Chloé Morin : « Les politiques sont trop faibles pour demander des efforts aux citoyens »
La politologue Chloé Morin lance un cri d’alerte face à l’affaissement du débat public. Et veut croire, contre vents et marées, que le pire n’est pas certain.
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Spécialiste de l’opinion à la Fondation Jean-Jaurès, Chloé Morin énumère les causes de notre malaise démocratique dans son dernier essai.
Bras d’honneur d’un ministre à l’Assemblée, défi TikTok contre la réforme des retraites, manifestations et blocages qui semblent se répéter à l’infini… Comment en sommes-nous arrivés là ? Dans On aura tout essayé… (Fayard, 400 p., 20,90 euros), la politologue Chloé Morin, ancienne conseillère à Matignon sous François Hollande (2012-2016), experte associée à la Fondation Jean-Jaurès et chroniqueuse à L’Express, énumère les causes de notre malaise démocratique. Institutions obsolètes, Etat impuissant, citoyens inaptes au compromis, médias paupérisés, responsables politiques menacés par l’inculture… Son réquisitoire, nourri d’entretiens avec une quarantaine d’interlocuteurs, d’Edouard Philippe à François Ruffin en passant par Philippe Martinez et Geoffroy Roux de Bézieux, n’épargne personne. Au-delà du diagnostic, implacable mais largement partagé, ce cri d’alerte d’une sociale-démocrate en détresse suggère quelques pistes, notamment institutionnelles, pour sortir du marasme. Entretien.
Les manifestations contre la réforme des retraites ont un air de déjà-vu : on pense au plan Juppé de 1995, au projet Woerth de 2010. La démocratie française vit-elle un jour sans fin ?
Chloé Morin : On a en effet un sentiment de déjà-vu. A force d’enchaîner les réformes des retraites, et même si chacune se veut définitive, on a l’impression que le sujet n’est jamais réglé. A chaque fois, les déficits persistent, et il faut remettre le travail sur le métier. Ce qui explique en partie le rejet du projet gouvernemental : les gens ne croient plus que les efforts demandés aujourd’hui seront les derniers.
La nouveauté dans la perception des citoyens par rapport aux cas que vous évoquez, c’est la transformation de notre rapport au travail, que le Covid a accélérée. Une partie de la population n’approuve plus la logique du « travailler plus pour gagner plus » portée par Nicolas Sarkozy en 2007. Elle aimerait travailler moins pour avoir plus de temps libre, quitte à perdre du pouvoir d’achat.
Une autre nouveauté, c’est peut-être la trivialisation de la vie publique, quand le député (LFI) Louis Boyard lance un « blocus challenge » à l’intention de la jeunesse…
La politique a pleinement intégré les codes des réseaux sociaux, mais aussi de l’entertainment, et donc les nouveaux outils du combat politique. Ces derniers ont leurs avantages, comme le fait de pouvoir s’adresser à un très grand nombre de personnes en quelques clics, mais aussi leurs inconvénients : faire tomber le débat public dans la vulgarité. Ce genre d’initiatives peut accentuer les fractures de la société et donner des responsables politiques, à qui il manque une forme de dignité, une image atterrante.
A l’Assemblée nationale, le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, a effectué deux bras d’honneur à l’intention du chef du groupe LR, Olivier Marleix, qui mentionnait sa mise en examen. Ce type de geste est-il inédit de la part d’un membre de l’exécutif ?
Un bras d’honneur lancé par le ministre de la Justice, cela n’est pas anodin. Ce geste s’inscrit hélas dans une longue liste d’invectives et d’injures. Ceci posé, et sans excuser en rien le geste, il est également important d’évoquer le sujet de fond qui était débattu, à savoir l’exemplarité des élus. L’opinion la demande, et c’est bien normal. Mais où doit-elle s’arrêter ? Si l’on suit la logique de certains, il faudrait rendre inéligibles les élus qui auraient un jour fait un léger excès de vitesse. Le principe de la justice est précisément de réintégrer à la vie sociale et civique ceux qui auront un jour été condamnés mais auront purgé leur peine. Il me semble que bannir des citoyens à vie ne devrait pas être un acte pris à la légère.
Après des semaines d’invectives à l’Assemblée et de manifestations dans la rue, le projet gouvernemental est sur le point d’être adopté, mais au prix de concessions qui risquent de limiter son efficacité pour combler les déficits… Finalement, on se dit « tout ça pour ça » ?
Oui, c’est beaucoup de drame pour une réforme qui d’un côté pourrait ne même pas atteindre ses objectifs financiers, et de l’autre désespérer ses opposants, qui auront mené un combat pour rien. Des deux côtés, il y aura une certaine frustration, alors qu’on a passé énormément de temps à débattre de ce sujet.
Emmanuel Macron se présentait comme un « révolutionnaire », mais il semble aujourd’hui le meilleur garant de l’ordre établi…
Macron a été élu sur une posture de réformateur disruptif. Avec cette loi, il se pose plutôt en réformateur classique. Finalement, il n’aura pas été un réformateur si différent des autres. Il a rempli la moitié de sa promesse : la réforme, mais sans vraie disruption. A travers ce projet, il ne joue pas seulement la trace qu’il laissera dans l’Histoire, mais sa capacité à réformer jusqu’en 2027. S’il l’abandonnait – ce que je ne crois pas du tout –, il n’aurait plus les moyens de gouverner, et la campagne présidentielle s’ouvrirait dès à présent.
Avec une Assemblée plus représentative que lors des précédentes législatures, des syndicats qui regagnent en influence, le débat démocratique n’a-t-il pas au moins regagné en vivacité ?
C’est vrai. Le problème, c’est qu’on ne sait pas transformer le débat en diagnostic partagé, puis en décisions audacieuses et en même temps relativement consensuelles. On débat, on se passionne pour la politique, on s’invective, mais tout ça n’a de sens que si, à la fin, l’échange débouche sur un accord majoritaire autour de solutions pour le pays. Je cite dans mon livre une remarque des enfants d’Edouard Philippe adressée à leur père : « Vous, les politiques, n’êtes pas capables de résoudre le problème des retraites, alors que toutes les données de l’équation sont archiconnues, alors comment voudriez-vous espérer relever le défi climatique ? »
Le mal français, c’est donc de briller dans l’analyse, mais de manquer du courage de décider ?
Le manque de courage est l’un des facteurs. Mais à mes yeux, le principal problème est ailleurs : les hommes politiques sont trop faibles. Ils se savent rejetés, voire détestés, par une grande partie de la population, et n’ont donc plus la capacité de demander aux citoyens des efforts, voire des sacrifices. Moins d’un an après sa réélection, Emmanuel Macron semble manquer de la confiance nécessaire pour entraîner le pays, alors que, sur le plan des institutions, il est parfaitement légitime…
Il faut donc changer nos institutions ? N’est-il pas risqué de modifier la Constitution, comme le montre l’exemple du passage au quinquennat, à la pertinence discutable ?
Si vous m’aviez posé la question il y a cinq ou dix ans, je vous aurais répondu que les institutions ne sont pas le problème. De multiples facteurs contribuent à nos difficultés. Mais il s’agit de l’un des seuls sur lesquels nous pouvons agir, à l’inverse par exemple du paysage médiatique, où la course à l’audience des chaînes d’information en continu et le fonctionnement même des réseaux sociaux contribuent à exacerber nos différences : le système médiatique est un marché comme un autre, et je ne vois pas vraiment comment enrayer la spirale destructrice à l’œuvre. Or, dans le domaine institutionnel, il y a des choses que nous pouvons faire.
La suppression du cumul des mandats a contribué à abaisser la classe politique en la déracinant en partie. Il ne faut peut-être pas le rétablir totalement, mais nous pourrions au moins faire bouger le curseur. Autre piste : l’articulation entre le pouvoir exécutif et législatif, et, dans le législatif, entre la majorité et les oppositions. On peut penser au retour au septennat, au découplage ou à l’inversion entre les élections présidentielles et législatives. On peut aussi donner au Parlement davantage d’initiative dans l’élaboration de la loi, au gouvernement, un peu moins, et conférer à celui-ci un moins grand contrôle sur le temps de débat parlementaire… C’est un nouvel équilibre dans le partage du pouvoir qu’il faut trouver.
Vous réclamez aussi que l’on fasse davantage de sondages et qu’on les exploite mieux. Mais la multiplication des enquêtes n’a-t-elle pas des effets pervers ? Par exemple la confusion entre opinion et vote, quand certains s’appuient sur les sondages pour affirmer que les Français rejettent la réforme des retraites…
Souvent, on se contente de dire, de manière assez paresseuse, que les sondages occupent trop de place dans le débat public, ce qui est vrai. Ils permettent de nourrir le commentaire des chaînes d’information en continu et des médias en général. Le problème, c’est qu’on les utilise mal et qu’on les lit de manière partielle, simplificatrice et décontextualisée. Un sondage dit le passé, il ne prédit rien. Beaucoup de responsables politiques se bornent à mimer ce que disent les gens, alors que les citoyens attendent d’eux une offre politique et des solutions. Je persiste à penser que, si on lisait correctement les sondages et que l’on en faisait un usage sain, leur nombre ne serait pas un problème.
Le rejet de la réforme des retraites, que vous évoquez, renvoie à la manière dont le débat est structuré : aujourd’hui, on vote avant tout « contre », et le président élu in fine n’a plus assez de force politique et de légitimité durable. Si bien que l’on peut contester sa politique au bout de quelques mois. La question qui se pose est donc la suivante : comment complète-t-on la démocratie représentative avec d’autres formes de participation entre deux élections ? La convention citoyenne peut être une solution parmi d’autres, même si elle a montré ses limites.
Votre livre s’intitule On aura tout essayé… Au contraire, la politique menée en France depuis des décennies ne se caractérise-t-elle pas par sa continuité ?
Le raisonnement derrière le titre, c’est : « On a essayé la droite, on a essayé la gauche, le ni droite ni gauche et on est toujours déçus, alors on va essayer autre chose. » Cet « autre chose » pourrait bien être le RN, même si rien n’est écrit et que je pense qu’une autre offre politique forte pourrait séduire. Dans de nombreux domaines, la différence entre la politique menée par la droite, la gauche et Emmanuel Macron est parfois très ténue. Les discours sont très différents, mais les véritables inflexions dans les actes ne sont pas si nombreuses que cela. On peut avoir l’impression que, depuis 2007, la droite n’a pas assez gouverné à droite, et la gauche pas assez à gauche. Les responsables interrogés dans le livre nous montrent d’ailleurs que sur le fond, on n’a pas tout essayé. Nous n’avons par exemple pas vraiment tenté le libéralisme que porte un David Lisnard, par exemple. Ou bien la politique très à gauche proposée par François Ruffin ou Fabien Roussel.
François Mitterrand a essayé de 1981 à 1983, mais l’expérience a tourné court…
Cela n’a pas duré assez longtemps pour que l’on parle d’une véritable tentative !
Finalement, on se dit à vous lire que le personnel politique, réfléchi, pondéré et soucieux du bien commun, n’est pas si médiocre que cela…
C’est un biais de mon livre : ceux que j’ai interrogés figurent parmi les meilleurs responsables politiques. Mon but, c’est avant tout d’établir un diagnostic de bonne qualité. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller interroger un très bon député, comme Guillaume Garot (PS) sur les déserts médicaux. Les gens se diront, je l’espère, qu’il y a encore des options sur la table, des responsables politiques qui réfléchissent vraiment.
Votre livre évoque l’affaissement culturel de notre personnel politique. Vous êtes nostalgique d’un âge d’or de la vie publique ?
Je fais attention à ne pas idéaliser le passé. Comme le dit Edouard Philippe, on ne retient de l’histoire que les grands hommes, ce qui crée une illusion d’optique. La médiocrité existait aussi sous De Gaulle ! Cela dit, aussi bien en ce qui concerne la qualité du débat public que le déficit de vision et le manque de leadership, je ne peux pas considérer la situation actuelle comme satisfaisante. Le débat public s’est technicisé à outrance, il y manque les références historiques et intellectuelles, au-delà du vernis que les uns et les autres peuvent mettre… Mitterrand disait qu’après lui, il n’y aurait que des comptables. Il n’avait pas entièrement tort.
Vous semblez un peu seule dans ce combat pour la nuance et la mesure du débat public. Vous voyez quand même des raisons d’espérer ?
Se sent-on jamais assez écouté… ? Je pense que les citoyens sont nombreux à être très désabusés, et en colère. Mais on peut aussi voir le verre à moitié plein : si vous êtes déçus, c’est que vous espérez encore quelque chose. L’élection présidentielle continue à mobiliser largement : on attend toujours beaucoup des politiques. Malgré la progression de l’individualisme, la tendance à la désolidarisation par rapport au destin commun, les gens veulent plus de Politique avec un grand P et moins de politique.
Certes, la trajectoire politique du pays est inquiétante, nous vivons un moment de dépression collective. Mais dans l’absolu, comme le dit un chef d’entreprise cité dans mon livre, par rapport aux autres pays il fait bon vivre en France. Nous avons une culture formidable, des atouts à faire valoir.
Samuel Dufay