Le nombre de vols en jet privé atteint des records en France et en Europe

La fin de la pandémie de Covid-19 a rapidement fait volatiliser tous les espoirs en matière d’environnement. Le monde d’avant devait être un mauvais souvenir, il est finalement revenu, en pire. Ainsi en témoigne le trafic aérien et plus précisément en jet privé : des privilégiés multiplient les vols pas toujours nécessaires pour leur business ou loisirs, émettant des quantités disproportionnées de gaz à effet de serre par rapport au citoyen moyen
Après une pause du trafic aérien suite à la gestion de la pandémie de Covid-19, la relance des activités économiques, du tourisme et le soutien financier au secteur de l’aviation ont rapidement permis de retrouver des niveaux comparables à 2019.
Le trafic mondial de passagers aériens a augmenté de façon quasi ininterrompue depuis les années 1980 jusqu’à la pandémie de COVID-19. En 2019, l’aviation représentait 2,5 % des émissions mondiales de CO2e, en progression de 3,3 % par an depuis 2010 (GIEC, 2022). En 2021, l’aviation représentait plus de 2 % des émissions mondiales de CO2 en 2021 (AIE, 2022). Des émissions qui devraient s’envoler selon l’Agence européenne pour l’environnement qui précise que les plus fortes augmentations d’émissions de gaz à effet de serre (GES) jusqu’en 2030 sont prévues dans le secteur de l’aviation (European Environment Agency, 2022).
2 à 3 % des émissions de CO2e c’est comparable au trafic maritime mais cela reste encore très inférieur aux 23 % de l’agriculture (principalement à cause de l’élevage).
En 2022, l’OACI (l’agence des Nations unies pour l’aviation civile) a adopté un objectif mondial à long terme : émettre zéro carbone en 2050, un défi qui serait atteint grâce à des technologies aéronautiques innovantes, des opérations de vol plus efficaces et l’utilisation de carburants aéronautiques durables.
Même objectif pour l’aviation d’affaires représentée par la National Business Aviation Association.
Et pour cause, les vols privés sont, de loin, les déplacements les plus émetteurs de CO2, le principal gaz à effet de serre à l’origine du réchauffement du climat planétaire. Selon l’association Transport and Environment, les jets privés sont 5 à 14 fois plus émetteurs de CO2 par passager que les vols commerciaux et 50 fois plus émetteurs de CO2 que le train.
Certains jets privés émettent jusqu’à deux tonnes de CO2 par heure ! A titre de comparaison, l’empreinte carbone d’un(e) Français(e) est de près de 10 tonnes CO2e par an (Carbone 4, 2022). Autrement dit, si vous faites un aller-retour Paris-Kiev en vol privé (6 h de vol au total), vous avez émis plus de CO2 qu’un(e) Français(e) moyen.
Greenpeace vient de rendre public un rapport qui constate et dénonce l’augmentation du nombre de vols en jets privés. Ainsi, le nombre de vols en jet privé a augmenté de 64 % en 2022 tandis que les émissions des jets privés ont plus que doublé entre 2021 et 2022, dépassant les émissions annuelles moyennes de CO2 de 550 000 habitants équivalents de l’Union européenne.
Sur les 572 806 vols en jet privé qui ont eu lieu dans l’UE en 2022, plus de la moitié (55 %) étaient des déplacements courts ou très courts, inférieurs à 750 km, qui auraient facilement pu être effectués en train.
L’étude, menée pour Greenpeace par le cabinet CE Delft, révèle qu’en dépit de la pandémie de Covid-19, des perturbations aéroportuaires et de l’augmentation des prix du carburant et de l’énergie, le trafic des jets privés a explosé au cours des trois dernières années en Europe, émettant plus de 5,3 millions de tonnes de CO2[1].
Ces données confirment une tendance générale : après un fort ralentissement du trafic aérien en 2020 et un boom de nouveaux utilisateurs de jets privés en 2021, cherchant à échapper aux restrictions sanitaires, le marché s’est stabilisé avec une croissance d’environ 6 % en 2021 par rapport à la période pré-covid en 2019. Des professionnels du secteur affirment même que les locations de jets privés représentent désormais environ 17 % des vols européens, contre 7% en 2019.
En 2022, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni sont les pays comptant le plus de vols en jet privé en Europe. Les trajets Paris-Londres (n°1) et Paris-Genève (n°3) font partie des itinéraires les plus sollicités par les jets privés… Malgré l’existence de liaisons ferroviaires de moins de 3h30, et de plusieurs allers-retours par jour.
L’Union européenne a pour objectif de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 1990 et de devenir neutre sur le plan climatique d’ici 2050 afin de contribuer à l’effort mondial de lutte contre le changement climatique. Certains États membres se sont fixé des objectifs plus ambitieux. Les Pays-Bas, par exemple, visent une réduction de 60 % des GES par rapport aux niveaux de 1990 (Rijksoverheid, 2023), et l’Allemagne vise une réduction de 65 % des GES par rapport aux niveaux de 1990 (Rijksoverheid, 2023).
La France, n°1 des émissions de CO2 générées par les jets privés dans l’Union Européenne
Quatre villes françaises sont dans le top 4 des 10 trajets européens les plus empruntés par les jets privés : Paris-Londres, Nice-Londres, Paris-Genève et Paris-Nice. Entre 2021 et 2022, le nombre de vols en jet privé au départ de la France a augmenté de 55 % et les émissions générées ont augmenté de 93 %. En 2022, la France est le pays comptant le plus de vols en jet privé dans l’UE et a généré 11 % des émissions des jets privés en Europe. Ces 84 885 vols, au départ de la France, ont émis 383 100 tonnes de CO2, soit les émissions annuelles moyennes (en CO2) de 38 310 résidents français.
Pour l’interdiction des vols en jets privés
En France, le groupe écologiste a déposé une proposition de loi visant l’interdiction des vols en jets privés qui va permettre d’ouvrir un débat important pour le réchauffement climatique. Mais il ne faut rien attendre d’un gouvernement qui déjà n’était pas enclin à travailler sur la simple “régulation” des jets privés, une proposition pourtant émise par le ministre chargé des transports Clément Beaune à l’été 2022.
Les jets privés et autres modes de transport de luxe ne sont actuellement pas réglementés dans l’Union européenne, alors même qu’il s’agit des modes de transport les plus polluants. Au niveau national, le précédent gouvernement d’Emmanuel Macron avait exempté les jets privés de l’interdiction des vols courts actée a minima dans la loi Climat et Résilience. En France, loin d’être interdits, les jets privés échappent donc pour l’instant aux maigres mesures d’encadrement du trafic aérien. Difficile, dans ce contexte, de donner du crédit aux annonces des ministres actuels sur la régulation de leur usage, d’autant plus que le Président Macron n’est pas un exemple sur ce sujet.
Pour Klara Maria Schenk, responsable de la campagne européenne Mobility for All de Greenpeace : « cet essor des vols en jet privé est un scandale, à l’heure où l’on demande aux citoyens de faire des efforts pour limiter leur consommation d’énergie. Le dernier rapport du GIEC est limpide : nous devons drastiquement réduire la consommation de combustibles fossiles pour éviter la catastrophe climatique. Plus de 60 % du pétrole utilisé dans le monde est destiné aux transports, la réduction immédiate des transports fonctionnant au pétrole est donc incontournable. Les jets privés, réservés à une minorité d’ultra-riches, ont des conséquences désastreuses sur le climat, sur l’environnement et sur la santé de toutes et tous. Il est temps de les interdire. »
Plusieurs pétitions ont été lancées pour exhorter la représentation nationale à voter en faveur de la proposition de loi (présentée le 6 avril 2023) visant à interdire les vols en jet privé, comme celles d’Agir pour l’Environnement et Attac qui recueillent déjà des dizaines de milliers de signatures. Toutefois, nous avons bien que très peu de pétitions font évoluer la législation.
Soulignons l’annonce du 4 avril 2023 de l’aéroport d’Amsterdam Schiphol qui interdira les jets privés sur sa plateforme aéroportuaire à compter de 2025-2026.
Pour la première fois, en 2022, plusieurs pays ont évoqué l’idée d’une réglementation des jets privés à l’échelle de l’Union européenne.
Si l’interdiction des jets privés semble légitime, force est de constater que l’offre en train reste largement insuffisante, longue et toujours de plus en plus chère.
Au-delà du symbole insoutenable des jets privés, c’est l’ensemble du trafic aérien qui doit être modéré si l’on veut diminuer les émissions du secteur d’ici 2030 selon l’ADEME. En France, l’explosion du trafic aérien est principalement due aux vols de loisir. En 2008, les Français prenaient l’avion pour motif personnel tous les 4 ans (0,27 fois par an), en 2018 c’était une fois tous les 2 ans (0,49 fois par an). Les solutions sont connues : fin des cadeaux fiscaux au secteur aérien, investissements dans le train (notamment de nuit), abandon des projets d’extension d’aéroport, loi Evin climat…
Notes
- L’analyse de CE Delft se base sur les données fournies par la société d’analyse de l’aviation Cirium. La recherche porte sur tous les vols privés au départ et à l’arrivée des pays européens sur une période de trois ans (2020 – 2022). Les vols sont ventilés par année, par itinéraire et par type d’avion. Certains types de petits avions de moins de trois places ont été exclus des données, car ils sont principalement utilisés pour les loisirs plutôt que pour les vols d’affaires ou privés. En outre, les vols à destination et en provenance d’aéroports n’ayant pas de code IATA, ainsi que les vols arrivant au même aéroport que celui d’où ils sont partis, ont été exclus. Les émissions de CO2 de tous les vols ont été calculées à l’aide de l’outil Small Emitters Tool d’Eurocontrol.