Cultiver l’eau ! Avec l’hydrologie régénérative
Cultiver l’eau mais pas la neige avec des canons ! C’est en quelque sorte le message de l’ingénieur agronome Samuel Bonvoisin[1] lors de sa conférence du 19 février dernier à Eurre (Biovallée, 26)[2]. Et c’est sans doute une bonne nouvelle. Au moment où le sujet surgit dans les esprits comme le lapin du chapeau. Nul doute que les plus jeunes trouveront motivation pour des métiers de la nature intéressants et qui ont du sens. Commençons par comprendre ce qu’il se passe.
L’agriculture intensive contre le cycle de l’eau
Alors que la quantité de pluie augmente légèrement, les précipitations deviennent rares et violentes, l’eau s’écoule directement à la mer et les réserves diminuent. La faute à la transformation des paysages.
Avec le remembrement depuis la dernière guerre, un million de kilomètres de haies ont été supprimés, ainsi que 80 000 mares pour permettre aux tracteurs d’être performants. Ce faisant, l’épaisseur moyenne des terres est passée de 23 centimètres à 15. La rétention d’eau s’en trouve fortement pénalisée puisque la matière organique retient jusqu’à vingt fois son poids. Surtout qu’avec la « politique du tout tuyau », l’évacuation s’en est trouvée renforcée. Dit autrement, cette modification des paysages a considérablement réduit l’évapo-transpiration de la végétation. Bref, on a tout fait pour réduire puis chasser l’eau alors que les 2/3 de la pluie ne viennent pas des océans (eau bleue) mais du cycle de l’eau à l’intérieur des terres (eau verte). Et en plus, malheureusement, la pluie qui tombe sur des sols secs ruisselle au lieu de pénétrer la terre.
Or l’eau verte tombe cinq à six fois avant de rejoindre l’océan. La sixième limite planétaire est dorénavant dépassée. C’est dire quelle est l’importance des paysages façonnés par l’homme dans le cycle de l’eau. Et c’est une bonne nouvelle puisqu’il peut remédier à cette dégradation.
L’hydrologie régénérative pour renverser la vapeur[3]
Car les écosystèmes peuvent retrouver leur autonomie, en s’adaptant et en modifiant leur environnement. En d’autres termes le stockage de l’eau est possible. Non pas avec des bassines, des aspersions et des gouttes à gouttes, ou des cuves gigantesques qui accaparent l’eau au détriment d’autrui, mais avec le paysage, grâce à la trilogie « hydrologie-agronomie-agroforesterie », l’hydrologie pour une gestion horizontale et l’agroforesterie pour une gestion verticale. Quatre principes sont mis en œuvre pour régénérer le cycle de l’eau : ralentir, répartir, infiltrer, stocker.
Si la sobriété est la solution d’adaptation dans l’immédiat, il est rassurant et même motivant de savoir que nous avons les moyens de renverser la vapeur, certes avec une PAC appropriée incluant la solidarité avec nos agriculteurs. Oui, mais de quelles façons ?
Nouveaux remembrements, nouveaux paysages, nouvelles techniques, nouveaux emplois, nouvelle économie ?
Avec l’hydrologie régénérative, les pistes sont multiples.
La plus évidente pour le néophyte, c’est celle des surfaces végétales, enherbées, décompactées, non travaillées, tels les pâturages tournants.
Si l’eau va des crêtes vers les vallées, ce n’est pourtant pas une fatalité. Avec la technique dite du « Keyline design », qui retient et répartit l’eau en suivant les courbes de niveau. Avec les « baissières » qui, elles aussi, suivent les courbes de niveau pour ralentir, répartir, infiltrer, stocker. Avec les « fascines », sortes de « baissières » sur les terrains en forte pente, et sur les terrasses qui demandent beaucoup de travail au départ mais sont très efficaces.
Les bassins d’infiltration et de stockage, sortes de mares, non étanches, contribuent aussi à ralentir, répartir, infiltrer, stocker l’eau.
La végétation régénère, elle aussi les sols, à nouveau plus humides pour mieux ralentir, répartir, infiltrer, stocker… ce qui invite à réfléchir au concept de « ville éponge », alternative au tout béton et tout goudron.
L’atmosphère, alors, dans un ensemble qui retrouve une bonne humidité (cycle de l’eau verte) participe activement à ralentir, répartir, infiltrer, et donc stocker l’eau.
Bref, face aux enjeux, s’adapter par la sobriété[4] n’est pas durablement la bonne réponse alors qu’il est possible de rêver à la fois à la restauration du cycle de l’eau avec celle des paysages et de la biodiversité.
Des rêves pour aller plus loin
Ce qui se fait déjà ailleurs, certes sous forme expérimentale ou exploratoire, est de nature à nous faire rêver pour aller plus loin.
L’agriculture syntropique expérimentée au Brésil consiste à utiliser les pluies de printemps pour produire le plus possible et stocker ainsi l’eau pour en conserver jusqu’aux sept huitièmes afin d’alimenter les cultures estivales.
Les « rivières volantes » qui existent encore en Amazonie, illustrent bien ce cycle évaporation, condensation, stockage, restitution.
Les paysages en forme de « boite à œufs » dont la rugosité consiste à faire varier la hauteur des différents végétaux pour que les vents ascendants se nourrissent de l’évapo-transpiration. C’est en quelque sorte une réhabilitation des bocages.
Les bactéries. Oui, bactéries, et aussi spores, champignons, pollens… Étonnant, et pourtant elles et ils sont là, en très grand nombre, au-dessus des forêts et de la végétation. Emportées dans les airs elles facilitent la condensation qui se transforme ensuite en pluies, en grêlons ou en flocons. Pour irriguer à nouveau la végétation.
Les plantes condensatrices, tel le lierre, se chargent alors d’aller désaltérer les grands arbres, racines, branches et feuillages. C’est un mécanisme très puissant car il vient doubler les effets de la pluie par elle-même.
Et, le « meilleur » pour la fin de cette liste, le Castor ! Peut-être le « roi » de l’hydrologie régénérative, décimé par l’homme depuis le début du XIXème siècle. Le castor ralentit, répartit, infiltre et stocke en construisant des barrages le long des rivières.
Ces différents acteurs ou mécanismes qui se combinent dans une dynamique vertueuse, permettent de dire que « la pluie provient du sol », que les plantes collaborent entre-elles et que l’agroforesterie fait du bien à l’hydrologie.
Dans le contexte actuel du dérèglement climatique, de la dégradation de la biodiversité, des menaces de pandémies qui en découlent, d’une justice écologique qui reste à concrétiser, d’interrogations sur la souveraineté alimentaire, de la raréfaction de l’eau, ce bien si précieux, des mutations énergétiques… deux visions s’affrontent en définitive. L’une est conservatrice[5] moyennant certaines adaptations. C’est celle d’une sorte de « techno croissantisme » pour ne pas changer notre façon de vivre et de faire. L’autre est « transformatrice » dans un monde moderne où la science a un rôle à jouer y compris pour modifier nos façons de vivre. Celle-ci a sans doute un avenir quand celle-là risque de n’être bientôt qu’une résistance d’arrière-garde. En ce sens nous pensons que les principes et valeurs du « convivialisme » et ceux de l’ESS (économie sociale et solidaire) inspirent utilement ce qui peut servir un mieux-être pour le plus grand nombre. A commencer par celui de nos agriculteurs qui méritent notre solidarité et notre soutien pour adopter des pratiques qui aient un avenir durable.
Jean-Louis Virat
Président du Laboratoire de la Transition
https://www.lelaboratoiredelatransition.fr/
[1] Samuel Bonvoisin est actif au sein de deux structures Drômoises : l’Oasis de Sérendip et les Alvéoles
[2]https://www.youtube.com/watch?v=YFWAbqQZIc4
[3] https://hydrologie-regenerative.fr/
[4] On peut voir là l’antagonisme entre la sobriété contrainte actuelle pour sauver le système et la sobriété heureuse et libératrice qui conduit au changement de système.
(5)– On voit bien actuellement les tentations d’une politique illibérale pour sauver une économie néo libérale face à un modèle plus régulé, inspiré des assemblées du long terme et du retour du « plan » auquel nous invite le convivialisme, plus proche d’une certaine façon du libéralisme politique.