Ces idées reçues qui nous trompent
Les fausses croyances sont légion et souvent tenaces. D’où viennent-elles et pourquoi y adhère-t-on ? Et, au fond, est-ce si grave d’être parfois crédule ?
Un dîner spaghettis entre amis. Le rituel, inchangé depuis qu’on sait préparer des pâtes : faire chauffer de l’eau, y plonger une poignée de sel, puis verser une larme d’huile d’olive. « Halte là ! s’exclame l’un des convives. Il ne faut jamais mettre d’huile dans l’eau des pâtes ! » Difficile d’y croire, au premier abord. Comment remettre en question ce qui nous a été inculqué depuis la petite enfance ? « L’huile dans l’eau des pâtes, j’ai toujours vu mes parents faire cela, ils devaient bien avoir une raison… » Mais eux, d’où la tenaient-ils, cette fâcheuse habitude ? De leurs parents ?
Il serait tellement plus aisé de ne pas accorder d’importance à cette contradiction, de ne pas s’interroger. Et pourtant, c’est vrai. Pour cette histoire de cuisine, un simple coup d’œil du côté des sciences suffit pour apprendre que l’on s’était jusqu’ici fourvoyé – l’huile n’est pas miscible dans l’eau. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ce que l’on tenait pour une certitude devient une hérésie. Le choc dépasse le cadre d’une simple recette : c’est tout un système de valeurs, de délicats équilibres qui jalonnent notre quotidien, qui s’effondre.
Ces fausses croyances sont celles que les gens développent avec certitude, alors qu’il n’existe pas de données empiriques qui peuvent les soutenir. Ce qui est singulier dans l’espèce humaine, ce sont les certitudes que l’on peut avoir, en l’absence de preuves pour soutenir ces croyances. Certains sont même prêts à se donner la mort pour elles !Le chercheur Thierry Ripoll
Si cette « vérité » n’est plus, combien d’idées reçues peuvent, elles aussi, « tomber » ? Faut-il donc réexaminer tout ce qui semble acquis, pour ne plus se laisser berner ? Les convictions bien ancrées qui se révèlent un beau jour erronées sont légion. À la différence de la fake news – qui est une « fausse nouvelle » (née à dessein ou non) ayant directement trait à l’information –, l’idée reçue traîne dans l’air du temps, par tradition, dans tous les domaines de la vie courante.

Marseille, essayiste et conférencier. Dernier livre paru : « Pourquoi croit-on ?
Psychologie des croyances » (Éditions Sciences humaines, 2020).
Chercheur en psychologie cognitive à l’université Aix-Marseille, Thierry Ripollse consacre à ce phénomène depuis des années et, tel un détective, traque la diffusion et la propagation des idées reçues pour en mesurer le cheminement dans nos cerveaux et dans nos âmes. Auteur de Pourquoi croit-on ? Psychologie des croyances (Éditions Sciences humaines, 2020), il décortique ce que celles-ci disent de nous : « Ces fausses croyances sont celles que les gens développent avec certitude, alors qu’il n’existe pas de données empiriques qui peuvent les soutenir. Ce qui est singulier dans l’espèce humaine, ce sont les certitudes que l’on peut avoir, en l’absence de preuves pour soutenir ces croyances. Certains sont même prêts à se donner la mort pour elles ! »
Pas besoin de voir pour croire
Pas besoin de voir pour croire. Pour se propager, l’idée reçue répond à plusieurs exigences. Elle doit tout d’abord nous correspondre : on doit l’entendre fréquemment (la répétition fait foi), elle doit apparaître comme évidente, être facile à accepter, conforme à notre façon de penser, et doit être associée à des anecdotes. Le coup de grâce est ensuite asséné par les autres : ces évidences se diffusent par la confiance (« mon ami/mes parents/mes collègues me l’ont assuré ») et par l’effet de groupe (« si tout le monde en est persuadé, c’est donc nécessairement que c’est vrai »).
Prenons l’exemple communément admis qu’« un poil rasé repousse plus épais » : on l’entend depuis toujours (sans avoir jamais eu vent du contraire), tout le monde l’affirme (les amis, les publicités à la télévision), et c’est logique d’ailleurs, car on le voit sur la barbe des hommes (en voilà une « preuve scientifique » !), et il en va de même avec la taille des végétaux (l’analogie intervient souvent dans nos croyances).
Emballé, c’est pesé : l’ouï-dire devient une certitude. Et pourtant… Selon Thierry Ripoll, plusieurs déterminismes conduisent à ces croyances. Les premiers sont du ressort du cognitif : chaque individu est caractérisé par un mode de traitement de l’information, intuitif (rapide, lié à la mémoire, à l’association d’idées, sans analyse logique ou précise de l’information dont on dispose) ou analytique. Cela les prédispose – ou non – à croire : les individus plus intuitifs sont plus crédules.
Ainsi, posons un énoncé : « Si une raquette et son jeu de balles coûtent 11 euros, et que la raquette coûte 10 euros de plus que les balles, combien coûtent les balles ? » Intuitivement, on répond ce qui apparaît comme une évidence : 1 euro. Ceux qui analysent davantage ne tombent pas dans le piège et donnent la bonne réponse : 0,50 euro. « Ces deux modes de fonctionnement, intuitif et analytique, coexistent dans le cerveau de tout le monde. Mais, chez chaque personne, l’un d’eux prédomine, précise le spécialiste. Tout est une affaire de posture. Si on veut se comporter de manière analytique, on ne va pas se fier à son intuition ; et cette capacité s’accroît avec le niveau d’études. C’est essentiellement vrai dans les professions scientifiques ou chez les journalistes, qui sont tenus de vérifier les informations, les sources… »
À la recherche de l’effet placebo
Mais tout n’est cependant pas aussi binaire que cela : des facteurs externes jouent également sur notre capacité à nous faire berner par une croyance erronée. Ainsi, les déterminismes psychologiques, comme le stress, « boostent » le système intuitif : on a plus de probabilités d’accorder du crédit à une information fausse dans ce type de contexte. En période de crise économique, de guerre, de Covid, le niveau de croyance s’accroît en effet énormément. De même, « le sentiment de contrôle sur notre vie influe sur notre capacité à adhérer à une idée reçue : si on a un cancer, ce sentiment diminue, et le système intuitif prend le contrôle, nous rendant de fait plus vulnérable à une fausse information. C’est d’ailleurs comme cela que l’on peut tomber dans une dérive sectaire », analyse le professeur de psychologie. Et d’ajouter à la liste des raisons qui nous poussent à croire la « pression temporelle » (en situation d’urgence, nous n’avons pas le temps de raisonner, et nous nous fions à notre intuition), et notre propension à parvenir aisément à la conclusion alors que nous ne disposons que de très peu d’informations – de nombreuses croyances populaires sont provoquées par ce biais des conclusions hâtives : il en va ainsi des « coupeurs de feu », ces personnes qui auraient le pouvoir d’atténuer les douleurs liées aux brûlures en les effleurant. « Des centaines de milliers de Français croient en leur existence et pensent même que les hôpitaux publics emploient ces prétendus “spécialistes” pour soulager les patients. Mais c’est faux ! Les médecins se contentent de dire aux malades qui y croient qu’ils peuvent essayer s’ils le souhaitent, en misant ainsi sur l’effet placebo. L’information a été transformée, et nombreux sont ceux qui se le tiennent pour dit », raconte Thierry Ripoll, qui se décrit comme « sceptique par nature ».
Il faut aussi tenir compte de la faculté à accepter – ou non – du non-sens et de l’aléatoire. En effet, confrontés à des situations dénuées de signification, les individus qui n’acceptent pas le non-sens seront davantage crédules. Pour ceux qui sont convaincus que l’incendie de Notre-Dame de Paris ne peut pas être le fait d’une erreur bénigne, les théories complotistes viennent en renfort : elles sont les seules à même de redonner du sens à ce qui n’en a pas. « Nombreux sont ceux qui, ne supportant pas l’intervention du hasard, vont développer des théories complotistes ou religieuses, telles que “l’Univers est le produit d’une intention”. Mais les croyances n’ont, pour autant, rien de pathologique : elles sont naturelles. Le cerveau humain perçoit le monde, mais il ne peut pas en comprendre toutes les causalités : lorsqu’il veut rendre intelligible ce qui ne l’est pas, il plaque une croyance. »
Rassurantes croyances
Mais est-ce finalement si néfaste que ça de croire en une idée reçue ? Non, cela ne l’est pas nécessairement : comme le montrent les images cérébrales, celle-ci a une dimension anxiolytique colossale : en un mot, elle apaise ! Quand il y a une croyance, on observe dans le cerveau une atténuation des processus qui conduisent à la souffrance psychologique. « Le cortex cingulaire antérieur est plus actif quand il y a une absence de sentiment de contrôle de sa vie, ou quand il y a des informations contradictoires ; en revanche, évoquer par exemple le nom de Dieu atténue cette activité cérébrale : la personne est apaisée. La croyance est utile, car elle contribue à l’équilibre psychique. Il est difficile d’y renoncer, quelle que soit la nature des informations dont on dispose », résume Thierry Ripoll.
La croyance est utile, car elle contribue à l’équilibre psychique. Il est difficile d’y renoncer, quelle que soit la nature des informations que l’on a.Thierry Ripoll
Croire en des idées reçues peut donc parfois rassurer et même dans certains cas être bénéfique, comme lorsqu’un toxicomane dit avoir rencontré Dieu et s’arrête du jour au lendemain définitivement de prendre de la drogue… Mais le spécialiste en psychologie cognitive met malgré tout en garde contre les fausses certitudes : « Quand une croyance est infondée (“Dieu existe-t-il ?”), on peut peut-être avoir raison, mais il y a de fortes probabilités que la croyance soit fausse : on se trompe donc dans l’appréciation du réel, ce qui nous place en mauvaise posture pour prendre les décisions adéquates ou se comporter de manière optimale… »
Et cela peut se révéler dangereux pour l’individu et la société dans laquelle il vit : « Un croyant a plus tendance à se placer sous l’autorité d’un guide, d’un gourou, et subir une annihilation complète de l’esprit critique au prétexte que celui auquel il est soumis détient la connaissance. Ce qui peut, bien sûr, arriver aussi à des gens intelligents… »
Des jeunes encore plus crédules que leurs aînés
Le contexte politico-économique joue également un rôle prépondérant : dans une société où on se perçoit comme une victime (du chômage, de la précarité…), les croyances infondées rassurent. De fait, notre société est très anxiogène, notamment pour les jeunes, qui souffrent de la situation économique, de l’actualité géopolitique, de la crise environnementale… Ce contexte contribue à accroître le niveau de croyance, et les 11-24 ans sont les premiers touchés.
Selon une enquête commandée à l’Ifop par la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation Reboot et réalisée auprès de jeunes Français de cette classe d’âge, ils sont 1 sur 6 à penser que la Terre puisse être plate plutôt que ronde, ou encore 1 sur 4 à douter de la théorie de l’évolution. Ce niveau de crédulité chez les jeunes, plus important que chez leurs aînés, est fortement lié au complotisme et à l’usage des réseaux sociaux : ils croient ce qu’ils voient, et ce qu’ils voient est souvent n’importe quoi. L’étude montre d’ailleurs que les 41 % des sondés qui utilisent TikTok comme moteur de recherche considèrent qu’un « influenceur qui a un nombre important d’abonnés est fiable ».
À qui et à quoi se fier, alors ?
Dès lors, il faut se demander ce qu’est une source fiable. Car, en tant qu’être humain, il n’est pas de notre compétence de valider : « À moins d’être un grand spécialiste, qui a les moyens de prouver que la vie est apparue il y a 3,5 millions d’années ? Pourtant, beaucoup estiment détenir cette connaissance, qu’ils n’ont pas les moyens de confirmer par eux-mêmes. Qui peut affirmer qu’il sait que la Terre est ronde car il l’a vue ? La plupart de nos connaissances sont des croyances, qui dépendent de la confiance accordée à ceux qui nous les délivrent : tout repose sur elle. Si on ne croit plus les scientifiques ou les journalistes, comme beaucoup de citoyens aujourd’hui, cela sème un grand trouble : “On ne peut pas savoir.” », déplore Thierry Ripoll.
À l’heure des réseaux sociaux, le sujet est majeur : qui est digne de confiance aujourd’hui ? Car si on ne peut pas valider soi-même, il faut trouver la bonne source. Alors, Internet ? Quasiment impossible : d’après Europol, l’agence européenne de police criminelle, 90 % du contenu en ligne d’ici à 2026 sera produit par des intelligences artificielles, laissant la porte ouverte à toute sorte de désinformation. On le voit déjà aujourd’hui avec l’outil conversationnel ChatGPT : les contenus qu’il engendre sont conçus à partir d’une recension des articles glanés sur le Web.
En somme, plus il y aura de contenus erronés diffusés en ligne, plus la désinformation gagnera du terrain. Il faut donc plus que jamais être vigilant, comme le souligne… ChatGPT : « Même si Internet est un outil puissant qui peut aider à élargir les perspectives et déjouer les idées reçues, il incombe à chaque individu de faire preuve de discernement et de jugement pour naviguer dans l’océan d’informations disponibles en ligne. Il est donc important de pratiquer la pensée critique et de vérifier la véracité des informations avant de les accepter comme vérité. » Si c’est l’intelligence artificielle qui le dit !