaine de RocquignyProduction
