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Aoua Kéita : « La seule arme que nous possédons est la politique »

Tout en exerçant son métier de sage-femme, Aoua Kéita a été une militante politique et une syndicaliste de premier plan, en lutte contre le système colonial installé au Soudan français. L’administration a eu beau multiplier les sanctions disciplinaires à son encontre, elle n’a jamais plié.

Fanny Pigeaud

« Grande communiste », « fonctionnaire indésirable ». En ce mois de septembre 1951, l’administration coloniale du Soudan français (le futur Mali) a définitivement catalogué Aoua Kéita parmi les dissident·es, celles et ceux qu’il faut faire taire. La punition infligée à cette sage-femme, née en 1912 à Bamako et travaillant pour un office public, n’a rien d’original : une mutation disciplinaire vers un autre territoire de l’empire colonial français.

Elle doit donc quitter Gao, où elle était en poste depuis un an et demi, pour rejoindre Bignona, dans le sud du Sénégal, où elle va se retrouver très isolée. C’est la seconde fois en moins de deux ans qu’elle fait l’objet d’une telle mesure.

Aoua Kéita dérange les autorités coloniales françaises car, tout en exerçant consciencieusement son métier après avoir été l’une des toutes premières filles à intégrer l’École de médecine de Dakar, elle est une militante active de l’Union soudanaise (US). Ce parti est membre du Rassemblement démocratique africain (RDA), une fédération africaine de partis anticolonialistes, auquel elle a adhéré dès sa création en octobre 1946, avec son mari, médecin et fonctionnaire comme elle. L’USRDA est pour eux « le parti d’avant-garde pour la lutte de libération des peuples opprimés », écrira-t-elle dans un livre-témoignage exceptionnel publié en 1975, Femme d’Afrique – La vie d’Aoua Kéita racontée par elle-même (Présence africaine).

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Simon Toupet

Avec son époux, elle a participé à la création d’une section de l’USRDA à Niono, à 350 kilomètres au nord de Bamako, et représenté son parti dès novembre 1946 dans un bureau de vote de cette ville lors d’élections législatives. Ce scrutin était le second auquel une petite partie de la population des colonies françaises avait le droit de participer, et il devait servir à désigner trois députés pour représenter le Soudan français à l’Assemblée nationale française. L’USRDA avait remporté un siège.

Très tôt, l’administration coloniale considère les militants de l’USRDA comme des adversaires et elle inflige brimades et vexations aux fonctionnaires qui ont choisi d’y adhérer, tout en favorisant le Parti progressiste soudanais (PSP), plus conciliant.

Cela n’empêche pas Aoua Kéita de continuer de sensibiliser les femmes, de chercher à en faire des actrices politiques et de favoriser leur représentation au sein de son parti. Elle organise des réunions clandestines pendant les heures de fermeture de la maternité où elle exerce. Elle lutte aussi pour faire respecter les lois électorales car, partout, « des tractations et fraudes électorales étaient ouvertement pratiquées par les autorités administratives », souligne-t-elle dans ses mémoires. Elle n’hésite pas à dire ce qu’elle pense aux administrateurs coloniaux quand elle les surprend en train de tricher ou d’essayer d’intimider les électeurs.

La répression s’amplifie

Toutefois, elle ne se fait pas d’illusion sur la portée de certains scrutins, en particulier ceux organisés pour élire les députés à l’Assemblée nationale française : les ressortissants des colonies françaises ne sont représentés que de manière symbolique. « Sur un total de 600 députés, siégeant au Palais-Bourbon, les territoires d’outre-mer n’avaient pas plus de 40 représentants pour une population de près de trente millions d’habitants. On pouvait dire à l’époque, et à juste titre, qu’il y avait des citoyens de deux catégories », écrit-elle dans son livre.

Au fur et à mesure que l’USRDA prend de l’ampleur, la répression s’amplifie. « Pour les réactionnaires, tous les moyens étaient bons pour liquider ce mouvement et nos compatriotes des autres partis se prêtaient à ce jeu, qui les avantageait », rapporte Aoua Kéita.

Lors des législatives de juin 1951, elle est en poste à Gao où, divorcée depuis peu, elle vit seule. Avec la section féminine du parti qu’elle y a créée, elle prend en charge toute la campagne électorale, les autres cadres locaux du parti, tous des hommes fonctionnaires, ayant été affectés au dernier moment dans une autre ville par l’administration. Elle profite « de l’occasion pour galvaniser le courage des femmes, éveiller une fois de plus leur conscience politique. Chacune fut placée devant ses responsabilités de citoyenne militante dont la présence et le rôle dans la société sont évidemment minimisés par les colonialistes ».

Pendant ce temps, l’administration donne l’ordre aux chefs de canton membres de l’USRDA d’en démissionner et les menace s’ils refusent. Les autorités coloniales de Gao sermonnent aussi les chefs des tribus nomades touareg de la région favorables au parti, leur disant qu’ils ont tort « d’écouter une petite négresse ». Au lendemain de l’élection, elles leur infligent des amendes pour avoir voté et fait voter en masse pour l’USRDA. Aoua Kéita les défend. Résultat, ils n’écopent finalement que d’un laïus du chef de subdivision qui conclut en leur disant : « Vous finirez par comprendre où se trouvent vos intérêts, qui sont liés aux intérêts de la patrie, c’est-à-dire la France »… Ce qui les fait bien rire après-coup.

C’est le lendemain même de ces législatives du 17 juin 1951 que l’administration décide d’affecter Aoua Kéita loin du Soudan français. Avant de partir pour le Sénégal, elle rassure ses camarades : « Nous sommes sous domination coloniale. Nous n’avons pas d’armée pour combattre nos oppresseurs. La seule arme que nous possédons pour faire face à nos ennemis de toujours est la politique. »

Lorsqu’elle retrouve son pays en avril 1953, elle poursuit son engagement politique, s’attachant à donner toujours plus de place aux femmes. En 1958, elle est la seule femme à entrer au bureau politique de l’USRDA. En 1959, elle est élue députée de la Fédération du Mali, qui regroupe le Soudan français et le Sénégal avant de se disloquer en 1960 : elle est la première femme parlementaire en Afrique occidentale française (AOF). En 1960, lorsque le Mali devient indépendant, elle est aussi la seule femme députée de l’Assemblée nationale.

Entre-temps, elle a élargi son champ d’action en fondant, en 1956, avec une amie directrice d’école, l’Intersyndicat des femmes salariées, qu’elle représente au congrès constitutif d’une nouvelle centrale syndicale, l’Union générale des travailleurs d’Afrique noire (UGTAN). Elle participe aussi à la création de plusieurs unions de femmes au niveau national et régional.

Une fois le Mali indépendant, elle participe à l’élaboration d’un Code du mariage et de la tutelle, œuvre aussi à l’unité des femmes du continent africain, en participant à l’organisation de la première Conférence des femmes africaines qui se tient en 1962 en Tanzanie.

Entre deux feux

Tout n’est pas toujours facile sur le chemin qu’elle s’évertue à tracer. Le mouvement syndical féminin qu’elle a cofondé est par exemple la cible d’une violente campagne de dénigrement menée par des hommes conservateurs. « Les idées progressistes d’Aoua Kéita, ses opinions politiques et ses activités ne sont pas uniquement combattues par une élite politico-traditionnelle dominée par les hommes : il y a aussi de nombreuses femmes qui ne partagent pas ses vues et refusent d’embrasser les changements sociaux qu’elle préconise », souligne le professeur Jean-Marie Volet.

Peu à peu, elle est mise à l’écart car elle est considérée comme « trop modérée par le régime socialiste de Modibo Keita qui se radicalise », selon les chercheuses Pascale Barthélémy, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’ENS Lyon, et Ophélie Rillon, chargée de recherche au CNRS. En 1968, des militaires renversent le président Keita. Aoua Kéita quitte alors le Mali, qu’elle ne retrouvera qu’en 1979, un an avant son décès.

L’autobiographie qu’a laissée cette figure anticolonialiste, anti-impérialiste, féministe, syndicaliste, reste essentielle pour retracer l’histoire de la décolonisation. En particulier parce qu’elle « tisse un pan crucial de la grande tapisserie de la résistance anticoloniale des femmes noires dans le contexte francophone », en s’écartant « des récits des femmes éduquées de l’élite urbaine » et en donnant « la parole aux femmes du monde rural, longtemps ignorées et pourtant tout aussi engagées dans la lutte pour un avenir décolonisé », estime l’universitaire Annette Joseph-Gabriel dans son livre Imaginer la libération, Des femmes noires face à l’empire (Ròt-Bò-Krik, 2023).

Fanny Pigeaud à suivre sur médiapart

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