Le « château d’eau » des Alpes est ébranlé par le dérèglement climatique
Jusqu’à l’an dernier, les grands barrages sur la Durance et le Verdon ont permis d’amortir les effets des sécheresses en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Face au changement climatique, la région veut étendre massivement l’irrigation. Un projet qui va exacerber les tensions, selon plusieurs scientifiques et écologistes.
Pierre Isnard-Dupuy
Lagrand, Serre-Ponçon (Hautes-Alpes), Arles (Bouches-du-Rhône).– De hautes haies entourent de vertes prairies. Dans la Crau, non loin d’Arles, un paysage de bocage s’offre au regard là où jadis il y avait une steppe. Une partie de cette plaine est irriguée par l’eau des Alpes, prise sur la Durance pour être importée par des canaux creusés au mitan du XVIe siècle. Dans cette région méditerranéenne habituée des sécheresses, les aménagements sont anciens.
Sur l’autre rive de la Durance, dans le sud du Vaucluse, la garrigue a été supplantée par de grands arbres et des champs le long du canal Saint-Julien, mis en eau au XIIe siècle.
Le système hydraulique provençal a été parachevé dans les années 1960-1970, avec la réalisation de grands barrages sur la Durance et son principal affluent, le Verdon. Ils permettent de stocker l’eau venue des massifs alpins, en particulier celle de la fonte des neiges.
Son équilibre est désormais menacé par le dérèglement climatique. Dès le début de l’été 2022, les prélèvements agricoles dans le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône ont été baissés de 25 %. Dans les départements alpins, les restrictions ont été de 50 % et parfois plus.

Jusque-là, les aménagements de la Durance et du Verdon étaient présentés comme la garantie d’une ressource inépuisable. « C’est un grand système de transfert d’eau que l’on nous envie », affirme Joëlle Hervo, cheffe de projet ressource en eau et changement climatique à l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée. Les trois quarts de tous les usages humains en Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) en dépendent : agriculture, hydroélectricité, eau potable, industrie et même tourisme sur les lacs artificiels. L’eau potable de trois des cinq millions d’habitant·es de la région vient de cet immense « château d’eau », dont celle des métropoles d’Aix-Marseille et de Toulon.
La Provence est devenue dépendante des retenues alpines, dont Serre-Ponçon, la plus volumineuse de France métropolitaine, avec une capacité de 1,27 milliard de mètres cubes. Le lac des Hautes-Alpes a été pris comme symbole par Emmanuel Macron pour annoncer son plan eau le 30 mars dernier. Imaginée dès le milieu du XIXe siècle, la construction d’un barrage sur la Durance pour dompter ce capricieux affluent du Rhône, capable des pires crues comme des pires assecs, a été finalement réalisée entre 1955 et 1961. Dans des films aux accents de propagande, EDF promettait alors une prospérité infinie à la Provence.
Renaud Muselier, président de la région, ex-LR récemment converti au macronisme, semble adhérer encore à cette fable des Trente Glorieuses. « Je vous annonce très officiellement que la guerre de l’eau n’aura pas lieu », affirmait-il lors de la visite présidentielle. Sa région saurait s’adapter grâce à un « plan or bleu ». Son objectif principal est d’augmenter le nombre de territoires arrosés par l’eau du Verdon via l’extension du réseau du canal de Provence. « Nous allons réinvestir 800 millions d’euros pour alimenter une grande partie du Var, la totalité des Bouches-du-Rhône et aussi le Vaucluse », déclarait Renaud Muselier.
En prévision, une extension de l’irrigation
Délégataire de la région, la Société du canal de Provence (SCP) dessert déjà 70 000 hectares agricoles. 30 000 de plus doivent être raccordés en cinq ans, dont 20 000 dans le Var, principalement des vignes pour le vin rosé. Sur le plateau de Valensole, dans les Alpes-de-Haute-Provence, ce sont des producteurs de lavande qui commencent à recourir à l’eau fournie par la SCP.
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Mais comment servir plus d’usagers, alors que la ressource faiblit inexorablement ? Selon les projections de l’agence de l’eau, elle diminuerait de 30 % d’ici à 2055. Dans les six départements de la région, les arrêtés préfectoraux pour sécheresse s’empilent depuis début 2022, même en hiver. Les tensions apparaissent déjà.
« Dès janvier 2022, on s’est rendu compte que les stocks de neige étaient faibles. On a réduit notre production d’électricité de 60 % », se souvient l’ingénieure d’EDF Catherine Le Normant. Une difficulté supplémentaire pour l’électricien, en période d’envol des prix de l’énergie et de défaillance des centrales nucléaires. En année dite normale, la chaîne Durance-Verdon produit 10 % de l’hydroélectricité française et la moitié des besoins en électricité de la région Paca.
Le lac de Serre-Ponçon a été creusé jusqu’à moins 17 mètres en dessous de sa cote optimale pour le tourisme. Les acteurs du secteur ont dû s’adapter en réalisant des aménagements dans l’urgence. « Les prestataires ont pu travailler jusqu’au 28 août. Les premières prévisions nous indiquaient seulement jusqu’au 6 août », précise Christophe Piana, directeur du Syndicat mixte d’aménagement et de développement de Serre-Ponçon (Smadesep).
« Ce qu’on a eu en 2022 va devenir la norme avant 2050 si on continue comme ça. Il faut retravailler nos habitudes autour de l’eau », affirme Antoine Nicault, du Groupe régional d’experts sur le climat (Grec Sud). D’ici à 2050, les glaciers, dont la fonte estivale soutient les débits des affluents de la Durance aux périodes les plus sèches, auront probablement disparu.
« Les huit dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées. La hausse des températures modifie le régime des précipitations », poursuit Antoine Nicault. Les pluies se font plus rares et plus violentes. « Le problème n’est pas juste qu’il pleuve ou pas. Les températures sont très hautes et donc il y a plus d’évapotranspiration. Le cumul des deux aboutit à de plus fortes et plus longues sécheresses », ajoute le coordinateur du Grec Sud.
Conscient de cet état de fait, le directeur du développement de la société du canal de Provence se veut tout de même rassurant. « Hormis l’eau potable, les autres usages sont en baisse : moins 25 % en 10 ans pour l’industrie, moins 75 % en 50 ans dans l’agriculture. Il faut optimiser le plus possible », détaille Jean-François Brun. Sa solution consisterait à moderniser le réseau, pour réduire le nombre de fuites et apporter « juste ce dont la plante a besoin », grâce à des améliorations technologiques d’irrigation et de suivi « connecté » des cultures. Mais également grâce à la réutilisation des eaux en sortie de station d’épuration (REUT, pour réutilisation des eaux usées traitées).
Demande de moratoire
Plusieurs associations environnementales, dont France Nature Environnement (FNE) en Paca, ainsi que la Confédération paysanne, sont convaincues que ce projet mène dans le mur. Elles demandent un moratoire. « Le discours de Muselier est schizophrénique. Dans la même phrase il dit : on a moins d’eau, donc il faut arroser plus », fustige l’un des porte-parole de la Confédération paysanne des Hautes-Alpes, que nous rencontrons dans sa petite ferme maraîchère, à Lagrand, au sud du bassin du Buëch, un affluent de la Durance. « Ce sont des consommations supplémentaires qui vont tirer sur les réserves », analyse Thomas Raso, ancien hydrologue pour les services de l’État, puis pour le conseil général du département alpin.
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Avec son syndicat, il plaide pour « prioriser les usages », avec en tête les productions en circuit court, la sécurisation du fourrage et de l’eau pour l’élevage extensif. Or, les premières cultures bénéficiaires de l’extension du réseau de la Société du canal de Provence, « celles qui ont les moyens de payer l’irrigation », selon le paysan, sont d’abord vouées à l’export. Pour Thomas Raso, la clé d’un partage de l’eau harmonieux passe par la transformation des pratiques agricoles. « On cultive de la vigne dans des pays bien plus secs que le nôtre », rappelle-t-il. Alors, il faudrait choisir des cépages plus résistants et, plus généralement, « travailler sur des techniques d’agroforesterie, de couverture des sols pour rendre les fermes moins dépendantes de l’accès à l’eau ».
Du côté des gestionnaires de l’eau, services de l’État, EDF, SCP, organisations d’irrigants, on se satisfait d’avoir surmonté la crise de 2022 sans conflit majeur. L’été 2023 s’annonce lui aussi compliqué. Si les stocks de neige en amont de Serre-Ponçon sont supérieurs de 20 % à ceux de l’année dernière, ils sont faibles sur le Haut-Verdon. Les fleuves littoraux sont quant à eux à sec et les rivières du centre de la Provence déjà à leur niveau estival.
Il faut un partage non plus basé sur les besoins mais sur ce que la nature peut nous donner. : Pierre Gottardi (France Nature Environnement)
Dans ce contexte, c’est la vie aquatique qui trinque. Des débits réservés aux cours d’eau sont fixés, mais ils peuvent être abaissés par dérogation préfectorale. Ce qui fut le cas sur nombre d’entre eux en 2022. En Basse-Durance, non loin d’Avignon, le débit réservé est normalement divisé par trois à partir du 30 juin : de 15 à 5 mètres cubes par seconde. « Il a été ramené neuf jours avant en 2022, dès que l’on s’est assurés que le cycle de reproduction des aloses, un poisson migrateur, était terminé, nous rapporte Christian Doddoli, directeur général du Syndicat mixte d’aménagement de la vallée de la Durance (SMAVD). On souhaiterait éviter de faire ça. Une réduction anticipée des prélèvements agricoles devrait nous permettre de ne pas toucher les débits réservés », espère-t-il.
Pour les écologistes, les débits réservés actuels sont insuffisants. « Il faut un partage non plus basé sur les besoins mais sur ce que la nature peut nous donner. Ce type de démarche remet en cause beaucoup d’usages pris pour acquis, considère Pierre Gottardi, président de FNE Alpes-de-Haute-Provence. Si cette année des dérogations sur les débits réservés sont décidées, on ira au contentieux devant le tribunal administratif », promet celui qui avant de prendre sa retraite était chef de la police de l’eau dans le département.
« L’été dernier, j’ai vu des cours d’eau alimentés uniquement par les rejets des stations d’épuration, ce qui pose un problème de dilution des polluants dans ces milieux », témoigne Christophe Garrone, de la Maison régionale de l’eau, une association de scientifiques qui œuvre à la connaissance des milieux aquatiques, soutenue par le conseil régional. « J’ai vu des assecs complets. Ce qui peut être à l’origine de destructions assez massives si les espèces n’ont pas de zones de refuge ou pas de continuité pour l’accès à ces refuges », poursuit l’hydrobiologiste.
L’hydrologue Charlène Descollonges, cofondatrice de l’association Pour une hydrologie régénérative, alerte quant à elle sur le recours systématique à la réutilisation des eaux usées : « Selon certains endroits, elle va impacter l’hydrologie des cours d’eau. Toute cette eau qui sera enlevée n’ira plus dans les cours d’eau et n’alimentera plus les écosystèmes aquatiques », argumente-t-elle. Pour l’heure, la région commence une expérimentation de la REUT et envisage de la mettre en œuvre à partir de 2024.
« Il ne faut surtout pas oublier les milieux naturels. La part qu’on va leur laisser contribuera pleinement à montrer si on a réussi à s’adapter aux effets du changement climatique », résume pour sa part Joëlle Hervo, de l’agence de l’eau. De l’eau pour les écosystèmes ? Au bord du lac de Serre-Ponçon, ni Emmanuel Macron, ni Renaud Muselier, ni même Christophe Béchu, le ministre de la transition écologique, n’en ont parlé.
Pierre Isnard-Dupuy avec Mediapart.fr