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Gabriela Wiener, écrivaine péruvienne : « J’écris depuis mon corps »

L’écrivaine péruvienne Gabriela Wiener publie en cette rentrée un texte sidérant, « Portrait huaco ». Une tentative littéraire de décoloniser les musées d’Europe comme son propre corps, oscillant sans cesse, et sans jamais rien résoudre, entre le collectif et l’intime.

Ludovic Lamant

Au Pérou, les huacas sont des lieux sacrés dédiés à des rois ou des religieux. Les huacos, eux, désignent ces objets en céramique que l’on trouvait enfouis dans les tombes des huacas : souvent des splendeurs en terre cuite aux traits anthropomorphes et aux couleurs vives.

Dans les musées de Lima, on en voit des milliers, d’époques et de styles variés, ceux que les huaqueros – les pilleurs de tombes – n’ont pas dérobés. Ces céramiques préhispaniques produisent sur celle ou celui qui les regarde un effet vertigineux, semblable à ce que l’on peut ressentir face aux portraits du Fayoum de l’Égypte romaine : l’évidence et le trouble de se trouver nez à nez avec des personnes qui vécurent il y a des siècles.

Gabriela Wiener, née à Lima en 1975, a intitulé son livre Portrait huaco. Elle dit de ces portraits en céramique qu’ils sont « la photo d’identité préhispanique ». Elle dit aussi que « [son] visage ressemble beaucoup à un portrait huaco », et que pour beaucoup de Péruvien·nes aux traits indigènes, se pencher sur les vitrines des musées revient à « [se] regarder dans un miroir brisé par les siècles ».

Gabriela Wiener

Avant d’écrire Portrait huaco, son texte le plus sidérant – enfin traduit en français aux éditions Métailié par l’écrivaine Laura Alcoba –, Wiener fut membre, au Pérou, du « Comando Plath », un collectif d’écrivaines et d’artistes féministes né en 2017. « “Comando” parce que nous agissons contre le machisme », expliquaient-elles, et « Plath » pour venger la poétesse Sylvia Plath (1932-1963), dont les écrits ont été éclipsés par ceux de son mari qui, par ailleurs, la maltraitait. Titre du premier manifeste du collectif : « Comment baise une poétesse ? »

Résidente en Espagne depuis 2003, d’abord à Barcelone puis à Madrid, Gabriela Wiener a publié dès 2008 un recueil de textes, Sexografías (non traduit en français), où elle envoie valser les conventions et tabous sur le sexe et le porno, depuis une écriture gonzo souvent très drôle. Dans une pièce de théâtre plus récente, Qué locura enamorarme yo de ti (Quelle folie d’être tombée amoureuse de toi), elle décrit la réalité – et les contradictions récurrentes, pour une féministe – de son couple à trois (avec un Péruvien racisé et une Espagnole à la peau blanche), qui a donné naissance à deux enfants.

« Plus Arguedas que Vargas Llosa »

Dans Portrait huaco, Gabriela Wiener part sur les traces de son présumé arrière-arrière-grand-père, Charles Wiener, un explorateur autrichien, naturalisé français, qui a failli découvrir le site du Machu Picchu (« Si ça avait été le cas, est-ce qu’à présent, j’aurais une piscine chez moi ? », ironise la protagoniste). Son récit de voyage sur le Pérou et la Bolivie à la fin du XIXsiècle, malgré les clichés racistes qu’il véhicule, est une référence du genre, qui nourrit notamment Hergé pour se documenter sur l’Empire inca.

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Comment la Wiener d’aujourd’hui, l’une des figures les plus puissantes d’un féminisme décolonial latino-américain, qui tient un blog ultra-politique sur le site espagnol Público, et qui se déclare avec délice « plus Arguedas [grand auteur péruvien proche du monde andin – ndlr] que Vargas Llosa », peut-elle descendre de cet explorateur blanc et raciste, ravisseur d’enfants et pilleur de huacos ?

C’est l’une des questions de ce texte, éclaté comme un carnet de notes incandescentes, et qui oscille sans cesse entre deux pôles, le collectif et le singulier, sans jamais rien résoudre : la déconstruction du racisme et du patriarcat prégnants dans les sociétés européennes post-conquête des Amériques, et l’exposition d’une intimité crue et fragile, qui lorgne du côté de la performance.

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Lorsque nous la rencontrons en juin à Paris pour cet entretien, Gabriela Wiener revient d’une visite au musée du Quai Branly qu’elle connaît bien. Y sont exposées certaines des pièces rapportées – volées ? – du Pérou par son arrière-arrière-grand-père (quelque 4 000 au total), dans une salle qui sert de décor à l’ouverture de Portrait huaco.

Votre livre se lit comme on regarde une performance.

Gabriela Wiener : Mon écriture n’est pas tant livresque ou académique qu’incarnée, située. J’écris depuis mon endroit dans le monde, depuis mon corps, avec ma voix. Mon écriture se fabrique dans l’expérience. Je m’inscris dans la lignée d’autrices comme Gloria Anzaldúa [Texane aux origines latino-américaines, militante lesbienne féministe et théoricienne de la frontière, 1942-2004 – ndlr].

La littérature ne s’écrit pas depuis un bureau avec vue sur la mer et des étagères pleines de livres. Cette image de l’écrivain qui s’isole pour écrire… Pour Anzaldúa, l’écriture accompagne la vie. Nous, femmes, migrantes, nous écrivons sur le peu de temps qu’il nous reste quand nous n’avons pas autre chose à faire : nous écrivons depuis la salle de bains, depuis la file du Pôle emploi, nous écrivons avec des enfants dans les bras, depuis notre lit avec des amants ou amantes.

J’ai toujours adoré les artistes et autrices du corps, à l’instar d’Ana Mendieta [artiste cubaine de la performance, 1948-1985 – ndlr]. Et lorsque j’ai commencé à faire du journalisme, je l’ai toujours pratiqué de manière très immersive. Un journalisme gonzo où la journaliste que j’étais générait l’action, en engageant son corps. Plusieurs de mes textes ont d’ailleurs été adaptés au théâtre.

La protagoniste du livre est déçue d’être la fille d’un couple officiel. Elle aurait préféré naître de la relation de son père avec sa maîtresse. Le concept de « bâtarde », comme l’a théorisé Maria Galindo, une féministe bolivienne peu connue en France, traverse le livre…

La culture patriarcale, associée au couple hétérosexuel, a toujours produit de la marginalisation. Il y a toujours celle qu’on appelle « l’autre », la « concubine », « la chérie »… Et pareil pour les enfants : on parle de fils ou fille illégitime, de bâtard ou bâtarde. Ce sont des insultes qu’il est possible de récupérer en motif de fierté.

Maria Galindo oppose le métissage à la bâtardise. Le métissage raconte une histoire de rencontre culturelle avec un final heureux. C’est un peu comme le Disneyland de la colonisation. C’est raccord avec la vision relayée par l’Espagne : le métis ou la métisse ont reçu une culture, une langue, une religion. Comme si ce qui existait là-bas avant la Conquête n’était qu’une page blanche qui attendait d’être remplie. Mais cette page a été effacée.

Galindo ne parle pas de métissage, mais d’un processus violent. Celui qui se revendique bâtard le fait depuis cet endroit, depuis la conquête espagnole, pour se souvenir à jamais que l’origine de cette rencontre fut la violence. Dans Portrait huaco, je me réfère à son expression de « mémoire qui active le conflit » : quand l’Occident nous renvoie l’idée que tout cela s’est fait pour notre bien, nous activons d’autres mémoires, qui rappellent les pires atrocités qui ont été commises.

Nous, les bâtards et bâtardes, les métisses, les cholos, les marrones, toutes ces étiquettes que l’on nous assigne, nous descendons de ce mélange de sangs imposé dans la violence. Beaucoup d’entre nous descendent probablement d’un viol. Et toutes et tous, nous sommes issus de l’imposition d’un pouvoir sur l’autre. C’est dans l’histoire de notre ADN.

Lorsque tu t’exposes autant, tu deviens facile à attaquer, tu exposes tes vulnérabilités et tes incohérences.

Dans nos familles, celui dont on se souvient, c’est le blanc, l’Européen, dans mon cas l’Autrichien naturalisé français. Mais nous ne savons rien de l’autre côté, du côté qu’on a effacé, de cette mère en réalité violée, de ces enfants qui n’ont pas été reconnus. Mon livre choisit d’imaginer une identité, quand cette identité s’est perdue, ou a été éliminée.

Je parle de la protagoniste comme de la présumée arrière-arrière-petite-fille. Rien n’est jamais confirmé. Et l’expert français de Charles Wiener nie son existence, l’invisibilise au nom de la science. Cela renvoie aussi à une forme de résistance que j’entretiens, depuis la théorie décoloniale, vis-à-vis des Lumières françaises ou du Siècle d’or espagnol : ils ont écrit l’histoire sur une page en blanc, qui était en réalité une page de notre histoire volée, puis effacée.

Vers la fin du livre, vous avez inséré un poème, « Panchilandia » qui décrit le quotidien d’une migrante latino-américaine victime de racisme en Espagne. Le débat sur le racisme s’est tout de même accéléré avec la sortie d’un joueur de football du Real Madrid, Vinícius Júnior ?

Il y a un an s’est produit le massacre de Ceuta [la mort en juin 2022 d’au moins 24 migrants pris au piège de la frontière séparant le Maroc de l’Espagne – ndlr]. Il est établi que les gens assassinés ont été abandonnés en territoire espagnol. Mais l’Espagne a rendu le Maroc responsable de ce qui s’est passé. Et le ministre de l’intérieur espagnol, Fernando Grande-Marlaska s’est félicité de l’action de la police. Il suffit de voir des photos – des personnes noires entassées comme des animaux – pour comprendre que la vie de ces gens-là n’a pas été respectée. Et personne n’a été destitué.

Que voulez-vous que je vous dise ? D’un coup, parce qu’on a insulté une vedette du football en le traitant de singe, on mobilise un pays entier durant deux jours, la presse se répand en entretien avec des spécialistes sur le racisme…

C’est un peu la même chose quand Emmanuel Macron se met en avant en promettant de restituer des œuvres d’art à l’Afrique : il pense peut-être que l’on va nettoyer comme ça une histoire coloniale sanglante passée, alors que vous avez encore 14 pays d’Afrique qui utilisent le franc CFA, que l’on oblige à commercer en priorité avec la France ? La manière dont certains se parent d’un discours anti-colonial ou anti-raciste est tout simplement honteuse. 

Vous citez dans le livre une phrase d’Angélica Liddell, la dramaturge espagnole, qui dit qu’après avoir écrit sur soi, il ne reste « aucun autre sujet au monde sur lequel écrire ». Vous passez pourtant votre temps à construire des collectifs, vous : un couple à trois, un atelier de femmes racisées sur la sexualité…

Je suis toujours dans la tension entre le sujet et le collectif. La phrase d’Angélica Liddell essaie de dire que, lorsque l’on écrit de manière si extrême sur soi, totalement absolument sur soi, de manière radicalement personnelle, on atteint un point d’auto-destruction, d’auto-immolation. Lorsque tu t’exposes autant, tu deviens facile à attaquer, tu exposes tes vulnérabilités et tes incohérences.

D’un certain point de vue, la protagoniste est incohérente : elle s’investit dans cette communauté, mais à la fin n’écrit que sur elle-même… Nous sommes dans cette lutte constante, d’essayer d’intégrer une communauté, quand en réalité, nous avons été élevés dans le solipsisme pourri d’un monde capitaliste et individualiste. La création artistique pensée comme un geste de retrait, d’isolement, m’a toujours fait souffrir : je cherche toujours à me mettre en réseau avec d’autres écrivains et écrivaines. 

En quoi consiste le chantier « Sudakasa », nommé à partir de « sudaca », terme insultant visant les Sud-Américains et Sud-Américaines en Espagne ?

C’est un projet de résidence pour des écrivaines latino-américaines. Nous avons trouvé un lieu, à moins d’une heure de Madrid, à la campagne. Avec cette immersion en milieu rural, nous essayons de faire de l’écriture une pratique plus collective, de partager nos savoirs les unes les autres.

Quand les auteurs du « boom » latino-américain (Vargas Llosa, García Márquez, etc.) sont arrivés à Paris, certains d’entre eux sont par la suite devenus des millionnaires. On entend parfois parler ces temps-ci d’un nouveau boom, d’écrivaines latino-américaines. Nous ne voulons pas reproduire ce modèle : que quatre d’entre nous s’enrichissent dans leur coin. Le capitalisme te donne une visibilité, mais nous savons que cela ne durera pas : il faut en profiter pour construire nos espaces, nos propres ateliers, générer de l’emploi par nous-mêmes, construire notre indépendance.

J’imagine aussi une facette plus politique : cela peut devenir un front d’écrivaines et d’éditrices face au colonialisme culturel européen. On continue d’applaudir ce qu’a fait Carmen Balcells [la grande éditrice catalane du « boom » latino-américain, qui avait amélioré les conditions de vie des écrivains en ajoutant des clauses avantageuses dans les contrats – ndlr]. Mais peut-on exiger davantage à présent, en matière de rémunération ?

Il y a aussi trop d’extractivisme dans le monde de l’édition : les grandes maisons internationales, mais aussi des éditeurs européens plus modestes, absorbent les trouvailles d’indépendants en Amérique latine qui ne sont pas crédités suffisamment pour leur rôle dans la chaîne.

Quel regard portez-vous sur la situation au Pérou, alors que la présidente Dina Boluarte est restée au pouvoir malgré les 49 manifestantes et manifestants abattus dans les Andes en début d’année ?

Les gens continuent de manifester et de bloquer les routes. Ils donnent un exemple de maturité politique qui est la seule chose qui me donne de l’espoir quand je pense à mon pays. Pour le reste, tout le système est tellement corrompu…

Je pense à ce que disait José Carlos Mariátegui [penseur marxiste péruvien – ndlr], que « la solution du problème de l’Indien […], ses réalisateurs doivent être les Indiens eux-mêmes ». Mais que chaque fois qu’un indigène, depuis Túpac Amaru, a enclenché une révolution, elle a été étouffée, et lui a été torturé et assassiné.

Les élites blanches et créoles (« criollas ») n’ont jamais considéré que Pedro Castillo était apte à gouverner. Des gens comme lui, ce sont ceux qui nettoient leur voiture, leurs toilettes, ou à qui ils achètent un soda au coin de la rue. Depuis la victoire de Castillo, ils l’ont démoli progressivement. Bien sûr qu’il a commis d’innombrables erreurs.

Mais qu’un type comme lui, issu du monde rural, devienne président d’un pays en grande partie indigène, c’était nécessaire et urgent. Laissez-le se tromper, laissez ces personnes faire aussi mal que vous quand vous gouvernez… Dans n’importe quelle démocratie au monde, même très imparfaite, Dina Boluarte aurait dû démissionner après autant de personnes tuées sous les balles de la police. Mais ces gens-là forment une mafia qui s’accroche au pouvoir et ils et elles y resteront si on ne les déloge pas.

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Gabriela Wiener, Portrait huaco, Métailié, 19,60 euros, 160 pages. Traduction par Laura Alcoba. En librairie le 18 août.

Ludovic Lamant à suivre sur mediapart

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