Clara Wichmann ou comment corroder l’esprit de la société capitaliste
Théoricienne féministe de la criminalité, la juriste anarchiste néerlandaise Clara Wichmann (1885-1922) est considérée comme la première philosophe de l’histoire de la non-violence et une pionnière de l’anticarcéralisme. Une pensée éclairante à l’heure des accusations d’« écoterrorisme » et de la criminalisation des révoltes des quartiers populaires.
Mickaël Correi
C’est donc avec un regard empreint de féminisme radical que la militante explore pour ses travaux de recherche le concept de punition à travers l’histoire. Elle y défend l’idée de se donner la possibilité, d’une part, de formuler une critique sociale du droit pénal et, d’autre part, d’ébaucher un nouveau « droit de l’action », soutenant des changements sociaux désirables.
Wichmann applique également durant sa thèse la théorie des classes sociales de Karl Marx au droit pénal, en regardant la criminalité comme une conséquence, à un moment donné, des circonstances économiques existantes.

En 1914, dans le prolongement de sa thèse, elle est nommée au Bureau central pour la statistique (CBS) de La Haye et s’occupe des statistiques de criminologie. Rapidement, son travail lui enseigne que le système punitif existant est inefficace, étant donné les taux élevés de récidive.
Anarchisme sur le terrain du droit pénal
Fruit de sa thèse et de ses statistiques au CBS, cette articulation entre structure sociale et criminalisation était déjà en germe chez le statisticien belge Adolphe Quételet (1796-1874), puis chez le criminologue français Alexandre Lacassagne (1843-1924), qui assurait que « les sociétés ont les criminels qu’elles méritent ».
Mais pour Clara Wichmann, les deux hommes sont englués dans une conception bourgeoise de la société industrielle. En poussant ses réflexions sociologiques sur le crime dans une direction anticapitaliste et libertaire, elle conclut qu’il faut abolir le droit de l’État à punir, car l’État lui-même crée directement et indirectement les conditions de la criminalité. Elle juge que la loi pénale doit s’affranchir de la justice punitive et qu’une véritable réduction de la criminalité ne peut se produire que par l’instauration d’un système économique socialiste.
Pour Wichmann, le droit pénal doit être démantelé, parce que l’acte de « représailles » qu’est la punition n’est pas une manière de « rendre la justice ». Elle parle ainsi d’« anarchisme sur le terrain du droit pénal », tout en assurant que « la société a le droit de se protéger des actes sociaux destructeurs. Mais il faut cesser de pratiquer la méthode barbare assise sur un appareil juridique qui sème la crainte, et qui pense que ses ordres seront suivis. Au lieu d’oppression, nous avons besoin de compréhension et de solutions de longue haleine par l’éducation et la pédagogie ».
Son point de vue révolutionnaire sur la justice pénale la conduit à créer en 1919 le Comité d’action contre les notions de crime et de peine. Dès lors, son militantisme de terrain lui apporte de nouvelles preuves que la plupart des condamnés proviennent de groupes sociaux précarisés, notamment les ouvriers saisonniers chez qui, en temps de crise économique, la criminalité augmente rapidement. Puis, à partir de 1920, elle s’attelle à rédiger des textes contre le système carcéral dans lesquels elle affirme que le crime prend racine dans l’injustice sociale que crée le système capitaliste, et que des relations sociales égalitaires feraient diminuer drastiquement les actes criminels.
Dans L’Anarchisme au pays des provos. Constantes, organisations et force critique des libertaires hollandais (Atelier de création libertaire, 2015), Thom Holterman, un des fondateurs du groupe Provo de Rotterdam, a estimé, à propos de Wichmann, que « ses idées sur le droit, et sur le droit pénal en particulier, se révèlent d’une grande valeur pour la philosophie sociale de l’anarchisme ».
Déconstruire la croyance en la violence
La pensée de Clara Wichmann va bien au-delà de la théorie du droit. Écœurée par les massacres lors de la Première Guerre mondiale – les Pays-Bas étaient demeurés neutres dans ce conflit –, elle rejoint le courant antimilitariste du mouvement ouvrier hollandais et commence à correspondre autour de la question de la violence et de l’action individuelle avec la communiste de gauche Henriette Roland Holst.
Sa réflexion débute par le fait que, selon elle, la condition des femmes et la capacité d’une société à résoudre ses conflits sans recourir à la violence sont deux marqueurs de son niveau d’émancipation.
« Gandhi avait copié sur elle » : Gernot Jochheim, historien allemand
Face à la boucherie de la Grande Guerre et aux aspirations révolutionnaires de renverser l’État capitaliste, les milieux socialistes et libertaires sont à l’époque enferrés dans leur militantisme, entre soit pratiquer la lutte armée, soit ne rien faire – ce qui est à l’époque baptisé la « non-résistance » ou la « résistance passive ».
Rejetant ces deux derniers termes, mais aussi inspirée des luttes ouvrières en Europe et des grèves de masse déclenchées après la révolution russe de 1905, Clara Wichmann dépasse cette binarité en proposant en 1919 les termes d’« action directe non violente » et de « non-violence », qu’elle décrit comme des actes de résistance « créant des normes nouvelles ».
D’après l’historien allemand de la résolution non violente des conflits Gernot Jochheim, Clara Wichmann est par ce geste intellectuel l’une des premières à utiliser le mot de « non-violence », jugeant que « Gandhi avait copié sur elle ».
« Si nous discutons aujourd’hui de la non-violence, il ne s’agit pas de nous demander si nous userions de la violence dans les circonstances extrêmes, c’est-à-dire face à un tigre ou à un assassin d’enfant, il s’agit de savoir si nous voulons faire de la violence un élément constant de notre propagande et de nos moyens de lutte », écrit Wichmann.
En 1920, dans un texte intitulé Antimilitarisme et violence – traduit par les Éditions Libertaires en 2016 dans Clara Wichmann. Textes choisis –, elle rappelle le rôle historique de la violence pour faire avancer le progrès social mais aussi que fin et moyens dans les luttes sont indissolublement liés, « la violence engendrant de nouvelles forces violentes ».
Mentionnant la grève ou le boycott comme des « moyens qui atteignent le capitalisme en plein cœur et qui, dans le même temps, corrodent l’esprit de la société capitaliste », elle affirme dans un autre texte de 1920, intitulé La Fin et les moyens : « Dans leur lutte contre la violence armée, les utopistes ne sont pas ceux qui veulent faire disparaître le militarisme mais, au contraire, ceux qui trouvent nécessaire de, provisoirement, créer de nouveau une sorte de militarisme pour ne l’abolir que plus tard. […] Nous ne devons pas seulement désapprouver le choix de la violence mais également la croyance en la violence. »
Puis d’ajouter : « Les défenseurs du capitalisme et du pouvoir ne craignent pas, eux, d’utiliser la violence et les attaques en tout genre. L’affranchissement des exploités, lui, requiert d’autres moyens, des méthodes capables de favoriser tout ce qui sert immédiatement à leur émancipation. »
Clara Wichman va jusqu’à anticiper la violence répressive étatique de la révolution bolchevique en illustrant sa pensée par cet exemple : « Assurer l’alimentation dans une révolution est beaucoup plus facile à gérer avec une organisation de travailleurs agricoles qui peuvent agir librement qu’avec la menace de punitions contre des paysans réfractaires. »
Un héritage vivant
Deux ans après ces deux textes pionniers de l’action directe non violente, Clara Wichmann décède à l’âge de 36 ans, quelques heures après avoir donné naissance à son premier enfant. Mais si sa vie a été brève, sa position révolutionnaire sur l’action directe et ses idées subversives sur la justice pénale ont tracé le sillon d’un débat autour des idées de punition et de violence qui agite toujours aujourd’hui le camp de l’émancipation.
« L’influence des textes de Clara Wichmann fut décisive lors de la renaissance des groupes d’action directe non violente en Allemagne, au sein des mouvements sociaux contre les centrales nucléaires et contre les guerres dans les années 1980 et 1990 », rappellent les Éditions Libertaires dans leur introduction des textes choisis de la jeune anarchiste.
Tout comme parmi les activistes écologistes, actuellement aux prises avec la question de la violence face à une criminalisation croissante de leurs luttes. Ces derniers sont traversés par la position du militant suédois Andreas Malm, auteur de Comment saboter un pipeline (2020), qui appelle à une « violence collective non armée » qui ne doit jamais être amputée de l’assentiment le plus large possible dans la population. Ou encore par la notion de « désarmement » des infrastructures néfastes pour le climat, terme employé par les Soulèvements de la Terre pour nommer leur pratique de lutte contre les mégabassines. Un concept que n’aurait pas renié l’antimilitariste Wichmann.
Aux Pays-Bas, le nom de la penseuse perdure à travers le Dispuut Clara-Wichmann, un cercle de discussion critique du droit pénal en non-mixité, fondé en 1969 par des étudiantes de l’université Erasmus de Rotterdam. Ou encore via le Bureau Clara Wichmann, un fonds qui se propose d’entamer des procédures de recours devant les tribunaux pour des cas jugés essentiels à la lutte féministe.
Mickaël Correia sur mediapart