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Hannah Arendt et Walter Benjamin : une relation à flanc de ténèbres

Même si peu de traces en témoignent, les deux philosophes, rapprochés par l’exil, ont entretenu un dialogue fécond, qui se poursuivit jusque dans des querelles posthumes.

Nicolas Weill

Hannah Arendt et Walter Benjamin. 

Il y a des amitiés qui se passent de contacts nombreux et dont l’essentiel se joue dans l’absence. Celle qui unit le critique littéraire, traducteur et philosophe Walter Benjamin et la philosophe Hannah Arendt représente un cas d’espèce à cet égard, son intensité se révélant inversement proportionnelle aux traces de leurs rencontres. Peu de vestiges l’attestent en effet, hormis les récits et hommages qu’Arendt écrivit sur Benjamin après sa mort tragique, érigeant son œuvre inachevé et sa personnalité en mythe aussi puissant que celui de Kafka, qu’ils révéraient tous deux.

En dépit d’une incontestable admiration mutuelle, leurs écrits font affleurer assez peu d’influences réciproques. Le très complet recueil de documents commentés Arendt und Benjamin (Suhrkamp, 2006, non traduit), édité par Detlev Schöttker et Erdmut Wizisla, ne fournit qu’une correspondance étique, soit huit lettres de 1936 à 1940. Celles-ci contiennent principalement des vœux d’anniversaire, des saluts depuis une villégiature ou quelques signes de vie. Peu d’échos filtrent en revanche des conversations intenses que les deux exilés n’ont pas pu ne pas tenir, d’après les spécialistes, sur la montée en puissance du fascisme, sur le mépris que le stalinisme et le nazisme nourrissaient pour les droits humains élémentaires, sur le sadisme de l’antisémitisme hitlérien, etc. Schöttker et Wizisla voient dans ces entretiens de Paris la matrice de la première grande œuvre d’Arendt, Les Origines du totalitarisme, publiée en 1951 (Gallimard, 2002).

De son côté, Benjamin parla sans doute longuement avec la philosophe de ses fameuses « thèses » « sur le concept d’histoire » lorsqu’ils passèrent quelques semaines ensemble à Lourdes (Hautes-Pyrénées) lors de la débâcle de juin 1940 – il lui en confia un des manuscrits, qu’elle remit, à son arrivée à New York, au légataire intellectuel de Benjamin, le philosophe Theodor Adorno (1903-1969). On sait que Benjamin avait été impressionné par le travail d’Arendt sur une figure du romantisme allemand d’origine juive, Rahel Varnhagen (1771-1833). Le manuscrit, confia-t-il en 1939 à leur ami commun Gershom Scholem (1897-1982), grand spécialiste de la mystique juive, depuis longtemps proche de Benjamin, « nage à vigoureuses brassées contre le courant d’une judaïstique édifiante et apologétique ».

Les mêmes cercles de proscrits

Mais l’essentiel de cette amitié se passa à distance. Benjamin était certes un cousin éloigné du premier mari d’Arendt, Günther Stern, mieux connu sous son pseudonyme d’écriture Günther Anders (1902-1992), comme elle élève du philosophe Martin Heidegger (1889-1976) dans les années 1920. Benjamin s’est d’ailleurs dit convaincu de l’avoir déjà vue à Berlin ; mais elle affirmera ne pas se souvenir d’une telle rencontre et assurera que c’est en 1934, à Paris, où ils menaient la vie difficile des apatrides, exilés après la prise du pouvoir par Hitler en 1933, que leurs chemins se sont véritablement croisés. Si l’on en croit cependant Scholem, dès 1932 Benjamin représentait pour Arendt « une autorité intellectuelle de poids ».

L’attachement de ces penseurs juifs à la langue et à la culture allemandes, malgré l’exil, les rassemble, chacun se retrouvant à la même enseigne du malheur. A partir de 1934, Benjamin et Arendt fréquentent les mêmes cercles de proscrits, qui se réunissent parfois dans l’appartement de celui-ci, au 10, rue Dombasle, dans le 15e arrondissement de Paris, où il demeure avec sa sœur. A ce cercle appartient aussi le communiste repenti Heinrich Blücher, qu’Arendt épouse en 1940, trois ans après sa séparation avec Stern-Anders. Mais, tandis qu’Arendt évolue dans les milieux sionistes parisiens,­ Benjamin se rapproche de Bertolt Brecht, proche du communisme, avec lequel il joue aux échecs lors de ses fréquentes visites dans son refuge danois, et pratique volontiers un marxisme à sa façon, au grand dam de ses amis, en particulier Adorno et Scholem.

La seconde guerre mondiale disperse cette tumultueuse société d’apatrides à travers l’Hexagone. Son déclenchement met Benjamin, qui a le cœur malade et se déplace péniblement, dans un état de panique puis d’apathie. Bien que soutenu par une bourse de l’Institut de recherche sociale dirigé par Max Horkheimer, avec Adorno, alors déplacé à New York, il ne cesse de craindre pour sa fragile situation matérielle. En tant que ressortissant allemand, il est interné avec Blücher, en septembre 1939, au stade de Colombes (Hauts-de-Seine), puis à Nevers. Grâce à ses relations parisiennes et peut-être à l’intervention du poète et diplomate Saint-John Perse (1887-1975), dont il a traduit Anabase en allemand, il est libéré dès novembre.

Arendt sera envoyée en mai 1940 au camp de Gurs (Pyrénées-Atlantiques), qu’elle réussit à fuir en juin à la faveur de la défaite pour gagner Lourdes, où elle retrouve Benjamin. Elle réside avec lui jusqu’au début de juillet dans cette villégiature insolite. « Benji et moi jouions aux échecs du matin au soir, racontera-t-elle à Scholem. Et, pendant les pauses, nous lisions les journaux lorsqu’il y en avait. » Puis elle part à la recherche de Blücher. Benjamin et elle ne se reverront plus. L’avant-dernier message qu’il lui adresse provient encore de Lourdes : « Je serais plongé dans un cafard plus noir encore que celui qui me tient à présent, lui confie-t-il en français, si tout dépourvu que je sois de livres, je n’avais pas trouvé (…) la devise qui s’applique à ma condition actuelle : “La paresse l’a soutenu avec gloire durant plusieurs années, dans l’obscurité d’une vie errante et cachée” [Portrait du cardinal de Retz, de La Rochefoucauld]. »

C’est à Scholem qu’Arendt, dans une lettre datée du 17 octobre 1941, fera le premier récit détaillé de la mort de Benjamin à la frontière espagnole, le 26 septembre 1940, bien qu’elle n’y ait pas assisté. Ce jour-là, avec un petit groupe d’émigrés, Benjamin cherche à franchir les Pyrénées à pied vers l’Espagne dans le but de s’embarquer via Lisbonne pour les Etats-Unis. Retenu par les douaniers à Portbou (Espagne) parce que son visa de sortie français a été invalidé par Vichy, Benjamin absorbe une surdose de morphine, et meurt.

Bataille d’appropriation

Pour ceux qui l’aimaient, cette fin symbolise aussitôt le crépuscule d’une Europe éclairée sombrant définitivement dans la barbarie. Arrivée plus tard à Portbou avec Heinrich Blücher, Arendt relate : « Nous avons vainement cherché sa tombe : elle était introuvable, on ne voyait son nom nulle part. Le cimetière donne sur une petite baie directement sur la Méditerranée, il est taillé dans des terrasses de pierre ; c’est dans ces murs de pierre que l’on glisse les cercueils. C’est de loin un des endroits les plus fantastiques et les plus beaux que j’aie vus de toute ma vie. » Benjamin demeurait insaisissable autant dans sa mort que dans son existence de nomade malgré lui.

Plus tard, Arendt, qui survivra à son ami quelque trois décennies, fournira une clé permettant de comprendre la force de leur amitié. « La gloire posthume pour un homme est habituellement précédée par la reconnaissance par la plus haute part de ses pairs », écrit-elle. « Nous ne pouvons savoir s’il existe quelque chose comme un génie complètement méconnu, ou si c’est le rêve de ceux qui n’ont pas de génie ; mais nous avons des raisons d’être certains que la gloire posthume ne sera pas leur lot », ajoute-t-elle. Tel fut en revanche celui de Benjamin, qui reçut dans sa jeunesse l’assentiment « instinctif » de l’exigeant écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) pour son long essai sur Goethe, « absolument incomparable », selon ce dernier, et telle est la mission qu’elle s’assigne alors : soutenir la renommée post mortem de son ami.

Longtemps après la disparition de Benjamin, l’amitié d’Arendt s’exprime aussi à travers une bataille d’appropriation et une controverse qui prendra un tour amer. En juillet 1967, alors que le mouvement étudiant atteint son zénith en Allemagne, elle prononce à l’université de Fribourg-en-Brisgau une conférence en présence de Martin Heidegger, son maître et ancien amant (« Walter Benjamin. 1892-1940 », Vies politiques, Gallimard, 1974). Elle ose y tracer des parallèles entre la pensée de Benjamin et la philosophie d’Heidegger, entre le réfugié pourchassé et le penseur qui s’était mis au service du Reich comme recteur de cette même université.

D’abord publié dans la revue mensuelle et intellectuelle la plus importante d’Allemagne de l’Ouest, Merkur, ce texte y voisine avec les attaques féroces d’un autre contributeur, l’écrivain Helmut Heissenbüttel (1921-1996), contre Adorno et l’Institut de recherche sociale, accusés d’avoir édité tendancieusement l’œuvre benjaminienne en en gommant l’inspiration matérialiste et la proximité avec Brecht. Non sans injustice, Arendt évoque dans Merkur la possibilité que l’Institut ait envisagé de couper les vivres à Benjamin, mettant en danger sa survie matérielle. « La menace d’une rupture des relations de Benjamin avec l’Institut » est même rangée par elle dans le même « champ de décombres » que « la catastrophe à la frontière espagnole ». « Elle aimerait plus que tout faire de nous ses meurtriers, alors que finalement c’est nous seuls qui lui avons tenu la tête hors de l’eau pendant sept ans », se contentera de soupirer Adorno face à cette charge.

Comme si, d’une amitié brisée par des temps si cruels, ne pouvaient subsister que discorde et douleur.

Les dates-clés

1892 Naissance de Walter Benjamin à Berlin

1906 Naissance d’Hannah Arendt à Hanovre

1912-1919 Benjamin étudie la philosophie à l’université de Fribourg-en-Brisgau, où Arendt suivra les séminaires de Martin Heidegger dans les années 1920

1939 Benjamin recommande à Gershom Scholem la lecture du manuscrit d’Hannah Arendt Rahel Varnhagen (Tierce, 1986)

1940 Arendt épouse en secondes noces Heinrich Blücher (1899-1970). Tous deux gagnent New York en 1941

1940 Mort de Walter Benjamin à Portbou (Espagne)

1942 L’Institut de recherche sociale publie un recueil à la mémoire de Benjamin où figure Sur le concept d’histoire

1945 Arendt envisage une traduction en anglais des écrits de Benjamin

1955 Parution des Ecrits de Benjamin, édités par Theodor Adorno et sa femme, Gretel Adorno (Œuvres, Folio, 2000)

1966 Parution des lettres de Benjamin, éditées par Adorno et Scholem, chez l’éditeur allemand Suhrkamp

1967 La conférence d’Arendt sur Benjamin à l’université de Fribourg-en-Brisgau suscite une polémique à propos d’Adorno

1969 Parution aux Etats-Unis d’Illuminations, essais de Benjamin préfacés par Arendt

1975 Mort d’Hannah Arendt à New York

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