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Arundhati Roy, écrivaine : « En Inde, les idéologues du parti de Narendra Modi vouent ouvertement un culte à Hitler et à Mussolini »

L’autrice dénonce, dans un entretien, la dérive fasciste du gouvernement de Narendra Modi. Selon elle, le message du suprémacisme hindou s’est infiltré partout, avec l’objectif de faire des musulmans des citoyens de seconde zone.

Propos recueillis par Carole Dieterich(New Delhi, correspondance) et Sophie Landrin(New Delhi, correspondante)

L’écrivaine indienne Arundhati Roy a connu un succès mondial avec son premier roman, Le Dieu des petits riens (Gallimard, 1998). A 61 ans, après avoir participé à de multiples combats pour l’environnement, le droit foncier des autochtones, la cause indépendantiste du Cachemire et contre le fondamentalisme hindou, l’autrice continue d’incarner la voix de la dissidence en Inde. Le 12 septembre, à Lausanne (Suisse), elle s’est vu décerner, par la Fondation Charles Veillon, le 45e Prix européen de l’essai pour l’ensemble de son œuvre, à l’occasion de la publication en français d’Azadi. Liberté, fascisme, fiction (Gallimard, 2021). Le terme azadi, « liberté » en ourdou, est à l’origine un cri de ralliement des manifestants au Cachemire, région à majorité musulmane, contre les autorités de New Delhi.

Le président du jury, Cyril Veillon, a formulé l’espoir que le prix qu’il vous a remis puisse vous servir de protection. Etes-vous menacée en Inde ?

Beaucoup de militants, d’étudiants, d’avocats, de poètes, d’écrivains, sont en prison depuis de nombreuses années. L’Inde est un pays où, petit à petit, la possibilité de dire les choses se réduit. Pour l’instant, je peux encore parler, car ma notoriété me protège. Mais la célébrité me met aussi en danger. Il ne s’agit pas seulement du risque d’être arrêtée et d’aller en prison. La menace peut venir des foules, dans la rue, des trolls prêts à vous salir sur Internet.

Les ONG, les journalistes, les militants, les universitaires, ont été systématiquement ciblés. Il n’y a presque plus d’espace d’expression pour les journalistes qui travaillent sérieusement. Les universitaires sont remplacés par des idéologues du Rashtriya Swayamsevak Sangh [RSS, Association des volontaires nationaux], l’organisation mère des nationalistes hindous. Ce qu’il se passe dans les universités est terrifiant, parce qu’on voit toute une génération d’Indiens grandir sans esprit critique, sans capacité de penser par elle-même. Lentement, nous sommes privés de notre oxygène. C’est une sorte de « Covid politique ».

Vous dénoncez la dérive de l’Inde vers le « fascisme ». « Nous sommes devenus des nazis », dites-vous. Comment caractériser ce « fascisme » dans ce pays qui conserve des attributs démocratiques, tels que des élections libres et une justice indépendante ?

Je ne pense pas que l’on puisse encore parler d’élections libres en Inde. D’abord, en raison de la disproportion des moyens financiers entre le parti au pouvoir [Bharatiya Janata Party (BJP), droite nationaliste hindoue du premier ministre Narendra Modi] et l’opposition. Ensuite, en raison de la mainmise du gouvernement sur la commission électorale et sur les médias. Les périodes de campagne électorale sont devenues extrêmement dangereuses pour les minorités, en particulier pour les musulmans. J’utilise aussi le mot « fascisme » parce que le RSS, la maison mère du parti de Narendra Modi, ne cache pas sa fascination pour le fascisme. Ses idéologues ont, de longue date, déclaré que les musulmans d’Inde étaient comme les juifs d’Allemagne [au temps du nazisme], qu’ils devaient devenir des citoyens de seconde zone.

Peut-on comparer, comme vous le faites, l’Inde avec l’Allemagne nazie ou avec l’Italie de Mussolini ?

De nombreux progressistes, et même des communistes, sont gênés par l’utilisation du terme « fascisme ». Pourtant, les idéologues fondateurs du RSS vouent ouvertement un culte à Hitler et à Mussolini – Hitler a ainsi trouvé sa place sur la couverture d’un manuel scolaire indien consacré aux grands leaders mondiaux, aux côtés de Gandhi. Nous ne devons pas commettre l’erreur de penser que le fascisme n’est fascisme que lorsqu’il existe des camps de concentration et que des millions de personnes sont exterminées. Le fascisme est une idéologie qui peut mener à cette fin, à ces grands crimes. Je ne dis pas que le régime de Narendra Modi met les gens dans des camps – ils ne peuvent pas enfermer ou tuer les quelque 200 millions de musulmans que compte l’Inde, mais ils peuvent en faire des citoyens de seconde zone. C’est déjà le cas. Ils sont lynchés, tués, ghettoïsés, et ils n’ont pas les mêmes droits que les hindous.

L’Inde ne dispose-t-elle plus de contre-pouvoirs ?

Ils ont tous été démantelés, coupés à la racine. Que le BJP perde ou gagne les prochaines élections générales du printemps 2024 ne changera pas le fait que les gens ont subi un lavage de cerveau et que les institutions ont été compromises. L’idéal d’une nation hindoue renaissante agit comme une lumière aveuglante qui empêche de voir ce qui se trame dans le pays. Dans le domaine culturel, dans les séries télévisées, dans les films, le message du suprémacisme hindou s’est infiltré partout. Même si le gouvernement venait à changer, comment parviendrons-nous à décontaminer la rivière ? Ce n’est pas impossible, mais extrêmement difficile.

Vous évoquez une « normalisation du mal ». Les citoyens ordinaires sont-ils devenus des complices de cette dérive ?

Pas tous, mais une part significative de la population. Regardez les événements récents… En septembre, un député du BJP a qualifié un autre député, musulman, de proxénète et de terroriste dans l’enceinte même du Parlement, sous les rires de ses collègues. Le 31 juillet, près de Bombay, un agent des chemins de fer a fait feu et a tué des passagers musulmans dans un train, en appelant à voter pour Modi. En août, dans une école privée de l’Uttar Pradesh, une enseignante a demandé à ses élèves hindous de gifler leur camarade musulman, et elle a réprimandé ceux qui ne le tapaient pas assez fort. Ces faits ont été rendus publics, mais imaginez le nombre de ceux qui passent sous le radar !

Existe-t-il des poches de résistance ?

Il y a une énorme résistance dans tout le sud de l’Inde, dans les Etats les plus développés tels que le Tamil Nadu, le Karnataka, l’Andhra Pradesh, mais aussi au Pendjab et au Bengale-Occidental. Et le Kerala, d’où je viens, ne compte aucun élu BJP. En réalité, les nationalistes hindous sont dominants dans le nord du pays, dans les Etats hindiphones. C’est pourquoi le pouvoir prévoit de redéfinir, en 2026, les limites des circonscriptions électorales après le prochain recensement. Son objectif est d’attribuer plus de sièges et plus de financements au Nord, qui lui est favorable, au détriment du Sud. Le BJP va ainsi privilégier des Etats qui ont peu agi pour le développement, l’éducation, les droits des femmes. S’il réussit à faire cela, le BJP n’aura plus à s’inquiéter du reste de l’Inde : tout sera sous son contrôle, pense-t-il.

Craignez-vous un changement de la Constitution, dans l’hypothèse où Narendra Modi serait reconduit comme premier ministre en 2024 ?

L’actuelle a déjà été mise de côté, et le scénario d’une nouvelle Constitution déclarant que l’Inde est une nation hindoue est déjà écrit. L’idée du pays, celle de la nation, de l’Etat, du gouvernement, du parti politique et de son leader… toutes se sont fondues en une seule et même chose. Il n’y a plus de séparation. Il n’y a plus que Modi. Toutes les institutions, de la police aux tribunaux, fonctionnent comme si elles étaient à son service et à celui de son parti, et non au service des citoyens.

L’année 2023, avec, en point d’orgue, le G20 organisé à New Delhi les 9 et 10 septembre, a montré à quel point toutes les grandes puissances courtisent Narendra Modi. Pourquoi l’Occident reste-t-il sourd aux alertes sur les dérives du régime ?

L’Occident, en particulier les Etats-Unis, mais aussi la France, a toujours eu tendance à ignorer les dictatures des pays non blancs. C’est une forme de racisme, n’est-ce pas ? Les dirigeants occidentaux savent exactement qui est Modi, ce qu’il a fait, ce qui est à l’œuvre en Inde. Mais ils agissent en fonction de leurs propres intérêts : [le président français, Emmanuel] Macron, est motivé par le contrat sur les Rafale, [le président américain, Joe] Biden, par la volonté de faire contrepoids à la Chine. Et par les ventes d’Airbus pour le premier, et de Boeing pour le second.

Macron combat Marine Le Pen dans son pays, mais marche main dans la main avec Narendra Modi [lors du défilé du 14-Juillet] et l’étreint ! Or, Modi est bien pire que Le Pen ! Même si vous voulez vendre vos avions de chasse, vous n’avez pas besoin de telles effusions. C’est indécent à regarder.

En 2018, lors du voyage de M. Macron en Inde, vous l’aviez rencontré, à sa demande, pour lui parler de l’évolution de l’Inde. Vous êtes-vous sentie trahie par l’accueil réservé à M. Modi, le 14-Juillet, à Paris ?

Pas du tout. Je ne m’attendais à rien. C’est le peuple français qui devrait se sentir trahi par l’invitation, en ce jour de commémoration de la prise de la Bastille, de la Révolution française, alors qu’on célébrait l’égalité, la liberté et la fraternité, d’un homme qui bafoue toutes ces valeurs.

La plasticienne indienne, née en 1976, a imaginé ce projet en réaction aux violences visant les populations musulmanes dans le Gujarat, en 2002. Un flacon contenant du faux sang porte ce message : « BLÂMER. Vous blâmer m’apporte tant de bonheur. »

Des analystes comparent l’évolution de l’Inde à celle de la Turquie. Partagez-vous ce point de vue ?

La Turquie et l’Inde se trouvent dans des situations similaires. Il y a aussi beaucoup de similitudes avec la montée de la droite et de Donald Trump aux Etats-Unis. Les Américains sont encore loin du point où nous en sommes, mais, en lisant les journaux, je ne cesse de voir des ressemblances. Donald Trump ne dispose pas d’une organisation structurée et centenaire, comme celle du RSS avec ses centaines de milliers de milices armées, ni de groupes d’autodéfense aussi puissants que le Vishwa Hindu Parishad et le Bajrang Dal [une organisation de jeunesse politico-religieuse hindoue]. Mais les sympathisants de l’extrême droite aux Etats-Unis sont tous armés, et des milliers d’entre eux se rassemblent pour reprendre le salut nazi, le Sieg Heil. La droite américaine n’a pas la mainmise sur les médias du pays, contrairement à ce qu’il se passe chez nous.

En Inde, on ne peut pas séparer le monde capitaliste du suprémacisme hindou. Parmi les dissidents d’aujourd’hui, beaucoup ont soutenu Narendra Modi par le passé, car il se présentait comme un « probusiness » qui allait développer l’Inde. Puis, quelques semaines après son arrivée au pouvoir en 2014, les lynchages de musulmans ont commencé.

Les intellectuels indiens peinent à parler d’une seule voix…

Je le dis souvent dans des endroits tels que le Press Club à Delhi : nous sommes entourés par les fantômes de ceux qui s’exprimaient ici auparavant, et qui sont aujourd’hui tous en prison.

L’histoire est-elle déjà écrite pour les élections générales de 2024 ?

En 2019, le BJP s’est maintenu au pouvoir avec une large majorité. Rien ne garantit que cela se reproduise en 2024, d’où l’inquiétude au sujet de la stratégie qu’ils vont déployer. Car la seule réponse des nationalistes hindous à toute crise est de polariser davantage la société. Un jour viendra où les Indiens comprendront. Mais à quel prix ? Celui que nous avons payé est déjà trop élevé.

Carole Dieterich(New Delhi, correspondance) et Sophie Landrin(New Delhi, correspondante)à suivre sur Le Monde

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