Pour Camille Etienne et Salomé Saqué, l’extinction du vivant n’est pas inéluctable

Jeunes et engagées, la militante Camille Étienne et la journaliste Salomé Saqué sont convaincues que l’extinction du vivant n’est pas inéluctable. Entretien croisé.
À 25 et 28 ans, elles appartiennent à la génération hantée par la catastrophe écologique. La première est une activiste du climat, la seconde une journaliste d’investigation engagée (« Blast », France 5, France Info). Camille Étienne publie un appel à la mobilisation générale (« Pour un soulèvement écologique », éd. Seuil), et Salomé Saqué, une enquête documentée sur la jeunesse de 2023 (« Sois jeune et tais-toi », éd. Payot). Deux approches différentes pour deux filles à la tête bien faite, complètement d’accord sur l’urgence d’un changement de société, mais pas forcément sur tout. L’une a grandi à la montagne, dans les Alpes, l’autre en Ardèche. C’est sans doute dans leur enfance en pleine nature que ces néo-Parisiennes puisent leur désir de changer le monde, mais aussi l’énergie et la rage de convaincre. Rencontre.
Avez-vous l’impression qu’être jeune est un handicap dans ce pays et souffrez-vous de n’être pas assez prises au sérieux ?
SALOMÉ SAQUÉ. De moins en moins. Mais, à mes débuts sur les plateaux de télé, j’ai évidemment encaissé certains regards condescendants ! Plus généralement, être jeune dans la société actuelle est souvent un handicap. Ne serait-ce, par exemple, que du point de vue économique : 38 % des jeunes sont précaires, et la moitié des personnes aidées par les Restos du Cœur ont moins de 26 ans – alors que les jeunes sont une minorité démographique…
CAMILLE ÉTIENNE. Je suis moins écoutée qu’un homme de 60 ans, mais plus qu’une personne racisée, ou que quelqu’un qui n’aurait pas fait Sciences Po et qui aurait une pensée moins structurée… Je suis consciente de mes privilèges, ils me permettent d’avoir une place médiatique malgré tout, ce qui me donne une vraie responsabilité : celle d’imposer certains sujets dans l’espace public, comme l’exploitation minière des grands fonds marins, qui menace de détruire des écosystèmes. En grandissant, j’ai appris à ne plus me faire écraser par ce que l’on attend de moi.
Vit-on réellement une fracture générationnelle et un dialogue de sourds entre des jeunes écolos affolés par l’avenir, d’un côté, et des boomers inconséquents et incapables de changer, de l’autre ?
S.S. Oui, et c’est surtout vrai si l’on observe certains indicateurs, comme le vote aux dernières élections françaises. Au-delà de l’abstention, qui bat des records, toutes générations confondues, le premier choix politique des jeunes est celui de l’écologie, quand celui des retraités, c’est Macron. Il faut acter ces différences, les regarder en face pour mieux pouvoir les dépasser. Une vraie solidarité intergénérationnelle existe au sein des familles, mais beaucoup plus rarement en dehors. On pense que, pour protéger ses enfants ou ses petits-enfants, il faut leur transmettre de l’argent, du capital social ou culturel. Mais au vu de l’urgence écologique, cela ne va pas suffire ! Il va falloir que les générations précédant la nôtre s’engagent à plus grande échelle, changent de mode de vie, de consommation, et s’activent pour transformer toute la structure de l’économie. On ne pourra pas changer le monde tout seuls, on a besoin d’une union. Et l’enjeu central, c’est celui de l’accès à la connaissance pour tous, c’est pour cela que je me sens à ma place comme journaliste.
C.É. La fracture générationnelle existe, mais mon rôle d’activiste est de proposer une alternative pour transcender les clivages actuels. À la télé, on adore me mettre face à des boomers pour produire du clash, ce qui ne déclenche, au fond, aucun changement de mentalité. Et puis, il n’y a pas une seule jeunesse, celle de la « génération climat », mais plusieurs. Il n’y a pas non plus une seule catégorie de retraités, mais plusieurs, dont beaucoup sont très engagées localement. La rupture principale, c’est celle du partage des richesses : selon Oxfam et Greenpeace France, les investissements des 63 milliardaires français émettent autant de gaz à effet de serre que 50 % de la population du pays ! Tant que l’on mettra en scène un clash entre moi et mon grand-père sur la question du foie gras à Noël, on ne me mettra pas face à Patrick Pouyanné, le PDG de Total, pour défaire ses arguments. Ne nous laissons pas enfermer dans de faux clivages ! On a besoin de l’expérience des plus âgés, qui ont notamment beaucoup à nous apprendre sur la sobriété. Mes grands-parents, qui ont connu la guerre, cuisinent du gibier, mais ils sont sans doute plus écolos que certains amis végétariens de ma promo qui prennent l’avion tous les weekends. Il faut absolument recréer le dialogue, parce qu’on a un gros problème : jusqu’ici notre mobilisation ne fonctionne pas, elle n’a produit aucun changement à la hauteur des enjeux. On doit donc tout repenser collectivement.
L’éco-anxiété n’est pas une maladie intime, mais une réaction très saine à un problème global. Camille Étienne
Pour changer le monde, jusqu’ici, l’arme du citoyen ordinaire était le vote. Vous sentez-vous représentées politiquement ?
S.S. En tant que journaliste, j’ai fait beaucoup de pédagogie autour de l’importance d’aller voter lors des dernières élections. Mais, personnellement, j’avoue qu’aucun politique ne me « transporte ». Les programmes ne sont pas ou trop peu adaptés aux enjeux prioritaires pour les jeunes, qui sont l’urgence écologique, l’accès aux études et à l’emploi. Ce n’est pas en allant sur YouTube, TikTok ou en s’affichant avec des influenceurs pour parler aux « djeuns » de manière démagogique que les politiques vont nous convaincre. Mieux vaut nous prendre au sérieux.
C.É. Moi aussi, je me suis décarcassée pour mobiliser les jeunes sur le vote ! Par exemple, j’ai tenté d’expliquer la différence de nature, et non pas de degré, entre l’extrême droite et un projet néolibéral destructeur du vivant. Le premier représente un danger réel sur la vie des personnes précaires ou des minorités, quand le second est malgré tout moins homophobe, sexiste, raciste… Mais mobiliser les jeunes sur le vote va devenir difficile : ceux qui ont voté Macron pour faire barrage au Rassemblement national ont constaté le mépris du pouvoir actuel pour le peuple. Personnellement, je ne me sens représentée par personne… J’ai pourtant conscience que le vote n’est jamais une adhésion totale, mais un choix pragmatique du chemin le moins pire possible, celui qui nous conduit dans la bonne direction, même s’il faut ensuite continuer le chemin à pied…
Comment résistez-vous à l’éco-anxiété ?
S.S. Au début, quand j’ai découvert la réalité scientifique, j’ai été saisie d’un profond pessimisme et d’une peur panique. Mais le meilleur remède, c’est de transformer cette anxiété en action. Être journaliste m’a aidée à sortir de l’impuissance. Seulement, j’ai poussé le curseur trop loin, j’ai travaillé non-stop pendant des années, sans loisirs ni aucune vie sociale… Aujourd’hui, j’essaie de ralentir, de prendre du temps avec ma famille et mes amis, et aussi de retrouver la nature, celle de l’Ardèche sauvage où j’ai grandi… et que j’avais oubliée ! Aller bien, avoir une vie épanouie en dehors du travail… je suis désormais persuadée que c’est aussi une manière de mener la lutte écologique.
C.É. Je me méfie de la pathologisation de l’éco-anxiété : des multinationales de l’énergie fossile, notamment celles de l’industrie pétrolière, commencent à financer des groupes de parole autour de ce thème, histoire d’en faire un sujet de santé mentale, pour pouvoir continuer leur « business as usual ». Or l’éco-anxiété n’est pas une maladie intime, mais au contraire une réaction très saine à un problème global ! Les psychopathes sont ceux qui ne ressentent aucune empathie ! C’est normal d’avoir peur, le dire est un acte politique. Ne laissons pas nos angoisses être reléguées à la sphère privée. Au contraire, il faut les reconnaître pour les transformer en action collective. C’est ce que je fais à travers mes nombreux engagements sur le terrain, dont je parle dans mon livre. Et puis, parfois, sur un coup de tête, je pars en randonnée seule à droite ou à gauche, en train ou en stop… Récemment, je me suis retrouvée hébergée chez un éleveur de cochons industriel en Bretagne, c’était vraiment intéressant !
Si on se bat encore, c’est qu’on a l’impression d’avoir une emprise sur ce qu’il se passe. Camille Étienne
Face à un avenir aussi incertain, comment imaginez-vous le vôtre ?
S.S. J’ai du mal à me projeter. J’espère juste qu’on va réussir à s’organiser collectivement, et pouvoir rester journaliste dans les mêmes conditions de liberté de parole… Ce qui n’est pas évident, tant nous vivons un moment de bascule à tous les niveaux. Heureusement, les nombreux experts qui planchent sur des alternatives crédibles d’organisation sociale m’aident à garder l’espoir.
C.É. L’écrivaine américaine Rebecca Solnit montre bien qu’il n’y a pas d’espoir sans incertitude. Si l’on était sûrs qu’une météorite viendra détruire la planète dans dix ans exactement et qu’il y avait un compte à rebours, alors je ne serais pas là à discuter avec vous, mais en train de faire un tour du monde à la voile. Si on se bat encore, et si on est de plus en plus nombreux à faire preuve d’abnégation dans ce travail, c’est qu’on a l’impression d’avoir une emprise sur ce qu’il se passe. On ne doit jamais oublier que le sentiment d’impuissance arrange le pouvoir, parce que cette passivité lui laisse les mains libres pour ne rien changer. Et puisque le futur est particulièrement incertain, j’ai particulièrement de l’espoir ! Le sens de l’Histoire peut prendre des directions diamétralement opposées. À nous de travailler pour essayer de le faire dévier dans le sens qui nous fait un peu moins honte.
« Pour un soulèvement écologique », de Camille Étienne (éd. Seuil). « Sois jeune et tais-toi », de Salomé Saqué (éd. Payot).