Renaud Payre : « Un monde économique et idéologique disparaît tant les marqueurs de sa faillite se multiplient »
Le nouvel impératif gouvernemental doit être de mettre la solidarité au cœur de l’action publique et proposer, comme après la seconde guerre mondiale, un nouveau contrat social, affirme, dans une tribune au « Monde », le professeur de sciences politiques Renaud Payre.
Tribune. Comment réussirons-nous le « jour d’après » ? Les déclarations se multiplient à ce sujet, laissant prédire que « plus rien ne sera comme avant » à l’issue de cette crise sanitaire sans précédent. Mais si l’on en reste à un niveau de généralité évoquant l’inéluctable transition écologique sans comprendre en quoi la crise du coronavirus est une épreuve pour notre société, alors le « jour d’après » n’existera pas.
Tout redeviendra comme avant. Il est vrai que la société s’est souvent profondément transformée à la suite d’épidémies ou de « ruptures » sanitaires. Le choléra a rendu possible une nouvelle police sanitaire dans la France du milieu du XIXe siècle. Quelques années après, la révolution pastorienne a contribué à modifier les formes d’appréhension du social et les conceptions mêmes de la solidarité avec l’émergence d’une logique assurantielle.
Dès lors, on pourrait se prendre à faire des comparaisons et à rêver à un « jour d’après » meilleur où aux applaudissements de chaque soir succéderait un nouvel Etat providence, voire un nouvel ordre social. Le philosophe Bruno Latour, dans sa tribune « La crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique », publiée dans Le Monde du 26 mars, s’est interrogé sur les liens entre la crise sanitaire et la préparation à la mutation climatique devenue, sans aucun doute, inéluctable.
Avec la crise, les agents publics sont au premier rang
Nous ne sommes pas prêts pour faire face à la mutation écologique, comprend-on en lisant ce texte. C’est un fait. Mais évoquer l’horizon de la mutation climatique ne suffit pas. La crise sanitaire se double d’une violence sociale porteuse d’un avenir sombre si un nouvel agenda gouvernemental et citoyen ne s’impose pas rapidement. Aujourd’hui – et l’ampleur de la crise y contribue –, nous avons bien conscience qu’un monde économique, géopolitique et même idéologique disparaît, tant les marqueurs de sa faillite se multiplient.
Ils portent notamment sur les limites de la politique industrielle, qui n’ont d’ailleurs pas attendu l’actuelle législature ou l’actuel quinquennat. Le néolibéralisme et le nouveau management public appliqués aux services publics, notamment à l’hôpital, montrent également un épuisement dont les effets sont terribles et aujourd’hui pleinement révélés. Mais ce n’est pas tout : un discours de dénigrement de la fonction publique, des services publics et de ses agents est à l’œuvre.
Ce monde ultra-idéologisé ne résiste pas au réel. Quand la crise est là, ce sont les agents publics qui sont au premier rang, qui rendent possible un traitement plus humain des tragédies, qui endiguent le drame, qui accompagnent nos proches. Ce sont elles et eux qui, au-delà de ce qui est demandé, transmettent les savoirs, éduquent à distance, s’assurent que même les familles les plus démunies peuvent consacrer une partie de leur temps aux devoirs des enfants.
Un nouveau contrat social
Mais si l’on sent que ce monde tourne mal, que les nouveaux intouchables de la patrie sont ceux qui permettent à la société craquelée de ne pas exploser, cela ne suffira pas pour affronter les défis de notre siècle. Ces défis ne supporteront pas une nouvelle pirouette : une conversion temporaire à une relance par l’Etat et à une dotation exceptionnelle de certains services publics. Ce serait retarder une crise d’une plus grande ampleur.
Mais il y a bien plus que cela. La question n’est pas : « Sommes-nous capables de nous adapter à cette mutation à venir ? », mais bien : « Comment faire société à l’heure du basculement ? » Or, faire société, ce n’est pas simplement répondre aux injonctions d’un nouveau maître de guerre, ce n’est pas non plus accepter docilement l’impératif de cohésion nationale. La société se soude autour d’un cadre et d’un contrat acceptables et probablement d’un projet commun.
Dit ainsi, nous mesurons toutes nos fragilités, tant les inégalités sociales et territoriales se sont renforcées au cours des dernières décennies. Le vrai défi historique des gouvernants est celui de la création de ce cadre, de ce contrat, de ce projet. Nous avons su faire face à des guerres, à des deuils nationaux d’ampleur considérable. Nous l’avons fait en mettant la solidarité au cœur de l’action publique ou en proposant, comme après la seconde guerre mondiale, un nouveau contrat social.
Impératif de changer de modèle
Or, notre société est démantelée et nous regardons ailleurs. La crise sanitaire est une épreuve pour une action publique incapable d’éviter une violence sociale. Quel décideur a le courage de dire que le confinement n’est pas supportable de la même manière quand on peut se réfugier en Normandie et quand on est dans un deux-pièces d’une HLM ? Qui peut justifier une continuité pédagogique quand elle accentue tragiquement les inégalités ? Qui pointe que les interpellations concernent davantage certains quartiers et certaines catégories sociales ?
Mais allons plus loin encore : qui rappelle que les fragilités respiratoires sont inégalement « distribuées » et que nous n’avons pas tous et toutes les mêmes chances face au virus ? Alors, oui, nous ne sommes pas prêts pour une mutation dont on ne connaît pas le nom mais dont on sait déjà les principes inégalitaires.
Il y aura, bien sûr, un bilan de cette grande crise sanitaire. Il faudra bien rendre des comptes, en espérant qu’ils ne se contentent pas d’une objectivation englobante écrasant les inégalités sociales et territoriales. Ils pourront montrer très clairement que, si nous avons de nombreux défis à supporter, la nécessité d’embarquer toutes et tous suppose de changer de modèle et de ne pas se contenter de changer de vêtements comme on le ferait dans une opérette de foire des faubourgs.
Les nouvelles menaces qui pèsent sur notre monde
La responsabilité en 2020 n’est pas l’autoritarisme. Et encore moins de vouloir jouer à la guerre. Elle impose un nouvel impératif gouvernemental, quelle que soit la couleur politique de celles et ceux qui gouvernent ou gouverneront demain. Nous avons maintenant bien saisi les nouvelles menaces qui pèsent sur notre monde.
Les agents pathogènes ne sont plus des ennemis ou des humains délibérément criminels, ce sont bien les conséquences de nos modes de vie et leur impact sur l’environnement et, plus largement, de notre organisation économique et sociale. Nous avons moins conscience de la nécessité de faire société pour surmonter ces menaces. Et si, finalement, la crise du coronavirus nous faisait entrer ensemble dans le XXIe siècle ?