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Adapter la France à une hausse de 4 °C en 2100 suppose un grand débat démocratique

L’adaptation nécessaire au changement climatique à venir fait l’objet d’un nouveau cap gouvernemental : se préparer à une hausse de 4 °C de la température. Une décision courageuse, mais qui implique de discuter collectivement des questions les plus difficiles.

La France cesse enfin de se voiler la face. L’été 2022, marqué par un cortège de catastrophes, a suscité une prise de conscience généralisée : le dérèglement climatique, causé par les activités humaines, frappe aussi notre territoire et va s’aggraver. Pour la première fois, le gouvernement assume de se préparer à deux trajectoires de réchauffement afin de mieux prendre en compte les risques.

Jusqu’à présent, le pays avait seulement pris des mesures – insuffisantes – pour faire face à un réchauffement de 2 °C à la fin du siècle, le niveau qui sera atteint si les Etats parviennent à respecter les objectifs de l’accord de Paris. C’est à ce stade hautement improbable. Désormais, sous l’impulsion du ministre de la transition écologique, Christophe Béchu, la France va se préparer à une élévation de 4 °C de la température en 2100 en métropole, ce qui correspond à une hausse du thermomètre de 3 °C au niveau mondial, la trajectoire vers laquelle nous mènent les politiques actuelles des pays.

Fin mai, le gouvernement a décidé d’ouvrir une consultation publique sur cette hypothèse et sur ses conséquences pour la population, les filières économiques et les collectivités territoriales. Cette discussion doit contribuer à la définition du prochain plan national d’adaptation au changement climatique, qui devrait être publié à la fin de l’année.

D’autres scénarios plus chauds

On ne peut que saluer ce changement de braquet, réclamé de longue date par les spécialistes du climat. En imposant ce chiffre, de nature à effrayer la population, Christophe Béchu a fait montre de courage politique. Les réactions qui se multiplient ces dernières semaines confirment que le sujet est périlleux. L’adaptation au changement climatique, qui consiste à se préparer et à répondre à ses impacts, est restée longtemps le parent pauvre des politiques climatiques, tant on craignait qu’elle ne détourne les Etats de l’indispensable réduction des émissions – ce que l’on appelle l’atténuation. Mais si l’adaptation s’est imposée comme une action nécessaire, elle reste encore mal comprise.

Les propos de Christophe Béchu ont suscité une levée de boucliers. D’abord parce que nombre de Français n’ont pas encore mesuré la gravité de la situation et qu’une partie reste climatosceptique. Ensuite, parce que certains ont considéré que le gouvernement abandonnait la lutte contre les émissions. L’adaptation et l’atténuation sont pourtant complémentaires. Aucune ne pourra être menée sans l’autre. Un gouvernement plus crédible sur les enjeux de transition écologique aurait sans doute été mieux compris.

Le ministère a aussi une part de responsabilité en ayant présenté le scénario de + 4 °C comme « pessimiste », alors qu’il est réaliste. Se préparer au pire reste nécessaire, et c’est là un autre reproche d’experts du climat. Une bonne gestion des risques implique de regarder aussi d’autres scénarios plus chauds que la tendance. Le réchauffement pourrait, par exemple, atteindre + 5,6 °C dans l’Hexagone dans un scénario émetteur, qui reste probable. La trajectoire à + 4 °C – une moyenne – nécessite aussi d’ajuster les politiques d’adaptation sur des valeurs plus élevées, + 5,1 °C l’été, et + 7 °C, + 8 °C ou + 9 °C lors d’étés exceptionnels, comme 2022 le fut dans le climat actuel.

Des choix, souvent douloureux

Le débat est lancé, et il était temps. C’est une question de responsabilité. Mais la manière dont le gouvernement le présente pose problème, en particulier les trois questions soumises à consultation du public. Elles demandent : « La France doit-elle se doter d’une trajectoire de réchauffement de référence d’ici à la fin du siècle pour l’adaptation (…) ? Que pensez-vous d’une trajectoire de réchauffement de (…) + 4 °C en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle ? Quels outils et quel accompagnement pour les grands chantiers identifiés (mise à jour des normes, référentiels et réglementations techniques, adaptation des collectivités territoriales, adaptation des filières économiques) ? »

Si l’on devine une volonté du gouvernement de permettre une appropriation par chacun de ces enjeux complexes, les deux premières questions n’ont pas lieu d’être. Elles reviennent à demander à la population si la France doit s’adapter au changement climatique, alors qu’elle n’a pas le choix, et à quel réchauffement, ce qui doit être décidé par le gouvernement après avis des scientifiques. Seule la dernière question, qui porte sur la façon d’agir, a finalement du sens, même si sa technicité tend à dépolitiser un débat majeur.

Comment comprendre, par ailleurs, qu’un tel enjeu soit cantonné à une page sur le site Internet du ministère de la transition écologique ? Cette nouvelle trajectoire de + 4 °C devrait être l’occasion d’une large mobilisation, au-delà des clivages partisans, et du lancement d’un vaste débat public, jusqu’à l’Assemblée nationale.

Ne nous trompons pas : l’adaptation est éminemment politique, bien plus que technique. Elle implique des choix, souvent douloureux, qui doivent être tranchés par les citoyens et leurs représentants : quelles activités, infrastructures et habitations devront être protégées ou relocalisées ? Quels sinistres faudra-t-il indemniser et qui va payer ? Faut-il investir massivement dans les stockages d’eau pour irriguer les cultures lors des sécheresses ou transformer les filières agricoles ? En cas de pénurie d’eau, comment partager la ressource restante entre les besoins des consommateurs, des agriculteurs, des industriels ou des golfs ? Si l’on ne veut pas voir se multiplier les conflits locaux, comme celui contre la mégabassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), il y a urgence à ouvrir un véritable débat démocratique. Il faudra ensuite avoir le courage de trancher et d’allouer les financements – rehaussés et pérennisés – à ce chantier du siècle.

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