Sélectionner une page

Anne Bringault, du Réseau Action Climat : « Les contradictions d’Emmanuel Macron sur la planification écologique risquent de nous mener à l’échec »

Le président de la République est resté silencieux sur un grand nombre des leviers indispensables à une transition juste, estime la directrice des programmes du Réseau Action Climat, qui fédère des associations écologistes.

Emmanuel Macron l’a répété à l’issue du très attendu conseil de planification écologique : la France doit aller « deux fois et demie plus vite » dans la baisse de ses émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, dans le même temps, il se refuse à engager une réelle transformation des transports, alors que ce secteur est le premier émetteur en France. En l’état de la planification annoncée, les contradictions du président de la République risquent de nous mener à l’échec, alors que nous serons confrontés aux impacts de plus en plus violents du changement climatique et soumis à la volatilité du prix des énergies fossiles.

Le chef de l’Etat a évoqué une écologie « accessible et juste ». Cet objectif est d’autant plus indispensable dans le contexte actuel de prix élevés des carburants et alors que les transports sont toujours trop dépendants d’énergies fossiles importées. Mais le président est resté flou sur les moyens concrets pour permettre à tous les ménages, surtout les plus modestes, d’avoir accès à des mobilités moins polluantes.

Sa promesse de campagne, le leasing social à 100 euros par mois pour un véhicule électrique, ne sera pas mise en place avant 2024 et sera limitée cette première année. Quant à l’accès aux autres modes de transport, le train, les transports en commun ou le vélo, il a été peu évoqué. Seule annonce dans ce domaine : une contribution financière de l’Etat de 700 millions d’euros pour développer des RER métropolitains, mais sans visibilité sur le bouclage du budget total estimé à 10 milliards d’euros.

Des solutions concrètes pour tous

L’enjeu est pourtant de taille. Le mouvement des « gilets jaunes » a débuté en 2018 parce qu’aucune alternative n’était proposée aux ménages aux bas revenus face à la hausse du prix des carburants, dans des territoires où il est difficile de se déplacer sans voiture. Sans solutions concrètes pour tous, l’accélération de la transition ne se fera pas.

Emmanuel Macron a, par ailleurs, prôné une « sobriété mesurée », sans préciser cette nouvelle notion. Faut-il réduire la consommation, mais pas trop ? C’est pourtant le moyen le plus efficace et rapide pour réduire l’impact de nos modes de production et de consommation sur le climat et la biodiversité. Evidemment, la sobriété s’adresse d’abord à celles et ceux qui consomment le plus, pas aux personnes qui se privent de repas ou de chauffage, qu’il faut absolument soutenir davantage.

Dans l’industrie automobile, la recherche de marges plus élevées a conduit les constructeurs automobiles à aller à contresens de la sobriété, multipliant l’offre de SUV, ces voitures lourdes et consommant davantage de carburant. Résultat : le prix moyen d’une voiture neuve a bondi et il n’existe pratiquement pas d’offre de petit véhicule électrique abordable qui répondrait pourtant aux besoins de la majorité des Français.

Le principe pollueur-payeur

L’Etat doit ici reprendre son rôle de garant de l’intérêt général en fixant un malus pour les véhicules électriques les plus lourds afin d’orienter l’offre vers de plus petits modèles et, de manière plus générale, en conditionnant les aides publiques aux entreprises à des engagements concrets vers des baisses d’émissions de gaz à effet de serre. Transformer notre industrie, c’est aussi un moyen de préserver les emplois en France.

Si Emmanuel Macron a listé un certain nombre de dépenses à venir et une aide à l’achat de carburant pour les ménages aux bas revenus, il est resté muet sur l’origine des financements. Qui va payer ? Les ordres de grandeur des besoins de financements ont pourtant été donnés dans le rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz : 66 milliards d’euros par an, la moitié provenant d’acteurs publics, Etat et collectivités.

S’appuyer sur le principe pollueur-payeur permettrait de financer cette transition. Ainsi, alors que le transport aérien n’est quasiment pas taxé, créant une concurrence déloyale avec le train, une hausse de la fiscalité dans ce secteur permettrait de lui faire payer le juste prix de sa pollution. De même, les superprofits des entreprises des énergies fossiles devraient être davantage taxés pour refléter leur impact sur le climat.

Comme le propose le rapport Pisani-Ferry et Mahfouz, alors même que les ménages aux plus hauts revenus aggravent davantage le changement climatique, une contribution spécifique au financement de la transition par un prélèvement forfaitaire sur le patrimoine financier des ménages les plus aisés, une forme d’impôt climatique sur les grandes fortunes, devrait être mise en œuvre.

Augmentation du trafic routier et aérien

Enfin, si le ministre des transports, Clément Beaune, a promis, le 26 septembre, sur France Inter, que « plusieurs projets » d’autoroutes « seront arrêtés », Emmanuel Macron n’en a pas dit un mot. Il est resté également silencieux sur les projets d’extension d’aéroports. Or, ces travaux vont engendrer une augmentation du trafic routier et aérien pour plusieurs décennies, et donc la consommation de carburants, alors que l’enjeu est de réduire la consommation d’énergies fossiles et l’artificialisation des sols. Une contradiction de plus.

Permettre aux ménages aux bas revenus d’accéder aux solutions, appliquer le principe pollueur-payeur, déployer la sobriété dans tous les secteurs, développer seulement les infrastructures compatibles avec nos objectifs climatiques, voilà quelques leviers indispensables à un virage écologique et juste. Planifier ces transformations, les mettre en œuvre et tenir le cap sera plus difficile, voire impossible, avec la politique du « en même temps ». La cohérence entre les objectifs fixés et les mesures prises pourra déjà être évaluée avec le projet de loi de finances pour 2024. L’autre condition de succès sera de construire un véritable dialogue environnemental avec la société civile et avec les collectivités afin d’ajuster les mesures mises en œuvre à la diversité des réalités de terrain.

Le chantier ne fait réellement que commencer, mais il nécessite de faire rapidement des choix, car le changement climatique et la perte de la biodiversité n’attendent pas.

Anne Bringault est directrice des programmes du Réseau Action Climat, qui fédère les principales associations impliquées dans la lutte contre le dérèglement climatique et pour une transition écologique, solidaire et équitable.

 

Coordonnées

Réseau Action Climat
Mundo M,
47 avenue Pasteur
93100 Montreuil
01 48 58 83 92

Le Réseau Action Climat regroupe 26 organisations nationales (ayant chacune 1 siège au Conseil d’Administration) de protection de l’environnement, d’usagers des transports, de promotion d’alternatives énergétiques et de solidarité internationale.

Il comprend également un collège d’associations locales et régionales (1 siège au CA) et un collège d’adhérents individuels (1 siège au CA), impliqués personnellement ou professionnellement dans une thématique liée aux changements climatiques.

Le Conseil d’Administration est composé également des 8 membres du bureau exécutif.

Les associations nationales sont membres de droit du Conseil d’Administration (CA), les membres du Bureau y sont élus lors de l’Assemblée Générale annuelle ainsi que les représentants des deux collèges.

Le conseil d’administration se réunit en moyenne trois fois par an et le bureau une fois par trimestre.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *