Le Vietnam veut une transition énergétique sans écologistes
Le pays, en pleine croissance, a mis en prison depuis 2021 cinq des militants climatiques vietnamiens les plus influents, tout en sollicitant les aides occidentales pour sa transition énergétique.

Hoang Thi Minh Hong, fondatrice de l’ONG Change Vietnam, lors d’une session de l’ONG, en janvier 2022.
Son sort mobilise depuis plus d’un mois : des dizaines d’ONG internationales et de figures de la défense de l’environnement demandent la libération de la militante écologiste vietnamienne Hoang Thi Minh Hong, arrêtée le 30 mai pour fraude fiscale. Le motif de cette arrestation, qui n’entraîne dans l’immense majorité des cas au Vietnam ni détention préventive ni condamnation à de la prison ferme, a déjà envoyé en prison quatre autres militants écologistes. L’activiste suédoise Greta Thunberg a dénoncé dans un tweet une « arrestation politique ». En France, Europe-Ecologie Les Verts a fustigé le silence des autorités françaises. L’ancien président américain Barack Obama a lui été sollicité le 20 juin dans une lettre ouverte signée par soixante-cinq organisations internationales. Mme Hoang, 51 ans, avait été lauréate du programme Obama Foundation Scholars 2018 pour des acteurs méritants de la société civile.
Le paradoxe est que le Vietnam communiste fait figure de bon élève de la transition énergétique des pays du Sud, s’étant engagé sur un objectif de zéro émission nette en 2050 lors de la COP26 en 2021 à Glasgow (Royaume-Uni). Les contradictions sont pourtant flagrantes entre l’ampleur des efforts à fournir, les ambitions de croissance économique maximalistes de Hanoï, et l’obsession du régime communiste à mettre hors jeu les acteurs émergents de l’écologie citoyenne – fussent-ils reconnus sur le plan national et international.
Les engagements du Vietnam pour réduire les gaz polluants lui ont permis de devenir en décembre 2022 le troisième pays, après l’Afrique du Sud et l’Indonésie, à signer un partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) avec un groupe d’Etats – dont l’Union européenne (UE), le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, les Etats-Unis, ou encore le Japon. Des financements publics et privés préférentiels à hauteur de 15,5 milliards de dollars (environ 13,8 milliards d’euros) ont ainsi été promis par ces pays sur les trois à cinq prochaines années pour soutenir la transition verte vietnamienne. L’initiative JETP répond à la demande des pays du Sud d’être aidés dans leur transition énergétique par les primo-pollueurs que sont depuis la révolution industrielle les pays développés.
Caractère disproportionné des accusations
L’arrestation de Hoang Thi Minh Hong est intervenue juste après l’adoption, le 15 mai, d’un plan de transition énergétique vietnamien, appelé « PDP8 », en négociation depuis trois ans.
Hoang Thi Minh Hong est la première Vietnamienne à s’être rendue en Antarctique, en 1997, dans le cadre d’une mission des Nations unies sur le réchauffement climatique. Elle a ensuite travaillé pour le WWF et fondé en 2013 l’ONG Change Vietnam, fermée en octobre 2022 après la vague d’arrestations contre ses collègues.
Parmi les quatre autres militants écologistes arrêtés figurent un avocat directeur d’une ONG spécialisée sur les questions de droit et d’environnement condamné en 2022 à cinq ans de prison, Dang Dinh Bach, qui mène depuis juin sa quatrième grève de la faim, une lauréate 2018 du prix Goldman pour l’environnement et le fondateur d’une télévision en ligne sur les enjeux de développement durable.
« Les dirigeants vietnamiens savent qu’ils peuvent s’en tirer à bon compte, ils voient que la communauté internationale n’a pas réagi à l’arrestation des quatre premiers militants climatiques en 2021 et 2022, ils ont décidé d’en arrêter une cinquième », explique le chercheur Ben Swanton, codirecteur de Project 88, une ONG spécialisée dans la défense des droits humains au Vietnam. Dans un rapport publié le 21 avril, Project 88 démontre le caractère grossièrement disproportionné des accusations de fraude et le rôle-clé d’un département du ministère de la sécurité publique chargé de la police politique dans des enquêtes qui en principe relèvent strictement de l’administration fiscale.
Les cinq militants arrêtés animaient une coalition d’ONG et d’acteurs publics et privés mobilisée depuis 2020 pour faire évoluer une politique énergétique très dépendante du charbon – 30 % du mix énergétique vietnamien – en faveur des énergies renouvelables. En apparence, le récent plan de transition énergétique, le PDP8, est doté d’objectifs crédibles. Il prévoit de libérer le pays des énergies fossiles et d’augmenter la part des énergies renouvelables de 57 % aujourd’hui (28 % pour l’hydroélectricité, 24 % pour le solaire et 5 % pour l’éolien) à 75 % en 2045 dans le mix énergétique.
Sauf qu’il faut intégrer dans l’équation une économie en mode turbo, dotée d’un objectif de croissance du PIB de 7 % à 8 % sur au moins la prochaine décennie. Le PDP8 annonce donc un doublement de la capacité électrique totale d’ici à 2030. « Il est peu probable que Hanoï accepte la moindre limitation de la croissance économique du pays au motif de décarbonation », prévient ainsi un rapport de mai 2023 du Center for Strategic and International Studies américain sur la décarbonisation en Asie du Sud-Est.
Influence des écologistes
La transition énergétique programmée va donc d’abord passer par une augmentation de près de 50 % de la capacité de production d’électricité des centrales à charbon, de 21,3 gigawatts aujourd’hui à 30,1 gigawatts en 2030, après quoi les centrales seront progressivement décommissionnées, en commençant par les plus anciennes, pour atteindre le zéro émission en 2050. Dans le même temps, le plan vietnamien prévoit de multiplier par quatre la quantité d’électricité produite par le gaz naturel – la moins polluante des énergies fossiles – d’ici à 2030, tout en développant massivement l’éolien et le solaire.
Un pari risqué pour les partenaires internationaux du JETP : « Le Vietnam a obtenu des donateurs du JETP une concession qui lui permet d’étendre les infrastructures de combustibles fossiles jusqu’en 2030, avant d’en arrêter la construction. Le JETP permet donc au gouvernement vietnamien d’accéder à des financements pour la construction de nouvelles infrastructures d’énergies fossiles qu’il n’aurait pas pu obtenir autrement », rappelle Ben Swanton. « Or, avec les principaux militants climatiques du pays derrière les barreaux, il n’y a plus personne pour demander des comptes au gouvernement s’il ne tient pas sa promesse de décarboner le secteur de l’énergie », poursuit-il. La déclaration politique de la Commission européenne pour le JETP stipule d’ailleurs qu’« il est nécessaire de consulter régulièrement les médias, les ONG et les autres parties prenantes » pour parvenir à « une transition juste et équitable ».
La neutralisation des écologistes par l’appareil de sécurité politique vietnamien s’explique par l’influence que ceux-ci ont acquise ces dernières années dans un régime qui a effectué à partir de 2016 un virage sécuritaire clairement inspiré du modèle chinois : la société civile, en particulier les ONG soutenues par les Occidentaux, y a été érigée en menace existentielle. Deux des écologistes arrêtés, l’avocat Bach et le journaliste Mai Phan Loi, participaient au réseau d’ONG créé pour surveiller les engagements pris par le gouvernement vietnamien en matière de droits du travail et de développement durable lors de la signature d’un accord de libre-échange en 2019 avec l’UE.
A Hanoï, des sources évoquent aussi, derrière le ministère de la sécurité publique, le poids du lobby des centrales à charbon, lié à des intérêts chinois – la Chine est le premier fournisseur de centrales électriques de la région. Or, ce ministère et son puissant patron, le général To Lam, étaient présents en force dans la délégation vietnamienne envoyée à Glasgow lors de la conférence climat, en novembre 2021.