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Ludovic Vigogne : « La réforme des retraites a abîmé la réputation d’un président compétent »

Propos recueillis par Jeanne Auberger et Rebecca Sannino

Dans son livre Les sans jours, ce spécialiste de la droite et du centre, journaliste à L’Opinion –1, raconte comment Emmanuel Macron est passé à côté du début de son second mandat.

FRANCE - DEMONSTRATION AGAINST PENSION REFORM IN LYON

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il imposé coûte que coûte cette réforme des retraites, qu’il savait impopulaire ?  

Ludovic Vigogne Dès la rentrée dernière, Emmanuel Macron avait décidé de démontrer à travers cette réforme qu’il conservait des marges de manœuvre, malgré une situation politique extrêmement compliquée. Il voulait en faire la marque de sa détermination après un début de mandat raté, au cours duquel son comportement avait désarçonné, y compris parmi ses proches. En réalité, cette réforme ne pouvait que mal se passer au vu de l’impopularité qu’elle suscitait, dès la campagne présidentielle. On avait bien vu aussi lors des élections législatives, que c’était une proposition qui continuait de crisper les Français. Elle ne pouvait avoir que des conséquences négatives sur sa popularité. Mais en définitive, le résultat a été pire que ce qu’il aurait dû être, en raison des ratés de l’exécutif dans la conduite de ce chantier et de la grande difficulté à faire adopter le texte. L’usage du 49.3 a coûté beaucoup de points à Emmanuel Macron. On lui a reproché d’être brutal, alors que les Français lui reprochaient déjà l’injustice de sa réforme.

Il n’en demeure pas moins que la réforme est passée. Pour le président, c’est un acquis à court terme : il a bien démontré qu’il conservait des marges de manœuvre. C’est aussi un acquis à long terme : quand il quittera l’Élysée, en 2027, il sera le président qui aura fait passer la retraite à 64 ans. Peut-être qu’au regard de ce qui se sera passé d’ici là sur le plan financier et des difficultés que le pays pourrait rencontrer, on reconnaîtra que c’était nécessaire. Reste que le coût a été très élevé.

N’est-il pas apparu plus vertical encore, alors qu’il avait promis une nouvelle ère au soir de sa réélection ?   

L. V. C’est quelque chose de très paradoxal chez Emmanuel Macron. Celui-ci est conscient qu’il faut inventer des nouvelles formes de démocratie pour mieux écouter ses concitoyens. Au cours du premier quinquennat, il a notamment montré qu’il était capable d’inventer de nouveaux outils comme les conventions citoyennes. A l’issue de sa réélection, au Champ-de-Mars, il a évoqué sa volonté d’ « inventer collectivement une méthode refondée » : cela a donné le Conseil national de la refondation. En même temps, on voit que c’est un président de la Ve République qui s’est coulé très naturellement dans les avantages que lui offre la Constitution. Il a conçu, avec Alexis Kohler, l’hyperpuissant secrétaire général de l’Élysée, un système où tout est centralisé. Aujourd’hui, il n’a pas réussi à se défaire de la verticalité qu’on lui reproche si souvent.

Quand il dit aux lecteurs du Parisien « J’aurais dû me mouiller davantage », n’est-ce pas accréditer davantage encore l’idée de la verticalité ? Ne sous-entend-il pas qu’Élisabeth Borne a mal effectué son travail ? 

L. V. Cette réforme des retraites a abîmé la réputation d’un président compétent. Dès le lendemain de son élection, en 2017, les Français ont tout de suite jugé Emmanuel Macron au niveau. Tout au long de son premier quinquennat, ils n’ont pas changé d’avis, même quand ils étaient en désaccord avec lui. C’est ce qui lui a permis de se maintenir à un certain niveau de popularité. Cette réforme des retraites est venu entacher cela. Les multiples ratés sur la méthode ont fait douter de la compétence présidentielle. Quand Emmanuel Macron dit « J’aurais dû me mouiller davantage », il faut lire entre les lignes : « J’ai laissé faire le gouvernement, il n’a pas été très bon. Je vais devoir m’investir davantage pour essayer de montrer que le professionnalisme qui m’était reconnu est toujours là ».

Vous évoquez Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée, qui occupe une place prépondérante. Son influence représente-t-elle un atout ou un frein pour la suite de son mandat ?  

L. V. Alexis Kohler est un collaborateur indispensable à Emmanuel Macron. Il représente donc d’abord un atout. Depuis que ce dernier connaît ses premières fonctions sur le devant de la scène, à Bercy, Kohler est son alter ego. Ils ont mis en place un système de travail qui permet à Emmanuel Macron de tout contrôler. C’est quelqu’un dont il ne peut se passer. Il y a malgré tout un revers de la médaille, car Alexis Kohler a une approche très classique des dossiers alors que le président est plus disruptif. Cela peut remettre le chef de l’État dans le droit chemin ou, au contraire, freiner des audaces qui auraient pu lui être profitables.

Ce dernier point est aussi l’une des raisons pour lesquelles Nicolas Sarkozy est si critique vis-à-vis du secrétaire général. L’ancien chef de l’État estime qu’il bride trop Emmanuel Macron, tout comme François Bayrou juge qu’Alexis Kohler représente la technocratie et qu’il empêche le président de se déployer plus largement.  Le président en est conscient puisqu’en 2020, déjà, il avait réfléchi à s’organiser de manière différente ; il y a de nouveau pensé au lendemain de sa réélection. Finalement, il a décidé de ne rien changer. Est-ce que cela va durer tout au long du quinquennat ? On verra. Toujours est-il que s’il se sépare, un jour, d’Alexis Kohler, ce sera un changement majeur dans sa présidence.

Vous rappelez dans votre ouvrage (1) qu’Emmanuel Macron apprécie Nicolas Sarkozy. Quel rôle joue ce dernier ? Souhaite-t-il continuer à exercer une influence discrète ? 

L. V. Nicolas Sarkozy est un ancien chef de l’État qui estime, qu’à ce titre, il a une parole qui porte et une autorité naturelle. Pour Emmanuel Macron, il est très précieux d’avoir un interlocuteur qui connaît les affres d’un poste qu’il a éprouvé avant lui. Quant à Nicolas Sarkozy, il ne peut s’empêcher de prodiguer des conseils à la personne en face de lui, que celle-ci soit un simple élu local ou un chef d’État. Cela explique la relation d’échange très approfondie qu’ils ont nouée depuis 2017, dans laquelle chacun a trouvé son intérêt. Cela permet à Nicolas Sarkozy de garder une influence sur la scène nationale et internationale.

S’agissant du choix de sa Première ministre, Emmanuel Macron regrette-t-il de ne pas avoir choisi Catherine Vautrin ? Pourquoi ne s’en est-il pas tenu à son choix initial ? 

L. V. Elisabeth Borne n’était pas son premier choix, c’est vrai, c’était Catherine Vautrin, la présidente de la communauté urbaine du Grand Reims. Il cherchait, après sa réélection, une femme, élue locale et venant de la droite. En résumé, le profil de Jean Castex au féminin, car il estimait avoir formé un duo complémentaire avec celui-ci. Il connaissait peu Catherine Vautrin, mais elle cochait ces cases. Il lui avait d’ailleurs annoncé qu’elle était son choix pour Matignon, lors de leur deuxième tête à tête le 12 mai 2022. Les choses ne se sont pas concrétisées, car la garde rapprochée du président a fait barrage et de manière offensive. Est-ce qu’il le regrette ? Je ne sais pas. Néanmoins, on a pu remarquer que ne pas nommer quelqu’un issu des Républicains avait, au moment des législatives, pu désarçonner l’électorat de droite qui l’avait rejoint depuis 2017.

N’est-ce pas une erreur politique d’avoir nommé une Première ministre de gauche pour défendre une réforme des retraites perçue comme étant de droite ?  

L. V. D’abord, il reste délicat de classer une réforme des retraites à droite ou à gauche. Il suffit de regarder ce qu’il s’est passé à l’étranger, où des réformes similaires ont été menées par des gouvernements sociaux-démocrates comme conservateurs. Elisabeth Borne avait défendu auprès d’Emmanuel Macron la nécessité d’avoir du temps pour préparer cette réforme, alors qu’à l’automne dernier, le chef de l’Etat voulait passer via un amendement au PLFSS pour l’imposer. Elisabeth Borne souhaitait temporiser, car elle jugeait que c’était le moyen de passer un accord avec Les Républicains. Incontestablement, elle a échoué, mais le fait de venir de la gauche ne l’a pas empêchée de nouer des liens solides avec les dirigeants de la droite, que ce soit Éric Ciotti, Olivier Marleix, Bruno Retailleau ou Gérard Larcher. Tous avaient des propos très aimables à son égard. Ils estimaient que c’était quelqu’un avec lequel ils pouvaient discuter et passer des deals. Les Républicains se sont par la suite fracturés sur cette réforme, empêchant tout accord. Je ne suis pas sûr que ce fut un handicap en tant que tel d’avoir une Première ministre issue de la gauche.

L’extrême droite et ses idées se banalisent dans la société. Dans votre livre, on a l’impression que les relations entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen se banalisent aussi. De quelles natures sont-elles ? 

L. V. Entre grands fauves de la politique, on se reconnaît toujours. François Mitterrand et Jacques Chirac avaient un lien très particulier, Nicolas Sarkozy et François Hollande aussi, même s’ils étaient à chaque fois dans des camps très opposés et s’affrontaient rudement. Entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, c’est la même chose : ils sont évidemment en désaccord sur tout et le font savoir très régulièrement. Cependant, s’être affrontés deux fois au second tour de l’élection présidentielle ça crée un lien particulier, car tout le monde n’y accède pas. En cela, ils font partie d’un petit club, d’une catégorie singulière. Ils n’ont évidemment aucune proximité humaine ou idéologique, mais leur relation n’est pas acrimonieuse.

Contrairement à certains de ses prédécessseurs, Emmanuel Macron la consulte… 

L. V. Marine Le Pen préside le groupe d’opposition le plus important à l’Assemblée nationale, comment faire autrement ? Il la consulte comme les autres groupes politiques. Que le Rassemblement national ait 88 députés a changé beaucoup de choses pour Marine Le Pen, ça l’a notabilisée, presque banalisée. Elle a été un peu plus intégrée dans le système, ce qui lui donne un autre rôle dont Emmanuel Macron doit tenir compte.

Diriez-vous qu’Emmanuel Macron subit, à son tour, la malédiction du second mandat ?  

L. V. On voit mal, aujourd’hui, comment il pourrait y échapper. Les seconds mandats de Charles de Gaulle, de François Mitterrand et de Jacques Chirac, se sont tous mal terminés. Pour affronter cette malédiction, Emmanuel Macron, lui, a deux handicaps : le premier, c’est qu’il n’a pas de majorité absolue. Cela l’empêche d’avancer au quotidien et menace l’épaisseur de son bilan en 2027. Le deuxième, c’est qu’il est le premier à éprouver les conséquences de la règle constitutionnelle introduite par Nicolas Sarkozy en 2008, à savoir qu’un chef de l’Etat ne peut pas faire plus de deux mandats successifs. Immédiatement après sa réélection, un compte à rebours s’est mis en route ; Emmanuel Macron a été vu comme incarnant le passé. Au sein de son camp, les ambitions pour lui succéder se sont aussitôt dévoilées, son autorité a été immédiatement rognée, son pouvoir d’attractivité amenuisé.

Quelle trace veut-il laisser dans l’histoire politique française ? 

L. V. C’est pour l’instant assez difficile à dire. Sa majorité relative entrave son action au quotidien, mais il lui reste quatre ans au cours desquels il va se passer beaucoup de choses, et à coup sûr des crises. Sans doute, voudra-t-il laisser un leg européen important, car cela fait partie de l’ADN du macronisme. Il n’a pas réalisé de grande réforme sociétale –peut-être sera-ce celle sur la fin de vie. Il a des ambitions en matière de réforme institutionnelle. Est-ce qu’il aura les moyens politiques de les mener à bien ? On verra. Sur le plan économique, enfin, les résultats sont plutôt à mettre à son crédit, avec un taux de chômage bas. Mais l’histoire a prouvé que ce succès ne reste jamais dans l’esprit des citoyens, même si lui aimerait que l’on dise qu’il a initié un regain français.

(1) Les sans jours, de Ludovic Vigogne, Bouquins document, 2023, 19,90 euros.   

Propos recueillis par Jeanne Auberger et Rebecca Sannino

1Attention : L’Opinion, un nouveau quotidien national d’informations générales d’obédience probusiness et pro-européenne. L’Opinion a pour points cardinaux l’économie, la politique et l’international, avec une palette chromatique tirant plus vers le « rose saumon » que sur le « rouge vermillon ». De quoi le cataloguer quelque part entre Atlantico et Le Figaro, de Droite et Libéral .

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