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« Aider les démocrates russes en exil à s’organiser est dans l’intérêt des Européens »

Face à la répression implacable qui paralyse l’opposition interne en Russie, certaines personnalités en exil tentent de s’unir pour mobiliser et contribuer à une alternative politique. Le défi est à la mesure de l’enjeu : faire le lien entre l’extérieur et l’intérieur, souligne Sylvie Kauffmann, éditorialiste, dans sa chronique.

L’élégance stricte et sobre du tailleur-pantalon noir d’Evguenia Kara-Mourza, dans le hall de l’hôtel parisien où je la rencontre ce lundi 20 mars, tranche avec l’amoncellement d’ordures qui pourrissent à l’extérieur. La réforme des retraites est, à vrai dire, très loin de ses préoccupations ; son mari, l’opposant russe Vladimir Kara-Mourza, 42 ans, est actuellement jugé à Moscou pour « haute trahison », accusé d’avoir critiqué le pouvoir russe lors d’événements publics à l’étranger. Il risque vingt ans de prison.

Ouvert le 13 mars, son procès vient d’être reporté au 28 en raison de la dégradation de son état de santé, dont la fragilité n’est pas tout à fait fortuite : il a survécu à deux empoisonnements, en 2015 et en 2017, avant celui de son ami Alexeï Navalny, lui aussi emprisonné. Le couple Kara-Mourza avait mis au point une répartition des tâches : à lui le travail politique, à elle la protection de la famille. Vladimir était proche de Boris Nemtsov, leader de l’opposition assassiné à Moscou en 2015. Prudemment, Evguenia s’est exilée avec leurs trois enfants aux Etats-Unis ; Vladimir faisait des allers-retours.

Depuis son arrestation en avril 2022, il n’y a plus de retours. Evguenia a repris le flambeau, au sein d’une ONG engagée dans la construction de la démocratie, la Fondation Russie libre. A Paris, elle est venue participer à une réunion de représentants de mouvements démocratiques russes en exil qui s’est tenue lundi, à huis clos, sous l’égide du président de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Tiny Kox.

Un effort de coordination

Ce discret événement est intéressant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il traduit un effort de coordination de plusieurs personnalités de l’exil russe. La diaspora de Russie est notoirement divisée – c’est presque une tradition, perpétuée à travers les âges et les chaos de la vie politique russe. Mais la répression implacable en Russie et la guerre en Ukraine accentuent la pression sur ces personnalités. Si l’opposition biélorusse en exil a pu s’unir, pourquoi pas les Russes ? Parmi les opposants réunis lundi figuraient l’ex-oligarque emprisonné par Poutine Mikhaïl Khodorkovski, le champion d’échecs Garry Kasparov, l’économiste Sergueï Gouriev, directeur de la recherche à Sciences Po, proche de Navalny, et les anciens députés Gennady et Dmitri Goudkov.

Evguenia Kara-Mourza récuse le postulat d’un soutien massif de la population russe à la guerre de Vladimir Poutine. « Il est injuste, affirme-t-elle, de dire que seuls sont opposés au régime ceux qui sont en prison ou en exil. La vérité, c’est qu’il n’y a pas en Russie de possibilité d’exprimer son opposition sans s’exposer au danger », qui va de quinze ans d’emprisonnement à la privation des droits parentaux – voire les deux. L’augmentation, en Russie même, de l’audience des médias russes indépendants, comme Dojd TV, qui ont émigré en Europe avec la guerre mais continuent de diffuser en ligne, le succès des connexions VPN pour contourner les blocages sur Internet et l’activité sur les réseaux sociaux témoignent du refus de la propagande officielle par une partie non négligeable de la société.

Et puis, il y a les centaines de milliers de Russes qui ont quitté leur pays ces dernières années, auxquels se sont ajoutées, en 2022, d’autres centaines de milliers de gens qui ont fui la guerre et la mobilisation. Dispersés géographiquement – à Istanbul, Riga, Erevan, Tbilissi, Londres, Berlin et ailleurs –, ils sont relativement homogènes socialement, jeunes et qualifiés. Ces élites intellectuelles dont le monde a été bouleversé pourraient constituer un énorme vivier pour l’opposition, pour peu qu’elle sache le mobiliser. Le défi est à la mesure de l’enjeu : faire le lien entre l’extérieur et l’intérieur.

L’autre élément significatif de cette réunion est l’appui du Conseil de l’Europe, dont la Russie a été exclue en raison de son agression de l’Ukraine mais qui s’était engagé à maintenir le dialogue avec la société civile russe. A Paris, à Bruxelles et dans d’autres capitales européennes, des contacts établis vont dans le même sens. Mikhaïl Khodorkovski et son équipe se trouvaient en février à la conférence de Munich sur la sécurité.

Car, si certains, comme le président Emmanuel Macron, refusent de raisonner en termes de « changement de régime » à Moscou et jugent inimaginable qu’« une solution démocratique émerge de la société civile russe présente sur place », comme il l’a confié à la presse à son retour de Munich, d’autres pensent, au contraire, qu’il faut préparer l’avenir sans exclure le scénario de l’effondrement du régime. « L’enjeu n’est pas celui de la succession mais celui de la transition », souligne la chercheuse au CNRS Marie Mendras, spécialiste de la politique russe, qui travaille sur ces questions ; la préparation d’une alternative politique aurait le mérite de contrer un autre scénario, celui de l’éclatement de la Fédération de Russie.

Le chemin sera long. La politologue russe Ekaterina Schulmann vit à Berlin depuis dix mois, invitée par la Fondation Robert Bosch, et garde le contact avec la Russie grâce à son rendez-vous hebdomadaire très suivi sur YouTube. Elle observe une société civile de plus en plus active dans les médias indépendants et l’organisation de plates-formes d’assistance matérielle, juridique, professionnelle pour les exilés ou les candidats à l’exil. « Cela, on sait faire, dit-elle. On est moins bons sur l’organisation politique. C’est pour cela que nous avons de bons avocats et de mauvais juges. »

Il y a donc une logique à ce que les Européens soutiennent les médias russes indépendants et accompagnent les efforts des démocrates en exil et de leurs ONG : aider les démocrates russes en exil à s’organiser est dans leur intérêt. « Tant qu’elle sera totalitaire, la Russie restera un danger pour elle-même et pour ses voisins », résume Evguenia Kara-Mourza. Quand la Russie se réveillera, mieux vaudra être prêt.

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