Littérature confinée, littérature libérée
La pandémie de Covid-19 nous impose le confinement. Pour tenir bon, pour se tenir bien, on peut s’en remettre aux écrivains, qui savent traverser les désastres, et aux livres, ces manuels de survie.

Une femme de lettres en riait hier au téléphone : « Depuis que je suis confinée, je me sens comme un poisson dans l’eau. » L’obligation de demeurer chez elle, au milieu d’une immense nappe de langage, lui apparaissait comme la plus douce des perspectives. « On ne sort plus, quel voyage ! Il y a justement chez moi un couloir que je me promets depuis toujours de longer jusqu’au bout. L’heure est venue de ces expériences », ironise encore notre ancien feuilletoniste, Eric Chevillard, dans la première de ses « chroniques du confinement ».
Se retirer du monde pour mieux le sillonner et le comprendre, les écrivains savent faire. Au cours de leur périple, ils rencontrent (ou pas) l’écriture comme forme esthétique, comme force vitale aussi. Mais ce type de voyage est d’autant plus éclairant qu’il se révèle souvent dangereux, parce qu’il n’est pas sans rapport avec les violentes traversées qu’impose la maladie.
Vivre, lit-on dans « La Traversée des catastrophes », de Pierre Zaoui, c’est « sans cesse tomber malade », comprendre que notre destin est sans garantie, livré à la vulnérabilité. Et ainsi faire face, retrouver le courage, la joie, les promesses
« On ne se met ordinairement à penser que quand la vie s’arrête, au moins déraille, dysfonctionne, fait trop souffrir », écrit Pierre Zaoui dans un livre magnifique paru au Seuil en 2010 et qu’il faut redécouvrir d’urgence dans la période de sidération et d’effroi que nous connaissons. Ce livre s’intitule La Traversée des catastrophes. Vivre, y lit-on, c’est « sans cesse tomber malade », comprendre que notre destin est sans garantie, livré à la vulnérabilité, voire à la déchéance. Et ainsi faire face, retrouver le courage, la joie, les promesses.
Du reste, l’écriture qui prend des risques, celle qui s’expose à la part toxique de l’existence humaine, est un geste « auto-immunitaire », au sens que Jacques Derrida donnait à ce mot, en s’inspirant de la biologie : une façon de détruire ses propres défenses immunitaires, et donc, ici, d’explorer la vie jusque dans ses derniers retranchements.
Si nous avons besoin des écrivains, aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement parce que leurs textes nous font du bien, apaisent celles et ceux qui s’en remettent à eux, comme vous le vérifierez en plongeant dans les ouvrages que nous vous recommandons semaine après semaine, et dont nous avons tenu à vous proposer une sélection, dans le présent numéro, malgré la fermeture des librairies et les effets brutaux de l’actuelle pandémie sur le secteur de l’édition. Car nous en sommes convaincus, nous l’avons souvent affirmé ici même et nous essaierons de le prouver encore dans les temps à venir : faire confiance aux textes permet de tenir bon, de se tenir bien ; entrer dans un livre aide à s’en sortir.
Un oui inconditionnel, absolu, à la vie
Mais si les écrivains sont particulièrement requis par le moment présent, c’est aussi qu’ils ont un rapport essentiel avec cette « traversée des catastrophes » que peut être la vie confinée. Quand leur plume arpente les aspects les plus abjects, les plus négatifs de la condition humaine, c’est toujours à l’horizon d’un oui inconditionnel, absolu, à la vie. « Le discours que je tiens n’est pas mortifère, au contraire, c’est l’affirmation d’un vivant qui préfère le vivre et donc le survivre à la mort, car la survie, ce n’est pas seulement ce qui reste, c’est la vie la plus intense possible. (…) Jouir et pleurer la mort qui guette, pour moi, c’est la même chose », déclarait encore Jacques Derrida peu avant de disparaître, en 2004.
Telle est donc, en ces temps d’épouvante, la vocation de la littérature, sa première responsabilité : rester bien confinée chez elle, dans cette demeure pleine d’images et de traces propres à inventer, par-delà les menaces mortelles, quelque chose comme une sur-vie, une vie supérieure, plus haute, plus dense, plus humaine.
Jean Birnbaum




























