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Mégabassines : des militants, paysans et citoyens du monde entier rejoignent la lutte

SAINTE-SOLINE – Il a fallu attendre la mi-journée pour que les premiers affrontements éclatent, autour de la réserve d’eau contestée en construction à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, ce samedi 25 mars.

Un long cortège avait commencé à défiler en fin de matinée, « probablement environ 25 000 selon les organisateurs – le collectif d’associations  Bassines non merci », le mouvement écologiste des Soulèvements de la Terre et la Confédération paysanne. Plus de 3 000 gendarmes et policiers ont été mobilisés par les autorités, alors qu’« au moins un millier » d’activistes violents étaient attendus par les autorités.

La manifestation, interdite comme la dernière qui avait donné lieu à des affrontements à l’automne, a convergé vers la « bassine » de Sainte-Soline, surnom donné par leurs adversaires à des réserves d’eau en construction dans la région pour l’irrigation agricole.

À l’approche du chantier, les affrontements ont éclaté rapidement entre forces de l’ordre et manifestants, avec des jets de projectiles et des tirs de mortier auxquels policiers et gendarmes ont riposté avec des gaz lacrymogènes et le canon à eau. Des véhicules de police ont aussi été filmés en train de brûler

La « bassine » de Sainte-Soline et celle qui fonctionne déjà à Mauzé-sur-le-Mignfont font partie d’un ensemble de 16 retenues, d’une capacité totale d’environ six millions de mètres cubes, qui doivent être construites dans le cadre d’un projet porté depuis 2018 par une coopérative de 450 agriculteurs, et soutenu par l’État.

Il vise à stocker de l’eau puisée dans les nappes superficielles en hiver, afin d’irriguer les cultures en été quand les précipitations se raréfient. Ses partisans en font une condition de la survie des exploitations agricoles face à la menace de sécheresses récurrente

Les opposants dénoncent, eux, un « accaparement » de l’eau par « l’agro-industrie » à l’heure du changement climatique, et réclament un moratoire sur leurs constructions pour lancer « un vrai projet de territoire » sur le « partage de l’eau »

MCD

Des activistes du monde entier se mobilisent pour soutenir la lutte contre les mégabassines, qui se tiendra du 25 au 26 mars dans le Marais poitevin.

Chili, Canada, Colombie, Mali. Des militants du monde entier sont actuellement en France pour soutenir le collectif Bassines non merci dans sa lutte contre les mégabassines et pour un juste partage de l’eau. Invités à l’Assemblée nationale le 22 mars, quelques jours avant la mobilisation du 25 et 26 mars dans les Deux-Sèvres, ils ont détaillé les problématiques auxquelles ils font face dans leurs pays. Au Chili par exemple, les premières mégabassines ont été construites il y a trente-cinq ans afin d’irriguer les plantations d’avocats. « Ces retenues sont l’occasion de questionner notre rapport à l’eau et à la nature. De proposer un nouveau projet de société où cette ressource deviendrait un bien commun », explique Manuela Royo, historienne et avocate chilienne, membre du collectif Modatima.

Le Chili est en effet l’unique pays du monde où l’eau est privatisée. « Les fleuves, les rivières, tout est propriété privée. L’eau s’échange sur un marché où le profit prime », poursuit Manuela Royo. Plus au nord de l’Amérique latine, à cheval entre la Colombie et le Venezuela, le peuple indigène Yukpa est menacé de disparition, car son territoire est dévasté par l’exploitation minière. « Les rivières sont polluées par ces mines et les poissons disparaissent. Nous ne pouvons plus pêcher et sommes obligés d’aller en acheter », témoigne Juan Pablo Gutierrez, professeur d’études décoloniales, délégué international de l’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC) et du peuple indigène Yukpa.

es activistes du Chili, Canada, Colombie et Mali ont été reçus à l’Assemblée nationale le 22 mars.

Les conséquences de ces bouleversements ne sont pas uniquement matérielles, elles sont aussi spirituelles. « Pour nous, l’eau relève à la fois du tangible et de l’intangible. Sans rivières, les femmes ne peuvent plus parler à l’esprit de l’eau. Et toute une nouvelle génération ne pourra pas apprendre nos traditions. Nous sommes en pleine destruction physique et culturelle. »

Les puits asséchés et pollués par les multinationales

Au nord du continent, au cœur du Canada, la nation mohawk subit les mêmes logiques extractivistes polluantes, notamment avec l’exploitation de mines et la construction de gigantesques pipelines. « Nous sommes également confrontés aux manipulations des compagnies comme Nestlé, qui pompe de l’eau dans les nappes phréatiques et la revend ensuite, s’accaparant un bien qui devrait être commun », explique Layla Staats, activiste mohawk et réalisatrice du film Blood and water (Le sang et l’eau), qui raconte les liens entre la nation mohawk et l’eau.

Un avis partagé par le Malien Massa Koné, paysan et coordinateur NOVOX Afrique, un réseau de luttes sociales. Il assure que dans son pays « aucune norme ne limite l’utilisation de l’eau par les multinationales ». Après avoir pompé et pollué les fleuves, ces grandes entreprises s’attaquent désormais aux nappes phréatiques, asséchant les puits des populations rurales. Une problématique que peinent à comprendre les citadins. « Les politiques promettent de tout faire pour assurer la distribution de l’eau au robinet. Mais il n’y pas que l’eau qu’on boit, il y a aussi celle qu’on utilise pour la culture, pour les animaux. Celle-ci est de plus en plus polluée. »

Des militants italiens ont prévu de se joindre à la manifestation contre les mégabassines du 25 et 26 mars.

Se réunir pour mieux lutter

Pour l’Europe, Ercan Jan Aktaş, sociologue et militant écologiste kurde, est venu dénoncer la mainmise de la Turquie sur l’eau via la construction de barrages. « L’État planifie ces projets depuis la capitale, mais n’a jamais consulté les populations rurales ou urbaines, les municipalités ou les organisations de la société civile », s’indigne-t-il. Ces immenses réservoirs construits sur l’Euphrate et le Tigre sont aussi utilisés par Ankara comme des armes contre les peuples syriens et irakiens, puisque le gouvernement peut « couper les vannes » à son bon vouloir, assure Ercan Jan Aktaş.

Ces militantes et militants vont profiter de leur passage en France pour échanger des conseils et bonnes pratiques afin de mieux lutter. « Nous devons nous réunir ensemble pour porter une seule voix. Car il ne s’agit pas d’un problème isolé sur un seul territoire, tout est connecté », dit Layla Staats. Ils aimeraient également pousser à l’adoption d’une législation internationale sur l’eau, alors que se tient à New York du 22 au 24 mars la première Conférence des Nations unies sur l’eau depuis près de cinquante ans.

Alors que les alertes sur le front de l’environnement continuent en ce début d’année, nous avons un petit service à vous demander. Nous espérons que 2023 comportera de nombreux progrès pour l’écologie. Quoi qu’il arrive, les journalistes de Reporterre seront là pour vous apporter des informations claires et indépendantes, tout au long de l’année.

Laury-Anne Cholez sur Reporterre

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