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Repérons le basculement civilisationnel

Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous sommes perdus dans une opacité qui s’épaissit. Quand nous tournons nos yeux et nos oreilles vers les institutions qui nous ont guidés et protégés sur le chemin du Progrès, c’est-à-dire d’un avenir meilleur grâce aux sciences et aux techniques, nous sommes frappés par leur délabrement accéléré et leur incapacité à remplir désormais leurs fonctions. Pour celles et ceux qui ont des cheveux qui blanchissent, l’incompréhension est grande, car nous avons, pour la plupart, donné le meilleur de nous-mêmes pour que, dans la foulée des Trente Glorieuses, la  société améliore nos vies, celles de nos enfants, et celles des enfants de nos enfants. Cela semblait bien parti !

Que s’est-il passé pour que l’élan se brise, pour que l’ascenseur social tombe en panne, pour que la nature crie sa détresse de perdre tant de vitalité, pour que les humains autant que les animaux et les végétaux voient leur espérance et leur qualité de vie se restreindre, l’horizon à ce point s’obscurcir ?

C’est un premier constat et un questionnement de fond largement partagés.

Mais, à y regarder avec un peu de recul, ce n’est que le déclin d’un monde, certes d’un monde qui fut magnifique de cohérences, de richesses, de découvertes, un monde qui nous a fait …, mais ce n’est pas la fin du monde.

À vrai dire, la notion de monde est imprécise. Parlons plutôt de civilisation. Oui, c’est la fin d’une belle, d’une très belle civilisation. Belles, elles le sont toutes. Car le génie humain fait des merveilles de cohérence et de beauté. Mais il y a le Temps. Et nous sommes dans le Temps. Le changement est notre condition ; la fixité est la mort. Tant que nous sommes vivants, tant que des humains sont vivants, tant que l’humanité est vivante, nous sommes plongés dans un présent en constant devenir.

Et il y a des rythmes dans la marche du Temps. Il y a des cycles dans l’Histoire. Les rythmes ne sont pas précis, ne sont pas tranchés. Il ne s’agit pas d’une notion scientifique rigoureuse. Et pourtant, comme pour les êtres qui naissent, grandissent, se déploient et meurent, les communautés humaines, sur des espaces plus ou moins vastes, sur des durées plus ou moins longues, elles aussi naissent en inventant des façons inédites de vivre ensemble,  développent leur culture originale, puis, pour des raisons très diverses, s’épuisent et périclitent. Nous avons une connaissance pas très précise, plutôt intuitive de ces cycles qui rythment l’aventure de l’humanité depuis ses origines les plus lointaines, mais nous en avons une conscience certaine.

Ainsi, les civilisations se succèdent les unes aux autres. Chaque civilisation est un produit unique de la création humaine, et chacune est, en ce sens, magnifique. C’est le passage de l’une à l’autre qui est douloureux à vivre, difficile à comprendre, particulièrement quand on y est soi-même plongé. Or, telle est notre épreuve actuelle. Et si nous voulons regarder l’avenir avec espérance et confiance,  si nous voulons relever la tête pour regarder au-delà des immenses difficultés qui nous assaillent, et sortir des impasses qui nous coincent et nous immobilisent, il nous faut changer de croyance, de récit, de cohérence, de hiérarchie de valeurs, de philosophie, de spiritualité, de vocation … Oui c’est difficile et douloureux de faire le deuil de ce qui marchait bien, de ce qui nous avait construit et que nous avions construit, de ce qui donnait sens à nos vies et à nos actions. Et ce d’autant plus si nous ne voyons qu’un horizon complètement bouché…

Pour faire ce deuil et enclencher le chemin d’un changement, pour sortir de la déréliction, il nous faut apercevoir au bout du tunnel une lumière, même vacillante. Il nous faut toucher au fond de soi un zeste d’optimisme alors que notre environnement apparemment le dénie. Alors l’espérance peut s’éveiller. Cela est vrai pour chacun. Cela est vrai aussi pour une communauté humaine, pour toute une société, pour toute une civilisation.

Le rythme de l’éveil n’est pas le même quant au nombre de personnes concernées. Il y a toujours des pionniers qui s’engagent sur des chemins nouveaux et non balisés. Il y a toujours des prophètes qui voient l’aurore poindre et qui l’énoncent. Mais ce n’est qu’après coup qu’ils sont reconnus. Il faut pour cela qu’un nouveau soleil, qu’une nouvelle cohérence se soient installés et éclairent suffisamment d’humains afin qu’une nouvelle lucidité partagée succède à l’obscurité du passage.

Sans doute faut-il, pour se mettre en route, regarder avec plus d’attention, avec plus d’acuité, avec plus d’amour ce qui est en train d’émerger, ces multiples lucioles qui annoncent l’arrivée d’un nouveau printemps. Alors il devient possible de repérer les prémisses d’un nouveau sens, d’une nouvelle et belle cohérence, pour sa propre vie, pour ses proches, pour ses frères et sœurs en humanité, et aussi pour les tous les vivants-autres-qu’humains, ses frères et sœurs et la Vie.

Tel est l’intention de ce petit livre : repérer qu’un changement de civilisation est en cours, indiquer à travers quelques notions-clés que la bascule est déjà faite et s’expérimente dans des lieux-pionniers, qu’une nouvelle cohérence de valeurs est déjà là et que nous pouvons la penser, qu’une nouvelle foi s’affirme, qu’un nouveau récit se dit et s’écrit. Oui, une nouvelle force de vie nous habite et nous travaille de l’intérieur, elle est  irrépressible. Elle porte joie, créativité, entraide, solidarité, amour. Elle offre un sens enthousiasmant et que nous reconnaissons juste pour nos vies. De proche en proche elle emporte notre adhésion, et crée les conditions d’un rassemblement, d’une force collective en mouvement qui va gagner les cœurs, les esprits et les corps. Une nouvelle civilisation émerge des décombres de celle qui l’a précédée, comme cela est déjà arrivé, comme cela arrive à chaque cycle civilisationnel.

Oui, nous sommes habités par l’espérance que la Vie l’emportera sur toutes nos bêtises, toutes nos fermetures, tous nos aveuglements. Par cet ouvrage, nous souhaitons appuyer cette espérance sur une réflexion qui se veut intellectuelle sans être scientifique, et qui se nourrit de beaucoup de connaissances et de savoirs accumulés. Il s’agit d’une pensée en élaboration et qui demande à être confortée, à être complétée, à être débattue. Elle a besoin de critique pour s’améliorer et pour s’approfondir. Mais il nous semble qu’elle tient déjà suffisamment la route pour éclairer nos intelligences et affermir notre lucidité en ce temps qui est aussi un temps de confrontation et de combat, et qui nécessite que nous soyons aussi armés d’une pensée suffisamment cohérente et consciente de sa puissance pour affronter les adversités qui croissent, affirmer un passage et s’y lancer corps et âme.

Olivier Frérot

Texte extrait de l’ouvrage « Comprendre la nouvelle dynamique de l’humanité », publié en 2022 par Chronique sociale

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