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La raison, espèce en voie de disparition

Riss 

Ça devient de plus en plus difficile de réfléchir dans ce pays. Au premier drame qui surgit dans l’actualité, le monde s’égosille pour dire tout et son contraire, imposant une cacophonie qui obscur­cit notre vision et paralyse notre compréhension. L’attaque au couteau de quatre enfants en bas âge et de deux adultes, à Anne­cy, en est un exemple. En quelques heures, une avalanche d’informations décousues, de déclarations disparates, s’est abattue sur nous : « couteau », « bébé », « indicible », « horreur », « chrétien », « abject », « Syrien », « Jésus-Christ », « demandeur d’asile », « SDF », « héros », « sac à dos », « politique migratoire », « réfugié », « folie », « barbare », « urgence absolue », « loueur de pédalos », « chevet des victimes », « francocide », « poussette ».

C’est noyés dans ce capharnaüm de mots et d’expressions qu’il nous faut nous débrouiller seuls pour comprendre. Ce genre d’événement est éprouvant, d’abord par sa violence révoltante, mais aussi par la confusion qu’il installe dans nos têtes. Une confusion qui est peut-être aussi celle qui règne dans l’esprit de l’auteur de ce crime, et qui, tel un abcès crevé, s’est répandue dans toute la société. Les réactions à chaud, les polémiques et les analyses à l’emporte-pièce semblent être le prolongement de l’univers mental du suspect. Comme s’il nous avait contaminés avec le chaos de son existence, aidé par les médias et les politiques.

On ne sait pas quelle personnalité dirigera demain la France, mais qu’elle soit de droite ou de gauche, la première qualité qu’on attendra d’elle sera de ratio­naliser la vie publique. Car la rationalité apparaît de plus en plus marginalisée. La violence des réseaux sociaux, la vulgarité de certaines émissions télé, la brutalité décomplexée de leurs animateurs, la frénésie de tweets des responsables politiques, le poujadisme d’élus de droite comme de gauche en quête d’électeurs à n’importe quel prix, tout concourt à rendre les choses ténébreuses et confuses. On patauge en permanence dans une bouillie de réactions et d’indignations qui nous tire vers des émotions de plus en plus incontrôlables, primitives et bestiales.

Pulsions de violence

En commettant son acte scandaleux, le suspect d’Annecy nous a entraînés dans le désordre de son esprit. Comme pour lui, nos repères se brouillent, nos valeurs vacillent, et si on n’y prenait pas garde, on en viendrait à vouloir supprimer ceux qui nous contredisent et nous ignorent. Aspirés à notre tour par cette colère furieuse qui l’a poussé à passer à l’acte. Dans tous les recoins de notre société, la raison est assiégée par des pulsions de violence. Même chez les truands, la logique délinquante a laissé place à une folie meurtrière qui les pousse à s’entretuer à coups de kalachnikov pour quelques points de deal. Des profs sont insultés par des parents furieux des mauvaises notes attribuées à leurs gosses. Des maires se font tabasser par des administrés ulcérés par des arrêtés municipaux contraignants. Des pharmaciens sont menacés par des clients en colère de ne pas obtenir les médicaments qu’ils exigent.

Et des individus deviennent fous de rage quand leur demande de droit d’asile est rejetée. Le suspect d’Annecy est finalement plus proche de nous qu’on ne l’imagine. Si une société démocratique se fonde sur une approche rationnelle du monde et des relations entre les individus, on est en droit de s’inquiéter de cette évolution. Existe-t-il encore ici-bas quelqu’un capable de remettre la raison au centre de la cité ? Si oui, qu’il se fasse connaître sans plus tarder.

Riss  dans Charlie hebdo

 

3 Commentaires

  1. Medias Citoyens Diois

    Le fanatique et le fou

    L’horreur peut prendre deux fois le même visage sans signifier la même menace. Aux abords du lac d’Annecy, l’atroce avait l’apparence d’un homme armé d’un couteau, poignardant à l’aveugle des bébés et des adultes âgés. À Toulouse et à Montauban, il y a onze ans, l’horreur avait surgi sous les traits d’un jeune homme muni d’une caméra, d’un colt 45 et d’un fusil mitrailleur pour viser délibérément – des enfants juifs, leur enseignant et des militaires. Ce « délibérément » change tout. C’est ce qui sépare un fait divers d’un attentat, l’acte d’un fou d’un attentat. Avec le fait de savoir si un réseau a cherché à armer la main de ce fou ou de ce fanatique… Caroline Fourest

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  2. Medias Citoyens Diois

    Raison garder

    Lorsqu’un événement tragique se produit, avant même d’en connaître les causes, nous nous empressons de le tenir pour inéluctable, chacun inventant à sa guise l’implacable suite causale dont il serait la conclusion. « Post hoc, ergo propter hoc », disaient les Romains : « après que », c’est-à-dire « parce que ». Le flou des circonstances devrait pourtant conduire à la prudence, inciter à la retenue. Il autorise au contraire des instrumentalisations spontanées, toujours encombrées d’arrière pensées. On rétorquera que pareille tendance est due à la précipitation du tempo médiatique… Étienne Klein

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  3. Medias Citoyens Diois

    La seule leçon aurait pu être le classique « ne pas confondre vitesse et précipitation », mais les élucubrations empilées par Éric Zemmour appellent une analyse plus complète. Le 8 juin, alors que les secours s’activent autour des victimes à Annecy, le patron de Reconquête tweete un message de récupération politique : « Nos enfants sont en danger de mort et nous regardons ailleurs. Jusqu’à quand ? » Il imite la formule de Jacques Chirac sur le réchauffement climatique, « notre maison brûle et nous regardons ailleurs », alors qu’une tragédie rarissime ne peut, malgré l’horreur, se comparer à un phénomène planétaire. De plus, personne ne regarde ailleurs et les problèmes de sécurité, comme ceux liés à l’immigration, sont chaque jour au cœur du débat. Puis Zemmour, qui devrait soigner ses bémols, ajoute un dièse : « #francocide ». Or deux des enfants frappés par l’agresseur sont étrangers… Cet impair ne convainc pas l’ex-candidat à la présidentielle de se faire discret. L’homme au couteau étant un Syrien sous statut de réfugié, Zemmour embraye : « Avant, les demandeurs d’asile fuyaient pour éviter la mort. Désormais, les demandeurs d’asile quittent leur pays pour mieux tuer nos enfants. » Il retrouve ici sa tactique de généralisation, qui lui a valu condamnation pour avoir déclaré, à propos des migrants mineurs : « Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont. » Un demandeur d’asile attaque des poussettes, donc tous les réfugiés sont des assassins d’enfants.

    Quand l’enquête établit que l’agresseur est chrétien, les choses se compliquent pour le pourfendeur de l’immigration musulmane. Mais rien ne le déstabilise. Il subodore que le chrétien n’en est pas un, qu’il cache un islamiste déguisé en hérétique pour venir, après dix ans de clandestinité en Suède, poignarder des bébés à Annecy. Puis Zemmour trouve mieux : l’homme au sac à dos, ce héros qui a perturbé l’assassin dans sa logique de massacre, sauvant sans conteste des vies, est lui aussi chrétien. Un chrétien assumé, qui fait le tour des cathédrales et affiche un patronyme de chevalier des croisades : Henri d’Anselme. Zemmour exhibe alors ce vrai et bon chrétien d’Occident face au faux et méchant chrétien d’Orient, et lui écrit, en le tutoyant, une lettre enamourée où le sauveur est forcément « chevaleresque ». Bilan de cette logomachie : Zemmour se trompe sur la nationalité des victimes, conteste la religion du coupable et extrapole la motivation du héros. Mais il continuera de préférer ses certitudes à la réalité.  Christophe Barbier

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