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Gertrude Omog : « L’armée la plus puissante ne peut vaincre le désir de liberté d’un peuple »

Au Cameroun, de nombreuses femmes se sont engagées dans la lutte contre le système d’exploitation coloniale de la France et pour l’indépendance de leur pays. Mais leurs noms sont pour la plupart tombés dans l’oubli. Parmi elles, Gertrude Omog.

Fanny Pigeaud

 

« Monsieur le secrétaire général, c’est en ma qualité de citoyenne camerounaise et de femme du monde convaincue de l’idéal de l’Organisation des Nations unies, à savoir affermir la paix et la sécurité internationales, que je vous adresse cette requête » concernant « la gravité de la situation régnant au Cameroun sous administration française ».

Gertrude Omog a 26 ans quand elle écrit le 14 juin 1955 cette « pétition » de 17 pages, que l’on retrouve aujourd’hui dans les archives des Nations unies. Son pays, le Cameroun, est un territoire « sous tutelle » de l’Organisation des Nations unies (ONU), censée l’accompagner vers l’indépendance. Une partie, celle dont Gertrude Omog est originaire, est sous administration française, tandis que l’autre, frontalière avec le Nigéria, est sous administration britannique.

Infirmière fraîchement diplômée, Gertrude Omog a choisi une voie risquée : elle est une militante active de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Ce parti, dirigé par le charismatique Ruben Um Nyobè, milite depuis 1948 pour l’indépendance et la réunification du Cameroun, ainsi que pour « l’élévation des standards de vie » des Camerounais·es. En quelques années, il a acquis une telle popularité que les autorités françaises, qui n’envisagent pas de voir le Cameroun retrouver sa souveraineté, multiplient les opérations pour le faire disparaître.

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La répression menée par le haut-commissaire Roland Pré est devenue telle que Gertrude Omog vit depuis quelques semaines dans la clandestinité, « sous maquis », indique-t-elle dans son courrier. Comme des milliers d’autres militant·es et cadres de l’UPC, elle a trouvé refuge dans le Cameroun sous administration britannique.Dans sa pétition, Gertrude Omog rend compte d’une partie des injustices subies par les Camerounais·es, de la « marge » qui existe entre les lois françaises et « leur application dans les pays dits territoires d’outre-mer ou sous tutelle ». Elle veut faire comprendre au secrétaire général de l’ONU qu’il ne doit pas se contenter d’écouter la délégation française au sein de l’organisation pour comprendre les événements qui se déroulent dans son pays, et que la France fait tout pour museler les « progressistes » camerounais, quand elle ne les pourchasse et ne les tue pas. « Les autorités poursuivent tous ceux qui renseignent l’opinion mondiale sur les événements du Cameroun », s’indigne-t-elle. Elle évoque ces « frères et sœurs morts pour avoir aimé la liberté » et dénonce aussi les manœuvres de l’administration coloniale visant à créer un parti concurrent de l’UPC.

Elle n’est pas la seule à avoir écrit à l’ONU : des dizaines de milliers de pétitions sont envoyées par des membres de l’UPC au cours des années 1950. Mais la sienne est particulière car c’est l’une des seules traces que l’on garde d’elle, alors même qu’elle a joué un rôle important dans la lutte pour l’indépendance du Cameroun. Elle avait le profil d’un leader », s’est distinguée par « un militantisme qui allait au-delà de l’ordinaire, car elle faisait partie de ceux qui orientaient les gens vers l’UPC », nous dit l’historienne Meredith Terretta, spécialiste de l’histoire du nationalisme au Cameroun. Une rare interview d’elle, réalisée en 2001 par le journal camerounais La Nouvelle Expression, permet de retracer en partie son cheminement.

Libérer le Cameroun de « l’oppresseur blanc »

L’engagement politique de Gertrude Omog date du début de l’année 1953 et se fait de manière fortuite. Alors qu’elle est en vacances à Yaoundé, son hôte, président de la section locale de l’UPC, la réquisitionne pour participer à l’organisation d’un meeting de Ruben Um Nyobè. Le « Mpodol » (« celui qui porte la parole des siens » en langue bassa) revient alors de New York où il a été entendu par l’Assemblée générale de l’ONU. Gertrude Omog l’a déjà vu quelques années plus tôt lors d’une réunion publique et se souvient de « cette voix qui appelait les Camerounais à se libérer de l’oppresseur blanc ». Cette fois, elle le côtoie de près et est impressionnée par « la forte confiance et la ferme conviction » qui se dégagent de lui. Marquée par le système ségrégationniste colonial pendant ses études d’infirmière, elle adhère facilement aux idéaux de l’UPC et en devient membre.

Elle intègre quelques mois plus tard « l’école des cadres » de l’UPC, où elle reçoit des enseignements pratiques et théoriques, dispensés par plusieurs de ses dirigeants les plus connus, dont Félix Moumié, Ernest Ouandié et Ruben Um Nyobè, sur des questions juridiques, le nationalisme, les droits de l’homme, la politique, l’organisation des masses, les institutions internationales… Elle est ensuite envoyée sur le terrain pour enquêter pendant plusieurs mois dans différentes parties du pays « sur les conditions de travail des femmes », alors « soumises à de véritables travaux forcés ». Sa mission est dangereuse, mais elle est protégée par plusieurs compagnons de route. « Je dormais toujours enrubannée dans un boubou d’homme. Il était ainsi difficile de me reconnaître au milieu de tous ces garçons qui m’accompagnaient », expliquera-t-elle.

En février 1955, l’infirmière devient membre du comité directeur de l’UPC, est envoyée en tournée, anime des meetings. Son nom est cité dans un rapport de l’ONU qui détaille les « méthodes de propagande de l’UPC » et lui reproche d’avoir préparé de « façon très tendancieuse » les populations à la venue au Cameroun d’une « Mission de visite » de l’ONU. Lors d’une réunion publique tenue le 11 mai 1955, elle aurait ainsi demandé à son auditoire de forcer le trait pour montrer les difficultés et souffrances des Camerounais·es. « Elle essayait tout simplement de mettre en avant des problèmes réels tels qu’elle les percevait. Elle voulait faire en sorte que la Mission puisse les voir aussi », commente Meredith Terretta.

Lutte armée

Le rôle des femmes comme Gertrude Omog a été « primordial pour la diffusion du message de l’UPC vers le “bas peuple” et les zones rurales », analyse l’historienne. « Sur le plan international, il a aussi été essentiel : leur présence et leur engagement ont permis de montrer aux instances des Nations unies qui avaient en charge l’avenir des deux Cameroun que l’UPC était un mouvement populaire auquel adhéraient des femmes et des jeunes, et pas seulement des élites masculines cherchant des postes politiques », ajoute-t-elle.

Le 13 juillet 1955, les autorités françaises décident de dissoudre l’UPC et les organisations qui lui sont affiliées. Chez les militants, la résistance s’organise dans la clandestinité ou en exil, et Gertrude Omog y participe activement. En 1956, elle quitte le Cameroun sous administration britannique pour rejoindre Um Nyobè qui vit caché, en pleine forêt, dans sa région d’origine, la Sanaga-Maritime. Elle met deux mois pour y parvenir car il faut « contourner les barrages militaires, éviter les villages hostiles à l’UPC ». Pendant plusieurs semaines, elle joue le rôle de secrétaire particulière pour le Mpodol, avant de repartir vers le Cameroun anglophone.

À la fin de cette même année 1956, Gertrude Omog, qui est aussi membre de l’Union démocratique des femmes camerounaises (Udefec), affiliée à l’UPC, participe à un congrès de la Jeunesse démocratique du Cameroun (JDC), le mouvement des jeunes du parti. Elle est choisie pour faire partie de son Conseil national. Sur soixante membres, elles ne sont que quatre femmes. À la même période, l’UPC décide de passer à la lutte armée. C’est une guerre effroyable qui commence et qui va durer plusieurs années et faire des dizaines de milliers de morts camerounais.

La situation s’aggrave aussi pour les upécistes, le nom donné aux militants de l’UPC, réfugiés dans la zone administrée par le Royaume-Uni : en mai 1957, les autorités britanniques interdisent à leur tour le parti et décident, à la demande des Français, d’expulser les principaux responsables qui s’y trouvent, dont Félix Moumié, Ernest Ouandié et leurs épouses, qui se prénomment toutes les deux Marthe, mais aussi Gertrude Omog. Ils sont tous embarqués en septembre dans un avion militaire, direction le Soudan. « Dans ce voyage vers l’inconnu nous sommes quatorze personnes, dont quatre femmes », détaille Gertrude Omog. Elle est ensuite expulsée vers Le Caire.

J’ai sacrifié ma jeunesse, ma famille, pour l’UPC et la libération du Cameroun. Si c’était à refaire aujourd’hui, je le referais sans hésitation. : Gertrude Omog

Bien qu’en exil, elle continue à militer pour la libération de son pays, en multipliant les contacts. Elle correspond avec le Comité des femmes soviétiques, auquel elle écrit en janvier 1958 que « l’armée la plus puissante ne peut vaincre le désir de liberté d’un peuple à cette époque de l’histoire ». Elle participe à plusieurs rencontres internationales, dont le congrès sur le désarmement et la coopération internationale en juillet 1958, à Stockholm. Sur place, le journaliste britannique Ralph Parker est frappé par ses récits qui lui ont fait « l’une des plus fortes impressions du congrès », comme il le rapporte dans le journal de l’Alliance de gauche des femmes suédoises. Elle lui raconte comment la police coloniale française a tenté de la corrompre, puis a forcé son père à la chasser de la maison, comment elle s’est rendu compte que « plus la souffrance du peuple est grande, plus il cherche à s’organiser ».

Gertrude Omog est toujours loin de son pays lorsque, le 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobè, qui n’a jamais pris les armes, est tué par une patrouille de l’armée française. Le 1er janvier 1960, la France a atteint son but : elle rend formellement sa liberté au Cameroun mais en confiant les rênes de l’État à des dirigeants qu’elle a choisis et formés « après avoir éliminé politiquement et militairement » ceux qui réclamaient l’indépendance « avec le plus d’intransigeance », selon les mots de Pierre Messmer, haut-commissaire au Cameroun de 1956 à 1958. L’UPC continue à se battre pour une indépendance réelle, mais se trouve de plus en plus affaiblie au fil des années. Félix Moumié, qui a pris la suite de Ruben Um Nyobè, est assassiné par un espion français en novembre 1960. Son successeur, Ernest Ouandié, est exécuté en 1971 par le régime néocolonial camerounais dirigé par Ahmadou Ahidjo.

Arrivé au pouvoir en 1982, le président Paul Biya déclare que les upécistes en exil sont les bienvenus au Cameroun, mais il n’est pas question que le parti ait de nouveau une existence légale. C’est dans ce contexte que Gertrude Omog revient dans son pays en 1986, après avoir vécu à Moscou et en Europe. « J’ai sacrifié ma jeunesse, ma famille, pour l’UPC et la libération du Cameroun. Si c’était à refaire aujourd’hui, je le referais sans hésitation », dira-t-elle.  

Aujourd’hui, son nom n’est connu que d’un petit cercle de militant·es politiques liés à l’UPC. « Nous avons de nombreuses femmes extrêmement vaillantes qui ont pris une part déterminante à la lutte et qui sont quasiment tombées dans les oubliettes de l’histoire. Cela pose une question mémorielle », regrette Augusta Epanya, membre du bureau du Comité directeur de l’UPC-Manidem, un parti héritier de l’UPC.

Marie-Irène Ngapeth Biyong, cofondatrice de l’Udefec, est l’une des rares à avoir publié des mémoires (Combats pour l’indépendance, L’Harmattan, 2009). Beaucoup d’upécistes et de leurs soutiens ont disparu dans les archives et pas seulement des femmes, précise Meredith Terretta. Le fait que l’UPC ait échoué dans son projet et perdu la guerre explique en grande partie ce vide, dit-elle. Paris comme Yaoundé ont aussi tout fait pour que l’histoire de la répression contre l’UPC, marquée par de nombreux crimes commis par l’armée française, soit oubliée. Meredith Terretta estime elle aussi que cette perte de mémoire « est préoccupante car cela aura un effet sur la manière dont sera écrite l’histoire ».

Fanny Pigeaud sur Médiapart

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