Les lettres d’Olga et de Sasha : « Je suis pacifiste, mais je ne peux plus l’être. La guerre a changé ma nature fondamentale »
Elisa Mignot
Témoignages : Olga et Sasha Kurovska, deux sœurs ukrainiennes, l’une vit à Paris, l’autre à Kiev, ont tenu pendant un an un journal de bord. Elles y ont livré le récit de leur vie bouleversée par la guerre. Elles donnent aujourd’hui des nouvelles sous la forme d’une correspondance.
Chers lecteurs,
Hier, j’ai eu Sasha au téléphone pour la première fois depuis son retour en Ukraine, le 30 juin. Vingt-quatre jours sans se parler. Cela n’était pas arrivé depuis longtemps, une pause aussi longue, mais je sens qu’on est épuisées après toutes les émotions que l’on a vécues ensemble lors de son voyage en France. On avait besoin de rester dans ce silence. En discutant, on s’est rendu compte que nos symptômes étaient quasiment identiques. Parfois, je me dis qu’on est unies par des liens qui vont au-delà de notre compréhension.
Le mois de juillet n’a jamais été mon préféré, mais, là, je dois avouer qu’on a battu tous les records. La déprime m’a rattrapée juste après le départ de Sasha et de maman. Aucune énergie pour rien. Et cette petite voix dans ma tête qui n’a de cesse de dire : « Voyons, Olga, arrête de te plaindre, tu es totalement en sécurité, dans un pays en paix, tu n’as pas le droit à la faiblesse. » Je suis allée en parler avec une psy.
D’après elle, on ne sait pas, pour l’instant, comment et à quel point la guerre impacte notre santé mentale à tous. Je me sens être une petite partie dans une entité, celle du peuple ukrainien qui souffre et qui subit. Les nouvelles du front et de l’Ukraine en général n’améliorent pas les choses.
Les attaques sur Odessa, bombardée tous les jours de la semaine dernière, le blocage par les russes [Olga et Sasha ont choisi de ne pas mettre de majuscule à « poutine », « russes » et « russie »] des exportations céréalières en mer Noire… Les morts au front sont si nombreux. Nos ressources en hommes et en femmes ne sont pas infinies. Et on perd des civils tous les jours à cause des attaques de missiles dans les villes près du front, mais aussi dans les régions à l’arrière. Il n’y a plus d’endroit où l’on est en sécurité en Ukraine.
En fait, j’ai peur de la fin. De la fin d’une guerre où l’on perdrait et où nos terres ne seraient plus à nous. Je pense aux peuples qui ont déjà vécu cela. C’est comme si on t’enlevait le droit d’avoir tes racines, d’appeler tien le sol sur lequel tu es né. Ce scénario où il n’y aurait pas d’Ukraine en paix, où je ne pourrais pas aller quand je veux voir mes proches et mes amis est insupportable. Combien de gens en Ukraine ont le même sentiment que moi ?
Le dernier sommet de l’OTAN a été une déception pour moi. Malgré les multiples armes et divers budgets attribués à l’Ukraine – et pour lesquels on est vraiment très reconnaissants –, l’Occident ne nous donne pas le principal : des avions avec lesquels on pourrait attaquer sans perdre autant de vies humaines. Ces hésitations nous coûtent trop cher. La guerre est installée, cela ne bouge plus. Je sais qu’il ne faut pas le dire, mais on n’a plus d’espoir !
Mon cœur est déchiré. Tout cela ressemble à une bataille menée contre une maladie mortelle. On s’encourage, on se bat, on donne tout, mais, au final, l’Univers décidera à sa manière, quoi qu’on fasse.
Ce mois-ci, au milieu d’un océan de réflexions négatives, j’ai aussi eu quelques pensées lumineuses pour ma Kyiv [Kiev, en ukrainien] estivale, sans doute couverte de verdure, envahie par ces effluves de chaleur ou d’orages si particuliers en juillet. Le 24 du mois [selon le calendrier grégorien], c’est le jour de la sainte Olga.
Dans ma famille, on ne fête pas vraiment ces anniversaires religieux, mais on avait l’habitude de le célébrer quand même lorsqu’on était en vacances dans la base de loisirs où on allait avec maman et Sasha, pas loin de Kyiv. Cette année, ce jour-là, ici à Paris, je me suis sentie particulièrement seule.
Je ferme les yeux et je sens l’odeur des pins, celle du feu sur lequel, le soir, nos voisins cuisinaient le kouliche – un plat traditionnel ukrainien fait de millet et de légumes cuits au bouillon de viande. Et, bien sûr, le parfum du gâteau de ma mère à la crème et aux fraises. Je revois les sourires. Quelle vie magnifiquement insouciante nous avions. Qu’elle revienne au plus vite, je vous en prie, Dieu, l’Univers ou bien l’Occident, ou même des forces magiques, peu importe, celles ou ceux qui ont le pouvoir de nous faire gagner au plus vite.
L’Ukraine me manque, je vais y aller bientôt. Quoi que cela m’en coûte.
Olga
Kyiv, le 25 juillet 2023
Chers lecteurs,
Presque un mois déjà que je suis à Kyiv. Notre séjour en France me paraît irréel, comme si je n’étais jamais partie. A mon retour, Dmytro s’était installé chez moi et maintenant nous vivons ensemble, à côté du parc. J’ai tout de suite repris ma routine, car c’est la seule chose qui me sauve.
Kyiv a chaud, comme toute l’Europe ou presque. Il y a moins de monde dans les rues, moins de voitures, moins d’enfants. Les gens essaient de prendre des vacances, de partir dans les Carpates, loin du front, des villes bombardées. Peut-être aussi que les femmes partent avec les enfants en voyage à l’étranger. La vie continue, et la guerre aussi.
Le 28 juin, un petit restaurant a été ciblé par les rachistes [contraction de « russes » et de « fascistes »] à Kramatorsk, cette ville à 40 kilomètres du front. Victoria Amelina, une femme de lettres et activiste bien connue dans mon milieu professionnel et que j’avais croisée plusieurs fois, a été gravement blessée. Elle est morte quelques jours après. Elle avait mon âge et un fils de 10 ans. Ses funérailles ont réuni des centaines de membres de l’élite intellectuelle.
Je commence à comprendre que chaque heure de chaque jour, nous ne faisons que compter les morts. Je sais, et tout le monde le sait, que les rachistes bombardent les villes exprès et qu’ils vont le faire pendant des années. Ma vie dépend donc du hasard, on joue tous à la « roulette russe ». Quand il y a une attaque sur Kyiv, quelle chance ai-je de ne pas me retrouver sur la trajectoire d’un missile ou d’un drone ?
Chaque soir, la dépression m’envahit, j’ai peur de m’endormir, car je sais que la nuit, les attaques vont commencer. Le matin, je me réveille et je continue ma vie : travail, ménage, famille, amis, des choses simples. Je fais comme si tout était normal. Sauf que ce n’est pas vrai.
J’essaye de convertir ma colère, ma fatigue, ma dépression en aide pour notre défense, car c’est la seule chose dont nous avons besoin : la victoire militaire. Je donne 20 hryvnias [50 centimes d’euro] à chaque collecte que je vois. A la fin de la journée, ça peut parfois monter autour de 500 hryvnias [12,30 euros]. J’ai aussi lancé une vente de vêtements sur Instagram : mes copines et moi vendons nos habits et donnons l’argent recueilli à l’armée. C’est petit, mais chaque hryvnia a son poids.
La ville et le port d’Odessa ont été bombardés quatre nuits de suite. C’est la ville la plus importante du Sud, celle où les russes aimaient tant se reposer l’été. Le centre est en ruine, la dizaine de monuments historiques sous la protection de l’Unesco a été détruite, la cathédrale du XVIIIe siècle bombardée. Ces images qui circulent dans les médias, celles de la destruction d’une de mes villes préférées dans mon pays, sont surréalistes. Un an et demi après le début de la grande guerre, je ne sens plus d’adrénaline, je n’ai plus la foi, je n’ai que de la peur, de la colère. Et la motivation de travailler, de gagner de l’argent pour faire des dons.
Les commandants du bataillon Azov sont revenus de Turquie, où ils étaient obligés de rester depuis que les russes les ont relâchés. Je ne crois pas que cela fasse neuf mois, comme c’était prévu. Ils vont retourner se battre, sans aucun doute. Une copine à Kyiv a lancé une collecte de 25 millions d’hryvnias [615 000 euros] pour leur acheter des drones : en quelques jours, 11 millions d’hryvnias [270 600 euros] ont été donnés. Je ne suis pas la seule à n’avoir qu’un unique objectif dans la vie. En toute franchise, je ne me serais jamais imaginé « investir » dans la guerre, dans des armes, mais c’est aujourd’hui la seule réalité qui existe. Je suis pacifiste, mais je ne peux plus l’être. La guerre a changé ma nature fondamentale.
Mon cœur est brisé, mon esprit est instable et j’ai constamment peur de l’avenir proche, de la nuit suivante qui apportera des attaques, des destructions, des morts.
Sasha