« L’Inexploré », une invitation à redécouvrir ce qui nous relie à nos milieux de vie
Dans son nouvel ouvrage, conçu comme une carte, le philosophe du vivant Baptiste Morizot exhorte ses contemporains à réorienter la passion de l’exploration vers une terre qui regorge de prodigieuses formes de vie.
Livre. C’est comme si le sol s’était dérobé sous nos pieds. Comme si la crise écologique chambardait aussi bien le climat que les idées. Car nous avons changé de monde, assure le philosophe Baptiste Morizot dans L’Inexploré (Wildproject, 432 pages, 26 euros). Nous entrons dans une autre « texture de l’historicité », avec « le temps mythique » des métamorphoses environnementales dans lequel les anomalies deviennent la norme. Un exemple ? Le coywolf, cet hybride de coyote et de loup que l’écrivain a pisté sur les berges de Lusk Lake, un lac de l’Ontario (Canada) et que l’on ne distingue que par son cri.
Ces « êtres de la métamorphose » incarnent ce temps de l’indistinction et de la recomposition qui est le nôtre, à l’image du « pizzly », cet ursidé de l’anthropocène, croisement de l’ours polaire et du grizzli, nouvelle espèce engendrée par la descente des premiers vers le sud et la remontée vers le nord des seconds, en raison du réchauffement climatique, que Baptiste Morizot avait dépeint dans Pister les créatures fabuleuses (Bayard, 2019). De telles métamorphoses déstabilisent les « cosmologies fermées » opposant l’animisme (qui attribue une âme ou une intériorité aux végétaux et aux animaux, mais également aux éléments) au naturalisme (fondé sur l’idée que les humains vivent dans un monde séparé de celui des non-humains).
« Nouer de nouvelles alliances interspécifiques »
Baptiste Morizot invite ainsi à « sortir du face-à-face entre l’animisme et le naturalisme », à quitter le dualisme et appelle à « nouer de nouvelles alliances interspécifiques ». Dans un ouvrage conçu comme une carte pour s’orienter dans l’action et la pensée, il enjoint à ses contemporains de retrouver le goût de l’exploration. Car, si aucune partie de la planète n’échappe plus à nos routes et satellites, nous n’avons pas fini d’ausculter ce qui nous relie à nos milieux de vie. Une invitation d’autant plus nécessaire que nous ignorons presque tout des sols que nous foulons, et que nous ne savons plus très bien qui sont les animaux d’élevage.
L’inexploré, « ce ne sont plus des terres lointaines », écrit-il, mais « les relations dans et avec le vivant ». Notre regard éloigné peut s’exercer à proximité. Nos explorations peuvent se faire dans les jardins et même au seuil de nos maisons. Car c’est le paradoxe du moment : « Nous cherchons une vie intelligente dans l’Univers, alors qu’elle existe de manière prodigieuse sur Terre », écrit-il. Sans doute convient-il pour cela de « parier le diplomate Lapérouse contre Cook le colon », de « démilitariser » cette passion de l’exploration et de « démocratiser l’affect exploratoire envers le vivant ». Entre traité philosophique, enquêtes de terrain et aphorismes écopolitiques (« Trouver un lieu vivant à aimer personnellement et à défendre collectivement »), L’Inexploré est un remède à la solastalgie, une réflexion destinée à réenchanter comme à politiser notre rapport à la vie.
« L’Inexploré », de Baptiste Morizot (Wildproject, 432 pages, 26 euros).
Nicolas Truong à suivre dans Le Monde