Marie Toussaint, une discrète tête de liste pour les écologistes aux européennes
A 36 ans, l’eurodéputée, qui s’est imposée sur la scène militante avec « L’affaire du siècle », va mener la campagne d’EELV pour les élections européennes de juin 2024. Jugée « extrêmement solide » en interne, elle demeure inconnue du grand public.

Posée, sérieuse, Marie Toussaint n’est pas du genre à se raconter, ni à s’épancher. Derrière sa frange bouclée, ses grosses lunettes, et son inamovible sourire, elle cultive une discrétion de violette. A 36 ans, la future tête de liste d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) aux élections européennes de juin 2024 ne dévie pas de ses « combats » de toujours : « la protection du vivant et celle de la justice sociale », expose-t-elle attablée dans un café en face de la gare du Nord, à Paris. En cette après-midi d’été, la voilà qui débarque de Bruxelles. Elle est députée européenne depuis 2019.
Le 10 juillet, à la surprise générale, les militants écologistes l’ont choisie pour mener la prochaine campagne des européennes, au détriment de l’ancien secrétaire national des Verts David Cormand, recalé à la deuxième place de la liste. Beau joueur, cette tête pensante du parti s’avoue « un peu déçu », mais ne tarit pas d’éloges à l’égard de cette « candidate très costaude », « bosseuse », « liante avec les ONG ». « Elle était favorite. Elle est très en ligne avec la génération climat, les ONG… », assure-t-il. De son côté, la nouvelle élue salue ce numéro deux avec lequel elle fera campagne, et auquel « le parti doit beaucoup ».
Un défi de taille attend Mme Toussaint. Depuis des mois, les « insoumis » poussent à la constitution d’une liste unique de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). En juin, le coordinateur de La France insoumise (LFI) et premier lieutenant de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard, a déjeuné avec la secrétaire nationale d’EELV, Marine Tondelier. Il lui a promis qu’il poursuivrait jusqu’au dernier jour cette stratégie de mise sous tension qui a valu à la cheffe de file écolo de lourdes attaques de la part du mouvement de M. Mélenchon.
« Mon arme, c’est le droit »
Cette pression risque maintenant de peser sur Marie Toussaint, notoirement plus favorable à la Nupes, et dont la nomination a été perçue comme « un signal » par LFI. Les « insoumis » font semblant de ne pas voir le dernier vote des militants écolos : à 86 %, ceux-ci ont confirmé, en juillet, leur stratégie d’une liste autonome. Face au combat qui s’annonce, Mme Toussaint va devoir se métamorphoser, abandonner son langage technocratique et esquisser une vision politique. Pour l’instant, elle rechigne à s’imposer et à sortir des éléments de langage programmatiques. « Il faut qu’elle saisisse cette occasion pour montrer ce qu’elle a dans le ventre », assure l’ancienne figure tutélaire des Verts, Noël Mamère. Qui ajoute : « Le handicap de Marie Toussaint, c’est d’être restée trop en retrait. »
Inconnue du grand public, amatrice de fête foraine à ses heures perdues, elle s’est imposée sur la scène militante avec « L’affaire du siècle ». En 2019, avec Notre affaire à tous, son ONG de défense des droits environnementaux, et trois autres associations (Greenpeace, la Fondation pour la nature et l’homme et Oxfam), elle assigne l’Etat en justice lui enjoignant de respecter ses engagements en faveur du climat. Plus de 2 millions de citoyens signent la pétition lancée en parallèle. En 2021, la France est condamnée par le Conseil d’Etat pour inaction climatique.
C’est un aboutissement pour cette militante « extrêmement solide sur les fondamentaux écologistes et extrêmement déterminée », décrit Marine Tondelier, qui la côtoie depuis quinze ans. « Mon arme principale, c’est le droit », avance la diplômée en droit international environnemental. Au départ, le concept d’« écocide » qu’elle essaie de porter depuis la fin de ses études fait peur jusque chez les Verts. « Mettre au même niveau la destruction de l’environnement et celle des droits humains, c’était mal perçu », se souvient sa « sœur d’arme » Valérie Cabanes, pionnière dans la justice environnementale, venue lui prêter main-forte dans Notre affaire à tous.
Marie Toussaint a attrapé le « virus de l’engagement » et « la passion de la bataille pour l’égalité » auprès de ses parents, issus du monde ouvrier, et volontaires chez ATD Quart Monde. Convaincue que « le monde appartient à ceux qui n’ont rien », elle passe une grande partie de son enfance aux Aubiers, le quartier « des tours blanches », à Bordeaux, le plus pauvre du département.
Un profil « social »
A 18 ans, elle prend sa carte chez les Verts, un parti où les militants sont réputés urbains et surdiplômés. Par atavisme familial, elle multiplie les batailles, et participe notamment aux occupations menées contre le mal logement par Jeudi noir. Dans le foisonnement associatif de l’époque, elle rencontre Julien Bayou. « Elle est bilingue sur la dimension sociale : tout se tient sur l’obésité, la malbouffe, l’agro-industrie », décrit l’ancien secrétaire national devenu député de Paris. Ensemble, ils intégreront la direction d’EELV derrière David Cormand.
« Elle a apporté une culture à laquelle on n’était pas habitué chez les écologistes », détaille Noël Mamère, qui se félicite de son profil « social ». Le septuagénaire compte maintenant sur elle pour resserrer les liens avec les associations comme Alternatiba ou Extinction Rebellion, historiquement méfiantes à l’égard des partis politiques, y compris écolos. « Il faut leur faire comprendre qu’il faut un débouché politique à leurs luttes », détaille l’ancien journaliste.
Sous ses airs de bonne élève, Mme Toussaint incarne une ligne beaucoup plus à gauche que celle de la précédente tête de liste des Verts et ancien candidat à la présidentielle, Yannick Jadot. En 2020, avec la militante « gilet jaune » Priscillia Ludosky, elle publie Ensemble nous demandons justice (Ed. Massot), un ouvrage qui dénonce, à travers des témoignages, « les productivistes, les lobbies, les forces de l’argent qui, dès les colonisations, ont cherché à convaincre que l’exploitation de la terre pouvait profiter à toutes et tous ». Les deux femmes s’étaient croisées à de multiples reprises, à la Base, un ancien QG associatif du centre de Paris, et à New York, toutes deux invitées par l’ancien journaliste Bill McKibben, devenu une personnalité influente de la lutte contre le réchauffement climatique aux Etats-Unis.
Ses amitiés liées pendant ses années à Sciences Po lui jouent, une quinzaine d’années plus tard, un drôle de tour. A l’époque, elle rencontre Mathilde Androuët, avec qui elle part en stop dans le Pas-de-Calais, visite le Maroc en « couchsurfing ». Dans le désert de l’Erg Chebbi, elles dissertent sur la notion de frontières. « Marie était anti-frontière, anti-nation. Je défendais le contraire », relate Mme Androuët. Un jour, cette dernière lui révèle qu’elle a pris sa carte au Rassemblement national (RN). L’écolo reste interdite. Elle décide de rompre avec l’amie devenue encombrante, et assure qu’à l’époque ses convictions étaient « insoupçonnables ». « Elle savait que je n’avais pas les mêmes idées, mais on arrivait à débattre car je n’avais pas l’étiquette jugée infamante du RN », lui répond aujourd’hui Mathilde Androuët, devenue – provocation de l’histoire – députée européenne en 2019.
Au printemps, les anciennes copines se sont retrouvées derrière le même pupitre pour intervenir sur la déforestation. Marie Toussaint ne lui a pas jeté un regard. En 2024, elles s’affronteront à nouveau politiquement. Après quelques jours à Paris, Mme Toussaint doit rejoindre Bordeaux où elle vit désormais à l’année. Quand elle ne milite pas, elle plonge le nez dans ses livres. Sur sa table de chevet, le dernier ouvrage de la juriste Katharina Pistor, Le Code du capital (Seuil, 384 pages, 24,50 euros), qui analyse comment « le droit conçu par et dans l’intérêt de riches acteurs privés » produit « inégalités et crises à répétition ». Tout sauf un roman d’été.