Climat : des « puits de carbone » forestiers menacés dans plusieurs régions françaises
Nos forêts absorbent deux fois moins de carbone qu’il y a dix ans. Cette tendance, qui varie selon les régions, compromet les objectifs fixés par le gouvernement pour lutter contre le changement climatique.
La forêt française continue de s’étendre en quantité et non en qualité – et on peut s’en réjouir. Sa surface a atteint 17,1 millions d’hectares en 2022, selon les données de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN). Soit une hausse de 21 % depuis 1985. Le volume total de bois s’accroît lui aussi, à 2,8 milliards de m³. Mais la production biologique « nette », c’est-à-dire la croissance des arbres sur une période donnée (mortalité déduite), a ralenti d’environ 10 % en une décennie. Ce qui conduit à une très mauvaise nouvelle : les forêts tricolores, dans leur ensemble, absorbent deux fois moins de carbone qu’il y a dix ans. Un constat inquiétant alors que les sylves restent indispensables au captage du CO2, et donc à la lutte contre le changement climatique.
« Le puits de carbone des forêts a presque doublé entre 1990 et 2010. Depuis, ce réservoir diminue : les forêts absorbent toujours du carbone, mais en moindre quantité », relève Philippe Ciais, directeur de recherches au Laboratoire des Sciences du climat et de l’environnement (LSCE). Le chercheur, qui s’appuie sur les dernières données (correspondantes à l’année 2020) du Citepa (l’organisme mandaté pour réaliser l’inventaire français des émissions), elles-mêmes basées sur l’inventaire forestier de l’IGN, a détaillé les tendances par régions. Bilan ? La bonne santé forestière demeure très variable.
La Corse, dont le territoire est couvert à 65 % de forêts, affiche une perte nette. « Cela m’a beaucoup surpris car les forêts, pense-t-on, y sont naturelles et difficiles d’accès. Mais elles semblent perdre du CO2 à cause d’une forte intensification de la récolte ». En Bretagne, l’exploitation est industrielle. « On constate que la région est à zéro, alors qu’elle gagnait du carbone avant », déplore Philippe Ciais, en poursuivant l’inventaire de nos étendues boisées. Les forêts normandes ne pompent plus de CO2 et celles d’Auvergne approchent également le seuil limite. Le puits de carbone de l’ancienne région Rhône-Alpes a baissé de 50 % en une décennie – mais le territoire reste toutefois celui où l’absorption des forêts est la plus forte (environ 6 millions de tonnes annuelles, l’équivalent de 2 % des émissions fossiles nationales de CO2 d’après le chercheur).

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Les arbres en « situation de stress »
Plusieurs raisons expliquent la dégradation des puits de carbone forestiers. « La croissance des forêts diminue. Les arbres, avec les différents épisodes de sécheresse, subissent du stress : ils poussent moins et absorbent moins de carbone », expose François Morneau, conseiller technique de l’inventaire forestier à l’IGN. Autre tendance de fond : une augmentation de la mortalité des arbres. « Le flux annuel d’espèces en fin de vie a augmenté de plus de 50 % entre les périodes 2005-2013 et 2012-2020 », note l’IGN. La faute aux sécheresses et canicules – des signaux négatifs du climat – mais aussi à de nombreux insectes, dont les scolytes qui ravagent les forêts d’épicéas d’une grande partie nord du pays. Les châtaigniers, eux, sont victimes de la maladie de l’encre ; et les frênes, de la chalarose.
Les forêts des régions citées plus haut « enregistrent toutes, à des degrés variés, une hausse de la mortalité, une stagnation de la croissance et une augmentation de la récolte », résume Philippe Ciais. Ces tendances mettent en péril le respect des objectifs de la stratégie nationale bas carbone (SNBC), cette feuille de route tricolore visant à conduire la politique d’atténuation au changement climatique. « On n’est pas du tout sur la bonne trajectoire. Si on compte sur la forêt pour faire la neutralité de la France, ça va être compliqué », juge le scientifique. « L’effort de réduction des émissions sera d’autant plus important que l’absorption des forêts diminue », abonde François Morneau. Le Haut conseil pour le climat constatait déjà, en juin dernier, un décalage de 60% entre les « puits nets observés depuis 2010 et ceux anticipés par la SNBC ».
« Objectifs contradictoires »
Cette feuille de route s’appuie sur deux éléments : maintenir la captation et les stocks de carbone dans les forêts, et « maximiser les effets de substitution et les stockages de carbone dans les produits bois ». C’est-à-dire davantage utiliser cette matière, par exemple dans la construction, en remplacement du béton ou de l’acier dont la production est très émettrice en CO2. Mais aux yeux du chercheur spécialisé dans le cycle du carbone, la SNBC comprend « des objectifs contradictoires ». « On ne peut pas laisser à la fois les stocks augmenter – donc avoir des forêts en libre évolution, les protéger et moins récolter – et extraire toujours plus pour remplacer des matériaux de constructions par du bois. Il existe une limite biologique : doubler le puits de carbone tout en doublant l’extraction, cela ne fonctionne pas. »
Dans une étude parue en février 2022, l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) critique également cette stratégie ambigüe. Il estime « qu’en ce qui concerne la réorientation massive du bois vers des usages à plus longue durée de vie, les frontières du réalisme sont probablement dépassées ». Le rapport recommande donc de « revoir à baisse l’ambition globale, en fonction des possibilités effectives et souhaitables de récolte, et d’un développement des usages longs du bois cohérents avec les débouchés possibles », la filière n’étant pas assez solide. Car « en cas d’échec, le pari des produits bois, qui suppose une augmentation des récoltes, aurait pour seul effet d’endommager la séquestration biologique », met également en garde le cabinet de conseil Carbone4.
Toujours à partir des données du Citepa, Philippe Ciais se livre au jeu des prédictions. Au vu de la tendance ces dernières années, la capacité d’absorption de nos forêts pourrait tomber à … zéro en 2026 ! Elles pourraient ensuite relâcher plus de carbone qu’elles n’en absorbent. « C’est une idée tout à fait contestable », prévient le chercheur. L’évolution des forêts étant loin d’être linéaire, on ne peut rien affirmer ». Mais il s’agit bien d’un scénario préoccupant.
Conclusion : plantez des arbres partout et toujours, ici et ailleurs. sans relâche !
Baptiste Langlois
